Cavalli - Eliogabalo - Jacobs - La Monnaie - 05/2004

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Nerone
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Cavalli - Eliogabalo - Jacobs - La Monnaie - 05/2004

Message par Nerone » 01 mai 2004, 18:44

Viva Eliogabalo !
J'ai encore tant de cette merveille en tête que je ne sais par où commencer...
Le théâtre par exemple, vrai salle d'opéra, ni trop grande, ni trop petite, avec une acoustique absolument formidable, sans équivalent à Paris, où les voix, qui se seraient sans doute perdues au TCE, heureux coproducteur, où le spectacle devrait être repris en novembre 2006, passent naturellement, sans effort. Je serai plus réservé sur le surtitrage bilingue, même si j'étais du bon côté, car l'alternance français-néerladais m'a privé de traduction pendant le deuxième acte - je plains les francophones qui étaient de l'autre côté... Pour en finir avec le cadre, je souhaiterais rendre hommage au service dramaturgique du théâtre dont les programmes sont de véritables mines d'informations sur lesquels devraient prendre exemple nos salles parisiennes... et cela pour 7?50 seulement.
Mais parlons d'art plutôt que d'argent. La résurrection qu'offre Jacobs est en effet digne d'entrer dans les annales, pour l'intérêt incontestable du chef d'oeuvre théâtral et musical qu'est Eliogabalo, mais aussi pour l'équilibre absolu entre paroles et musique que Tonton René et Vincent Boussard sont parvenus à obtenir, l'un ne semblant jamais brider l'autre - surtout lorsque l'on sait à quel point le chef gantois peut être intrisigeant. Il faut dire que la distribution qu'il a réunie n'a aucune faiblesse. En effet, cette véritable troupe de jeunes chanteurs plus ou moins expérimentés se révèle avant tout une équipe parfaitement soudée - ce qui va parfaitement dans le sens d'un opéra vénitien n'établissant pas de hiérarchie entre les personnages - et à même d'honorer le style de Cavalli ; il convient de tous les citer. Dans le rôle-titre, Silvia Tro Santafé semble enfin avoir trouvé sa voix/e et un rôle à sa mesure. Elle incarne le monstrueux empereur, mélange démonique de Don Juan et Néron, couronné à quatorze ans, avec panache et jubilation, utilisant une palette bien plus variée que dans ses tentatives haendélienne. Son rival et successeur, Alessandro, est interprété par Giorgia Milanesi, mieux dotée, semble-t-il, que sa jumelle Rafaella, entendue dans un impossible hommage à l'art des castrats, présenté par Christophe Rousset à la cité de la musique. La voix est d'une belle ampleur, qui lui a permis de s'illustrer dans l'Elisabetta de Don Carlo, et l'actrice possède une belle concentration qui lui assure de triompher de ce rôle finalement austère... Alessandro n'est-il pas appelé à régner sous le nom d'Alessandro Severo. En plus du trône lui revient la belle Flavia Gemmira, interprétée par Annette Dasch. La jeune soprano allemande, émouvante Nitocris dans le Belshazzar présenté à Bruxelles et Beaune (mon premier compte-rendu sur ODB :cry: ), promise à la succession de Véronique Gens dans la reprise des Noces de Figaro, confirme tout le bien que l'on pense d'elle : physique idéal, voix charnue, souple et au timbre plus que séduisant. Passé un début hasardeux sur le plan de l'intonation, elle aura su se montrer d'une dignité à toute épreuve, portant haut les couleurs de l'illustre famille flavienne. Elle ne peut en effet compter sur l'appui d'un frère à la mélancolie parfois envahissante, quasi-préfiguration de héros romantique, tiraillé entre sa fidélité envers sa famille et l'empereur, comme une sorte d'Othon bis, où l'on retrouve avec grand plaisir l'excellent et toujours tonitruant (dans sa catégorie vocale) Lawrence Zazzo. Dans le rôle de sa maîtresse, elle aussi courtisée par l'insatiable empereur, Nuria Rial, souffrante mais présente sur le plateau, est doublée par l'excellente Sophie Karthaüser, dont la fraîcheur vocale est plus que réjouissante. Dernier membre de l'aristocratie, Atilia, soupirante malheureuse d'Alessandro est servie par l'élégante Céline Scheen. Mais un opéra vénitien ne serait sans son lot de nourrice, mignon et autre domestique. Nourrice, plutôt entremetteuse que cette Lenia, qui ne recule devant rien pour offrir tous les plaisirs à son empereur. Mario Zeffiri, insupportable divo narcissique dans l'Opera Seria, y est totalement déchaîné, aidé par un costume et une perruque qui le transforme en sosie d'Anita Ekberg, caricature d'elle-même dans Intervista, film cruel et nostalgique de Fellini sur la décadence de Cinecittà. Il est toujours flanqué de Zotico, amant de l'empereur, qui permet à Jeffrey Thompson de se lancer dans un saisissant numéro de pré-trans-trash. Sergio Foresti apporte avec autant de bonheur sa verve plébéienne à Nerbulone, tandis que Joao Fernandes se fait justement remarquer dans une apparition courte mais acrobatique - et quelle plastique.
Vincent Boussard a fait de ces parfaits chanteurs de véritables acteurs, dans une scénographie épurée, où une ombre suffit à suggérer Rome (éclairages oniriques d'Alain Poisson), jouant d'atmosphères changeantes, fixant les passions avec simplicité, suggérant le comique avec légèreté, introduisant subtilement des éléments totalement trash mais jamais vulgaires, avec la complicité enjouée de Christian Lacroix, magicien véritable, destructurant à l'envie le costume d'époque, subtil mélange de Rome antique, de Venise baroque et de Paris 2004.
Mais sans René Jacobs, tout cela ne serait sans doute que du vent. Chef de théâtre inspiré et surtout musicien hors pair (je sais, Emmanuelle, Rousset aussi est un génie :wink: ), il propose une réalisation orchestrale luxuriante - dans les limites autorisées par la correction stylistique -, donnant ainsi à entendre une partition synchrétique où Cavalli, parfois visionnaire (magnifique lamento d'Alessandro, dont l'accompagnement ressemble à s'y méprendre aux premières mesures du Stabat Mater de Pergolèse, annonçant des schémas rythmiques et mélodiques de basses obstinées plus tardives), exalte le goût de ses contemporains pour la virtuosité en restant fidèle à un certain idéal du recitar cantando, se hissant souvent au niveau du Couronnement de Poppée, auquel le quatuor final, accusant de troublantes ressemblances avec le fameux duo de Ferrari "Pur ti miro, pur ti godo", doit beaucoup.
Après un tel enchantement, j'ai eu beaucoup de mal à pardonner au public bruxellois son enthousiasme peu démonstratif et au spectateur blasé assis derrière moi ses ronflements épanouis durant la moitié du troisième acte... heureusement, j'avais à côté de moi une dame très sympathique et très passionnée, ivre de bonheur et d'admiration pour le travail de René Jacobs !...

P.S. Quiconque là-bas s'y connaît un peu en matière d'opéra vous parlera de Mortier avec des étoiles dans les yeux !

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Message par lachlan » 01 mai 2004, 21:45

Je ne peux que t'approuver. Aussi bien sur Dasch que je découvris vraiment dans I Re Pastore et ensuite dans le fameux Belshazzar que pour tout le respect que nous portons à notre Mortier national.

Un seul regret, que nous n'ayons pas pu nous croiser. J'irai voir le spectacle jeudi prochain, jour de relâche du Concours.

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Message par lachlan » 07 mai 2004, 09:25

Je souscrit pleinement à l?enthousiasme générale pour la fine intuition musicale de Jacobs. La mise en scène rentre dans le canevas bien entendu (et convenu) à ce type d??uvre baroque. Comme les David Alden, Koen et Timmers ou autre David Mac Vicar. L?esprit gothique prédomine et ne laisse aucun répit visuel. Broussard pour sa deuxième association avec Jacobs tranche par rapport à l?extrême pudeur et au dépuoillement de Re Pastore.

Ici, c?est l?esprit carnavalesque qui l?emporte : travestissement, splendeurs des costumes signés Lacroix et jusqu?à cet encadrement de théâtre, scène dans la scène qui donne une impression extraordinaire de faire partie d?un public partie prenante. Celui d?une Venise dont le thème développé par Cavalli suggère une débauche et une superficialité grotesque. Les bons sentiments que son l? « honneur » s?oppose à un seul vice, revenu comme un leitmotif : la jalousie. Non pas la luxure abominable d?Eliogabalo, jeune empereur extraodinairement interprété par Silvia Tro Santafé, mais un trait de caractère que l?on retrouve aisément chez chacun d?entre nous. Ce qui donne à cette ?uvre son extraordinaire acuité.

Les personnages qui défilent, incroyable caractérisation et personnalisation psychologique est une gallerie de portraits comme rarement l?opéra aura su intuitivement définir.

Ce serait trop long de tenter une telle description, aussi j?invite chacun à soit se rendre à la Monnaie pour les ultimes présentatins, soit attendre la sortie DVD (présence des caméras dans la salle), soit la reprise au TCE.

Côté voix, je retiens plus particulièrement la belle performance de la soprano Nuria Rial (Eritea), belle présence scènique et fine dramatique aux aigus soyeux et aux phrasés onctueux. Le contre-ténor Américain Lawrence Zazzo campe un Giuliano d?une grande sensibilité, puissante musicalité, délicatesse de la diction, sens du rythme, mais a la melancolie parfois exarcerbe. Le Zotiko de Jeffrey Thompson, irrésistible en confident et amant d?Elio. Le jeu est un rien surfait. La volonté vaudevillesque de Broussard n?y est pas étrangère.

Globalement, la distribution bénéficié d?une belle homogénéité si ce n?était l?austérité musicale d?Annette Dasch au 1er et 2è actes. Plus convaincante, plus interiorisee dans son rôle et au diapason de l?orchestre en Flavia Gemminira vindicative. Son visage s?est affiné et offre une beauté italienne à la Ornella Muti.

Parmi les plus belles scènes, retenons la convocation du « sénat des femmes », le combat des gliadateurs : projection sur une fine toile d?un film où évoluent avec grâce quelques naïades dans une choré synchronisée entrecoupé de plongeons olympiques sur fond de roulement de tambour qui lascère la toile et l?ensanglante.

Impressionnant. Enfin, les courses poursuites très physique sur une passerelle encadrant une fosse d?orchestre surélevé fait pansé au travail des Heermann.

La partition elle est d?une richesse éblouissante. Nombreux duos, ch?urs en fin d?opéra (interprété brillamment par les étudiants du Conservatoire Royal de Bruxelles ! Une première?) 3h30 de spectacle qui passe comme un rien. Assurément une des plus belles productions de la saison au TRM.

J ai fais court, un peu vide par le Concours...

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Message par Rameau » 11 mai 2004, 19:15

Ne pouvant aller voir le spectacle à Bruxelles, j'ai déjà sauté de joie (euh, virtuellement s'entend!) en lisant que le TCE coproduit la chose, mais si en plus ils font un DVD qu'on pourra regarder jusqu'à nos vieux jours, que demande le peuple? On ne peut pas dire que Cavalli soit reconnu à sa juste valeur aujourd'hui, en partie à cause d'un cercle vicieux: pour apprécier Cavalli, il faut s'intéresser aux livrets; or le disque est moins idéal qu'une représentation pour cela; donc les disques ne font pas un triomphe; donc Cavalli reste méconnu; donc on ne fait pas (assez) les représentations nécessaires pour le faire connaître. Enfin, maintenant on a au moins une perspective de représentation à Paris, ce qui, à ma connaissance, n'est toujours pas le cas des tragédies lyriques de Lully...

Antonio
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Message par Antonio » 30 mai 2004, 22:39

Tout à fait d'accord avec toi Nerone sur Eliogabalo, la magie du grand Jacobs et le programme très complet de la Monnaie, sans une seule page de pub, il faut le préciser aussi, par rapport à nos programmes honteux de Garnier. La dame vraiment passionnée que tu as rencontrée ne s'appellait-elle pas Elmyre? avec un teint tout gris et de grosses lunettes Nina Ricci en forme de pare-choc? Zeffiri hilarant, c'est vrai, Dumaux attendrissant, mais Milanesi pas terrible. C'est à coup sûr un spectacle fabuleux, mais on était un peu loin, quand même, de la Calisto, la quatrième dimension du baroque. Quant à la personne qui n'a pas terminé sa croissance et qui affirme que les Mozart de Jacobs sont à côté de la plaque, tu devrais économiser tes forces, on n'a pas idée de discuter avec des gens qui ont les oreilles aussi bouchées !

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