Le Livre Vermeil (Jordi Savall)

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JdeB
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Le Livre Vermeil (Jordi Savall)

Message par JdeB » 28 févr. 2017, 10:59

Llibre Vermell (ou Livre Vermeil) de Montserrat. Chants et danses en l’honneur de la Vierge noire du Monastère de Montserrat (XIVe siècle)

Sopranos : Maria Christina Kiehr, Elisabetta Tiso, Rocío de Frutos, Aina Martins
Mezzosopranos : Kadri Hunt, Viva Biancaluna Biffi
Contre-ténor : David Sagastume
Ténor : Lluis Vilamajó, Francesc Garrigosa, Marco Scavazza
Basse : Daniel Carnovich

Musiciens d’Hespérion XXI, Direction, rabec, rebab, vielle : Jordi Savall

1 CD et 1 DVD ALIA VOX Durée du CD 71’43. Durée DVD : 1h13’45’’ Livret : Catalan/Français/Anglais/Castillan/Allemand/Italien. Enregistrement réalisé en direct à Barcelone à Santa Maria del Pi le 25 novembre 2013 en collaboration avec Karl More Productions. Producteur et réalisateur : Benjamin Bleton



Jordi Savall nous avait déjà offert une version de référence du Livre Vermeil, à la fin des années 70. Plutôt que de la rééditer simplement, il en a enregistré une nouvelle version en concert à Barcelone en 2013, qu’il nous propose aujourd’hui chez Alia Vox, sa maison d’édition. C’est pour rendre hommage à celle qui illuminait cette version originale si précieuse, considérée par beaucoup comme une version de référence, qu’il a choisi de revenir à cet ouvrage, témoignage assez unique de la musique médiévale. Il perpétue par ces chants, dédiés à une mère, à une femme, la Vierge Marie, l’âme si radieuse de Montserrat Figueras que reflétait sa voix, son timbre de lumière. Cette nouvelle version, par ces choix interprétatifs, comme la première, mérite toute votre attention. Les émotions qui en émanent plus terrestres nous touchent, par cette humilité, cette quête d’apaisement et de partage, ce don d’amour qui transcende le chagrin, cet horizon dont la clarté invite à la contemplation et à la joie.

Le Livre Vermeil est un survivant de l’histoire et de la folie humaine. Il ne nous est parvenu qu’en partie, puisque sur 172 pages doubles in-Folio, seules 137 existent encore, soit 10 compositions, que l’on suppose avoir été au nombre de 12. Il a échappé de peu à l’incendie qui ravagea le monastère de Montserrat en 1811 durant les guerres napoléoniennes, mais aussi à l’éparpillement des feuillets dans les ventes aux enchères de manuscrits rares. Il est le témoin d’un art musical médiéval, dédié à la dévotion. Le chant grégorien issu de l’époque gothique y flamboie avec ferveur, tandis que l’Ars nova qui naît au XIVe siècle y exprime ses premiers tressaillements. Entre science des chiffres et musique populaire, la musique savante y chante et danse avec une ardeur empreinte d’une poésie naïve et sensible.

Montserrat est avec Saint Jacques de Compostelle, l’un des deux hauts lieux de pèlerinage en Espagne, au Moyen-âge. Afin de canaliser les pèlerins nombreux qui venaient y honorer une Vierge noire et qui restaient de longues heures, nuit et jour dans l’abbatiale, les moines eurent l’idée de composer des textes « chastes et pieux » pour accroître la piété de ces voyageurs de la foi. Ce qui rend si inestimable ce codex, ce sont également ces courtes « didascalies » qui nous précisent les intentions des auteurs de ces pièces : « les pèlerins veillant la nuit dans l’église… voulaient chanter et danser… ce qui n’était permis que pour des cantiques... Quelques œuvres ont été écrites à cette intention ». On bénéficie également de quelques témoignages de certains visiteurs d’époque plus tardives, ainsi désormais que des analyses récentes des musicologues sur les valeurs rythmiques et des indications chorégraphiques qui avaient échappé aux premières études, confirmant que les pèlerins dansaient dans l’église. Ainsi sur l’ensemble des pièces que contenait le livre, « cinq furent composées pour être dansées, dont quatre d’entre elles en rond en se tenant la main ». Les pièces destinées à être chantées le sont soit en latin, catalan ou occitan.

Son nom de Livre Vermeil (Llibre Vermell), qui semble en faire un bijou rappelant la calligraphie et les miniatures si délicates de l’époque gothique, ne lui a en fait été donné qu’au XIXe siècle par sa reliure. Dans le superbe livret qui accompagne ce nouvel enregistrement, le musicologue Josep Maria Gregori I Cifré, nous en dévoile toute la complexité et les « secrets ».

Si la musique du XIVe siècle peut à un auditeur du XXIe siècle paraître aride, en devenir, ce sont les musiciens qui peuvent nous y rendre sensibles par leurs choix interprétatifs, qui doivent concilier tout à la fois la rigueur musicologique et la recherche de sublimation, d’ivresse, d’abandon si propre à une écoute moderne.

Cette nouvelle version de Jordi Savall du Livre Vermeil rassemble toutes ces qualités. Elle est une fois de plus, une merveille tant par sa réalisation que par tout le travail de préparation que l’on ne peut que deviner mais qui s’efface de la réalité pour un simple auditeur. La beauté intemporelle du résultat final est tout simplement d’une générosité confondante. La palette des couleurs instrumentales, l’homogénéité vocale, non pas en quête de virtuosité pure mais d’un chemin de lumières chatoyantes, sont une magnifique offrande au public et à la mémoire de Montserrat Figueras.

L’orchestration nous offre une nouvelle écoute. Elle nous rappelle combien les voies qu’empruntaient les pèlerins, étaient multiples, venant de toute l’Europe. La proximité d’Al Andalus aurait pu favoriser ce dialogue et ces rencontres, si chères au maestro catalan. La présence de certains instruments, comme l’Oud, le Kanun ou le Duduk, contribue a apporter à ce nouvel enregistrement, une aura de mystère et une spiritualité universelle.


Des improvisations instrumentales viennent s’intercaler entre chaque pièce du livre, permettant à l’ensemble des instrumentistes de créer ce sentiment de plénitude, de gravité et de joie mêlées. Le souffle du duduk d’Haïg Sarikouyoumdjian semble surgir de la nuit comme une caresse apaisante, tandis que l’onde cristalline qui file en scintillant de milles reflets argentés du Kanun d’Hakan Güngör soulage les âmes égarées. La harpe d’Andrew Lawrence-King, l’oud de Yurdal Tokcan, le santur de Dimitri Psonis, les percussions de Pedro Estevan, l’ensemble des instruments à vents, dont la flûte de Sébastien Marcq ou la cornemuse de Christophe Tellart et cornets et autres trompettes et sacqueboutes des Sacqueboutiers toulousains (Jean-Pierre Canihac, Daniel Lassalle, Béatrice Delpierre) sont autant de couleurs qui resplendissent dans la nuit des cœurs et de l’église. La complicité entre musiciens est tellement radieuse qu’elle nous semble une évidence, faite d’empathie, de compassion, d’amitié, que vient confirmer le superbe DVD qui accompagne ce nouvel enregistrement. La direction de Jordi Savall d’un regard, d’un sourire, dans une économie de gestes, maintient l’harmonie qui règne sur le plateau.


De la distribution vocale où ne figure aucune véritable star du chant, l’on retiendra tout particulièrement Marie Cristina Kiehr, qui est pour les habitués des distributions de musique ancienne, la mieux connue. Travaillant régulièrement avec Jordi Savall, son timbre tout à la fois clair et opulent, sa diction soignée, sa noblesse de ton, apporte une note enchanteresse dans Polorum Regina ou Mariam matrem Virginen, auquel contribue l’ensemble des interprètes féminines, avec une humilité et un talent évocateur de ces nuits hors du temps qui rassemblaient des milliers d’hommes et de femmes autour d’une espérance commune. Les pupitres masculins ténors (Lluis Vilamajó, Francesc Garrigosa, Marco Scavazza), contre-ténor (David Sagastume) et basse (Daniel Carnovich) bien connus des plateaux du maestro catalan, sont tout simplement magnifiques d’équilibre et de puissance. Ils sont les colonnes dont la force soutiennent voûtes en ogive et vitraux de cette cathédrale du chant.

L’excellente prise de son favorise la mise en espace et la profondeur du son, tandis que le DVD réalisé par Karl More Productions nous permet de mieux percevoir ces échanges et ce partage tant sur scènes que vers le public. Les images soignées, les très beaux cadrages nous permettent de vivre et ressentir toutes les sensations du concert, nous permettant de nous abandonner à l’émotion.

Monique Parmentier
"Si tu travailles avec un marteau-piqueur pendant un tremblement de terre, désynchronise-toi, sinon tu travailles pour rien." J-C Van Damme.
Odb-opéra

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