Clemenza di Tito - Jacobs - CD Harmonia Mundi, 2006

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EdeB
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Clemenza di Tito - Jacobs - CD Harmonia Mundi, 2006

Message par EdeB » 02 mai 2006, 20:48

Mon compte-rendu radiophonique étant pratiquement parallèle au ressenti que j'ai eu en entendant le CD Harmonia Mundi de cette Clemenza, je le reposte....
J'ai par contre trouvé que Mark Padmore était pourtant un peu fade pour le souverain ; il n'en a pas vraiment la carrure, mais le rôle est diantrement difficile et demande une vaillance tendre et ferme qui me semble un peu hors de portée...Ce qui passait dans le live accuse un peu ses limites dans une prise de son studio.
Je me suis ravisée pour Marie-Claude Chappuis que j'ai trouvée meilleure que pour le concert.
Quant à la Vitellia (j'allais dire "incandescente" mais je vais dire "pompéienne" :wink: parce que cet adjectif est par trop galvaudé !), elle a effectivement une technique parfois... euh... étonnante, mais c'est fichtrement efficace. Et quelle vie théâtrale.
De petits regrets, donc, mais c'est une version qui décoiffe, et qui est une vision complémentaire passionnante de cette oeuvre qui ne l'est pas moins. Ceci dit, je n'abandonnerai pas pour autant mes versions fétiches, Gardiner et Harnoncourt...
Bref, l'écoute chez les copains ne suffira pas à mon bonheur, mon prochain achat Mozartien est déjà décidé... :wink:



La Clemenza di Tito? Che batticuore !

CHAMADE. subs. f. Signal que les assiégés donnent avec la trompette ou le tambour, ou en arborant un drapeau blanc, pour demander à capituler. Battre la chamade. Répondre à une chamade. La brèche étant faite, les assiégés battirent la chamade.
(Dictionnaire de l'Académie française, 1798)


Soirée magnifique hier soir, avec la retransmission par France Musique du concert du TCE du 19 novembre dernier, la Clemenza di Tito dirigée par René Jacobs, à la tête des Freiburger Barrockorchester. Est-ce le changement d?orchestre ou l?acoustique si particulière de la salle, toujours un peu délicate pour les phalanges d?instruments anciens ? Le son sonnait un peu sec par instants, mais cette âpreté répondait à une certaine urgence de la direction, qui correspondait cette fois-ci à la thématique de l??uvre, apparent défaut qui m?avait semblé tirer vers un côté mécanique redondant lors des dernières approches mozartiennes du chef (pour les Nozze). Si Jacobs m?avait semblé un peu gêné aux entournures par l?opera buffa mozartien, où ses postulats théoriques enthousiasmants ne m?ont pas paru suivis d?effets pratiques dans la fosse, cette fois-ci, je gage que sa lecture de l?ouvrage mal compris de Mozart fera réellement date? Lecture parfois radicale, mais qui aura sans doute le mérite pour ses détracteurs de relancer la discussion sur une ?uvre passablement massacrée ces derniers temps?

Dès l?ouverture, les partis pris sont captivants : Jacobs a opté pour une approche qui oppose franchement les deux thèmes exposés par Mozart. On aura rarement été saisi à ce point et par la majesté du pouvoir menacé, et par les déséquilibres sous-jacents qui sont l?objet de l?intrigue. Certains ralentissements, rugosités accentuées dans les dissonances, chromatismes dérapés, syncopes appuyées presque jusqu?au malaise ne sont pas affèteries du chef, mais dramatisme exacerbé. C?est surprenant au début, tant on a dans l?oreille un certain « violemment correct » en ce qui concerne l?énergie mozartienne ?même si Gardiner et Harnoncourt étaient déjà allés assez loin dans la rupture- mais cette rhétorique relance le discours d?une façon nouvelle : on se surprend à entendre des moirés dans la texture de l?orchestration qu?on n?avait jamais entendus auparavant?.
Cette urgence théâtrale, qui répond à l?action, laquelle n?est que volte-face, violence portée par le cours des évènements et des hasards, souvent escamotée (comme l?échange de manteaux entre Annio et Sesto, de toute façon supposé connu par le spectateur qui connaissait déjà l'incident), bousculée comme on l?a rarement entendue, ravive un livret extrême et lui redonne brillant et éclat qui sont à l?antique comme ces stèles encore revêtues de leurs couleurs parfois clinquantes qui accusent les reliefs, et non de ce blanc morne et sage dont on a voulu affubler les monuments gréco-romains.

Les récitatifs sont l?évidence manifeste de ce bouleversement : non seulement ils sont intégraux (Grazie, Eterni Dei!) mais ils sont traités avec un respect qui n?exclut pas une interprétation d?une invention renouvelée par l?attention portée aux détails, au mouvement des affects, aux effets de structures globaux auxquels Mozart a toujours porté grand soin. Si les sources ne permettent pas de prouver dans un sens ou dans l?autre quelle fut la part réelle de Mozart dans les récitatifs, il est certain que leur auteur a construit avec méticulosité la montée des passions et les effets de rupture. L?intégralité de l?écoute permet de réaliser à quel point Mozart est un dramaturge de génie : si on ne peut à proprement parler de psychologie des personnages, qui ne sont et ne doivent être que des forces qui se rencontrent au service d?un effet général, l?illusion est quasi parfaite, rendue par la force d?un silence, d?une modulation, de la souplesse du continuo (qui est malheureusement souvent amputé de son violoncelle, lequel ne fait que des apparitions fugitives, mais saillantes ; par exemple, scène 1 en ponctuant le « Non partir ! » de Sesto qui marque sa défaite?) et d?un soin constant qui reste un miracle du naturel artificiel de la scène. On est bien loin des tartines pensum qui permettaient de passer d?un numéro à l?autre? Seule réserve, la trop grande liberté des ritournelles à l?entrée de certaines scènes, qui m?ont semblées par trop dégoulinantes : le début de l?acte deux ressemblait plus à une sonnerie de portable incorporant des valses de Chopin (pour une fois, la vacherie n?est pas de moi, mais de mon z-époux?)

La distribution, sans être tout à fait idéale, est magnifiquement bien entrée dans ces partis pris. On sait que Jacobs est très dirigiste (lui-même l?admet volontiers.) La réussite de ce concert justifie cette sévérité : l?édifice est construit avec un soin extrême et pourtant avec un feu qui ne laisse pas apparaître le travail effectué : le vêtement reste chatoyant sans qu?on en voie les coutures.
Un des exemples les plus marquants est la sortie artificieuse de Vitellia : tout y est. Si dès l?entrée de l?air, la ligne de chant se colore sur la répétition de la phrase : le tremblé immédiatement perceptible sur « sospetti tuoi », puis l?accentuation suivante sur l?adjectif possessif « tuoi » qui fait glisser et la ligne de chant sur le vers suivant, et l?accusation sur Sesto, campent déjà tout le personnage, malgré l?apparente séduction de l?accompagnement. Le double jeu de la conspiratrice aux mains propres est déjà présent. Et l?ornementation qui colore la ligne de chant pour la reprise de Chi mi sempre inganni aspetta, en accentue la chatterie et l?artificialité de la maxime.

Alexandrina Pendatchanska est une Vitellia exemplaire, dans la lignée des Varady. Elle fait preuve d?une vaillance à toute épreuve, alliant délicatesse, couleurs (les graves !) et force dans la duplicité du rôle, parvenant à créer une unité dans les vacillements musicaux du personnage par sa vocalisation aisée, une technique de souffle qui lui permet de varier les effets, les silences, les attentes. C?est de plus une actrice confondante pour les parties parlées qui lui permettent de créer un personnage attachant malgré ses variances. Elle apporte au rôle noblesse outragée ; c?est un serpent caché sous les fleurs. Son Non più di fiori est bouleversant de délitement.

Le Sesto de Bernarda Fink est l?un des plus intéressants que j?ai entendus : Elle forme un (faux) couple fascinant avec Vitellia ; sa réplique est toujours accordée aux fluctuations du discours de cette dernière. Son Sesto tient faussement debout psychologiquement et démontre d?autant plus par ses errances la dangerosité de l?emprise de Vitellia. Si la tessiture du rôle est plus grave que ceux qu?elle a l?habitude de servir, elle n?en semble gênée en rien et compose avec un frémissement de plus en plus angoissé, rendu sensible par l?accentuation de l?ornementation, un personnage plus perturbé que velléitaire, dont les dérapages ne trouvent un arrêt que dans la perspective de la mort assumée. Les scènes de confrontations avec Tito sont en cela extraordinaires par les fluctuations des affects, la délicatesse des nuances, qu?on avait pu précédemment goûter dans un Parto, parto anthologique.

Le souverain de Mark Padmore se met en place progressivement. Si son premier air ne convainc pas tout à fait, manquant un peu d?onctuosité noble, le caractère du personnage (et l?aisance du chanteur) se révèle dans les tribulations du second acte. Le ténor endosse alors, malgré un timbre par moment un peu mat, la pourpre impériale. Il incarne alors une clémence raisonnée, revenant ainsi vers le modèle cornélien antérieur ; une ligne de chant très propre et une assurance grandissante font alors vivre les intentions du chef, qui aurait eu besoin, pour leur rendre pleinement justice, d?une stature plus auguste.

Parmi les personnages plus secondaires, seul le Publio de Sergio Foresti m?a pleinement convaincue : tout d?abord, parce que le timbre est vraiment très séduisant, mais également parce que son air unique pose pleinement le carré du législateur qui n?est que dura lex sed lex.
Le couple secondaire m?a paru assez fade, remplissant correctement son contrat : l?Annio de Marie-Claude Chappuis fait un peu soubrette et pâtit de la proximité de B Fink. La Servilia de Sunhae Im a les qualités et les défauts de l?école de chant coréenne, un brillant de surface sans profondeur d?incarnation.

Les ensembles ont une vie qu?on n?entend que rarement dans cette ?uvre. Prodigieux final du premier acte, qui fait planer une sourde menace.

Les apparitions du peuple romain sont agencées de manière frappante : loin d?être une péripétie obligatoire, il fait irruption dans le discours, comme en témoigne par exemple la Marcia (n° 4) ; la brutalité de son entrée illustre bien la rupture de ton voulue par le librettiste : le politique fait irruption dans la sphère privée. L?enchaînement fluide du ch?ur (le Rias Kammerchor, que l?on a trop peu l?occasion d?entendre dans l??uvre) renforce la leçon. Le SPQR prend ainsi la même force que le peuple crétois de 1781.

Si l?enregistrement qui est annoncé chez Harmonia Mundi est de la même trempe que ce que nous avons entendu ce soir, nous tenons sans doute une version à placer au pinacle d?une discothèque mozartienne, tout à côté des réussites incontestables de Gardiner et Harnoncourt?

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Message par meteosat » 03 mai 2006, 08:36

Je suis tout à fait d'accord avec ce compte-rendu mais j'irai encore plus loin : pour moi c'est la version de référence de la Clemenza.

La distribution est sans faille. Fink et Pendatchanska sont inouies (écoutez le premier récitatif juste après l'ouverture !). J'aimais beaucoup les versions de Gardiner et même d'Hogwood (pour Bartoli notamment) mais il n'y a jamais eu autant de vie, de passion ... dans un enregistrement de l'oeuvre.

La direction de Jacobs est passionante de bout en bout.

Le seul petit bémol en effet : Padmore en Titus, un tout petit peu faiblard mais la voix est très belle sinon.

En tout cas, même si vous n'avez pas vraiment accroché avec les deux précédents Jacobs/Mozart, je conseille vivement ce disque.

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Message par Montfort » 04 mai 2006, 17:24

Je retrouve totalement l'émotion ressentie au concert, pendant lequel j'avais été scotché du début à la fin : j'aime aussi beaucoup Gardiner, mais là, je trouve que sous tous les aspects, Jacobs le surpasse - avec en outre une qualité sonore exceptionnelle.

Un grand disque mozartien !

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Message par Semolino » 18 mai 2006, 21:42

meteosat a écrit :La distribution est sans faille.
Toute la distribution n'est qu'une énorme faille!
Cet enregistrement je l'ai jeté là où j'avais déjà jeté l'enregistrement de Saul.......là où il mérite et où il a sa place..........à la poubelle avec les ordures.

La moins pire de la distribution est bernarda fink mais c'est quand même de la voix en conserve. Le pire c'est padmore qui pourrait être, à l'extrême limite, un médiocre choriste à l'eurovision.

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Message par Montfort » 19 mai 2006, 05:51

Pauvre Werther....
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Message par Semolino » 19 mai 2006, 23:58

Montfort a écrit :Pauvre Werther....
Oui pauvre Werther qui est condamné à ne plus pouvoir écouter du Mozart correctement chanté sans sortir les vielles cires et les 78tours.

Pour entendre des exemples de chant mozartien, pour la voix de ténors, il faut remonter aux enregistrements de Jadlowker, Tauber, Roswaenge, Wittrich. Le dernier en date a été Dermota et pour finir Wunderlich. Avec schreier et simoneau le chant mozartien a commencé son déclin et on est passé aux ténors de série B.
Avec alva (qui a massacré Mozart mais Rossini aussi) on est passé au ténor de série C.
Maintenat avec les baroqueux et leurs immondes pseudo-ténors on se retrouve avec rolfe-jonsohn, bostridge, divislim, padmore et j'en passe, même agnew se met à Mozart! On passe ainsi aux tenorucci de série Z.

padmore et ses semblables possèdent des voix fades, sans couleurs, d'aucun interêt. Ces voix, déjà sans intérêt, sont rendues encore plus crayeuses par une très mauvaise technique. Les vocalises sont mollement aspirées et la plupart du temps gazoullées avec un fausset lymphatique. Ils simulent le registre grave avec des résonnances purement gutturales (vomissent-ils?). Les aigus ne sont que des faussets détimbrés, dans le medium ils sont ternes, opaques et si par hasard ils essaient de dépasser le medium sans se rabattre sur leurs faussets délabrés, ils émettent des sons durs , ligneux et creux.

Les apparitions dans des rôles mozartiens, hélas trop sporadiques, de ténors comme A. Krauss, L. Pavarotti, B. Ford, R. Blake ont été comme un rayon de soleil dans le sinistre paysage du chant mozartien.

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Message par JdeB » 20 mai 2006, 07:55

Effectivement Blake fut mémorable dans Mithridate, Tito et Ottavio.
Il a même chanté la finta à Nice.
"Si tu travailles avec un marteau-piqueur pendant un tremblement de terre, désynchronise-toi, sinon tu travailles pour rien." J-C Van Damme.
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Message par Montfort » 20 mai 2006, 11:00

Que Blake ait été superbe dans ce répertoire, c'est une évidence,

Mais je ne vois pas en quoi cette évidence justifie de jeter aux chiens ce disque, qui est dans l'ensemble captivant, d'un bon niveau artistique, en notant d'ailleurs au passage que les interventions du ténor durent une douzaine de minutes sur un opéra de 2h10 ?

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Message par Ruggero » 20 mai 2006, 11:06

d'accord avec Montfort, d'autant plus que je soutiens par principe la plupart des disques descendus par Lodéon et consorts...
J'ose le dire, j'adore les changements incohérents de tempi de Jacobs!!
L'opéra semble voué à être le dernier refuge du besoin de la beauté artistique en toc.
(Bernard Shaw, 1898)

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Message par tuano » 20 mai 2006, 11:07

Werther a écrit : Cet enregistrement je l'ai jeté là où j'avais déjà jeté l'enregistrement de Saul.......là où il mérite et où il a sa place..........à la poubelle avec les ordures.
Si les gens savaient ce que tu faisais de leurs disques, ils arrêteraient de te les offrir.

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