Rencontre avec Leo Nucci (2011) + chronologie

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JdeB
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Rencontre avec Leo Nucci (2011) + chronologie

Message par JdeB » 15 juin 2014, 12:09

Rencontre avec Leo Nucci (Menton, août 2011)

ODB-Opéra :Vous êtes en vacances ?

Ce ne sont pas de vraies vacances. La semaine dernière, j’interprétais Rigoletto à Orange, comme vous le savez puisque vous y étiez. Et cette semaine, nous séjournons à Menton pour le concert donné à Saint-Michel Archange, il y a deux jours. Je partirai ensuite pour Pékin chanter un nouveau Rigoletto.
Ce sera la troisième fois que je vais en Chine. J’y ai donné des concerts et aussi des master-class. J’y ai déjà chanté Rigoletto dans la production du Regio de Parme connue grâce au DVD avec Alfredo Kraus, une captation de qualité technique médiocre mais qui est devenue presque historique. L’an dernier, j’avais voulu savoir combien de chanteurs seraient présents à mes master-class. Comme l’organisateur ne le savait pas, je lui ai bien précisé que trois ou quatre participants me paraissait un nombre suffisant. Je me rappelle lui avoir souligné que je ne donnais pas de cours, que j’expliquais des choses qui doivent être approfondies et ne peuvent être traitées en 5 minutes. Il faut prendre du temps. Il m’avait alors répondu qu’il n’y avait aucun problème. Quand je suis entré dans la salle... 2 500 personnes m’attendaient !!!

L’intérêt des Asiatiques pour l’art lyrique est une chose extraordinaire !

Oui, j’aime bien me produire en Asie. Il y a maintenant trente ans que je chante au Japon, c’est un pays très intéressant. J’ai également chanté en Corée. Ce qui est assez difficile à comprendre pour nous Occidentaux, c’est cet intérêt qu’ils portent à notre culture occidentale, à la musique classique en particulier, alors qu’ici, nous oublions tout de notre culture, même en Italie ! En Extrême Orient, la culture classique, toute la culture classique représente quelque chose de très important. C’est un phénomène assez nouveau naturellement. On le sent très bien au Japon par exemple. Tous les aspects de la culture sont concernés. Plus personne ne s’habille traditionnellement. C’en est même incroyable ! Pékin, aujourd’hui, est plus moderne que Los Angeles !

Ce sera à nouveau un année consacrée à Verdi pour vous, je crois ..

Oui, après Pékin, j’irai à Zurich pour Rigoletto, puis je serai à Londres pour reprendre La Traviata dans cette belle production que nous avions donnée en 1994, dirigée à l’époque par Sir Georg Solti et avec Angela Gheorghiu. Ensuite, j’irai en Italie, au Festival de Verdi de Parme pour le concert de clôture le 28 octobre, avec un programme « Tutto Verdi », naturellement, que j’intitule « Verdi e la Parola » avec des airs connus, d’autres moins et des mélodies dont certaines qui ne sont pas éditées, deux petits morceaux, l’un dans l’Adelchi de Manzoni, dédié aux poètes, l’autre de Goethe. Je vais faire une première partie qui se termine avec Ernani, puis l’air final de Macbeth, celui de la première version qu’on ne chante plus, et un extrait du final des Due Foscari.
La seconde partie comprendra l’air de la mort de Posa dans Don Carlo que vous avez entendu avant-hier, l’air des Vespri Siciliani, l’air de Iago et l’air de Falstaff.

Quel programme !

Tout ce programme suit l’ordre chronologique de composition des œuvres et tout y est lié à la littérature, à la poésie et au théâtre, au rapport très fort de Verdi avec la littérature italienne et étrangère, Shakespeare en particulier. Il sera enregistré.

A propos de Shakespeare, on parle d’un projet de Falstaff à l’Opéra Bastille ?

Oui, nous avions ce projet mais il ne se fera pas car j’ai annulé tous mes Falstaff. Soixante représentations annulées de par le monde ! Je précise que je n’avais pas signé le contrat.
J’ai déjà chanté Falstaff avec succès. Mais il faut rester honnête avec soi-même : je ne suis plus fait pour Falstaff. De même j’ai décidé de ne plus incarner le Figaro de Rossini Vous m’avez entendu l’autre soir dans sa cavatine; alors que je ne la chante plus cet opéra depuis douze ans, elle m’est venue « comme ça », sans répéter. Si je ne chante plus Le Barbier de Séville, c’est qu’avec la mentalité d’aujourd’hui, il peut paraître décalé qu’un homme âgé, même en pleine possession de ses moyens sur le plateau, interprète le rôle d’un jeune séducteur.

Pas forcément ! Alfredo Kraus chantait Werther jusqu’à la fin et l’on voyait un jeune homme sur scène.

C’est juste ! Je pense d’ailleurs, que quand je suis sur scène, je suis quelquefois, un homme jeune. Mais j’ai pris la décision de chanter Verdi jusqu’en 2013. C’est très important pour moi, pour ma mentalité, pour ma vision des valeurs de la vie. Peut-être qu’après, je vais prendre ma retraite, je ne sais pas… J’ai chanté Falstaff avec un grand succès.
J’ai un souvenir lié à cet opéra avec Giuseppe Taddei, qui me revient à l’esprit. Nous avons très souvent travaillé avec Giuseppe ; mon épouse Adriana (Anelli) aussi a beaucoup chanté avec lui. Un jour, il m’a dit : « Léo, il faut que nous fassions Falstaff ensemble ». J’étais d’accord, c’était un honneur pour moi. Nous avons parlé de ce projet et ça ne c’est pas réalisé. Il m’a dit ensuite quelque chose qui s’est imprimé dans ma mémoire. « Tu sais, Falstaff, pour moi, c’est le rôle avec lequel j’ai débuté quand je me suis trouvé prisonnier, durant la guerre. Je ressentais, dans ces moments-là, comme une « nostalgie » de la vie. C’est une intuition artistique qui guide mon interprétation de ce rôle : une nostalgie de la vie ».

Pour vous qui connaissez les arcanes de ce métier, je vais probablement enfoncer une porte déjà ouverte, mais Falstaff n’est pas un rôle comique. C’est un rôle dans un sens dramatique, mais qui dit la nostalgie de la vie. [Léo Nucci se met à fredonner… « Quand'ero paggio del Duca di Norfolk ero sottile, sottile, sottile ».] Pourquoi, mais pourquoi Verdi écrit-il cette phrase de cette manière non pas en montant dans l’aigu, mais en redescendant sur le dernier « Sottile »? [Il fredonne à nouveau]. Cà, c’est l’expression de la nostalgie ! C’est écrit clairement ! Ce qui est écrit est « sottolineare », sous-entendu… tout est dans la partition.

Comment vous définiriez comme chanteur à ce ce stade de votre carrière ?


Aujourd'hui je me considère comme un chanteur de cabalette. Vous avez entendu la seconde mélodie de Verdi, pas le Brindisi, mais l’autre, l’Esule, qui est très importante et se termine par une cabaletta. Pour moi, l’intérêt de cette mélodie, c’est la cabaletta ! J’aime particulièrement ce qui chez Verdi se rattache à la tradition du Bel Canto avec cabalette, c’est mon esprit !

Oui, la cabalette du bal canto héritière de l’art baroque.


Exact ! C’est comme ça, la grande tradition lyrique !


Votre voix n’a pas bougé, n’a pas changé. C’est prodigieux ! Pourquoi ? Quel est votre secret pour avoir une voix inaltérable ?


On me pose toujours cette question et c’est normal, sans doute. Aujourd’hui, c’est une chose qui nous fait rire, mon épouse et moi. J’ai pu m’en énerver autrefois, mais maintenant, oui, j’ai 69 ans, mais qu’est-ce que ça signifie… ça ne signifie rien ! … 69, 50, 40 ans, ça ne signifie plus rien ! Parce qu’on voit, de plus en plus souvent, de très bons chanteurs dont la voix s’éteint au bout de dix années de carrière !
Mais la question que vous m’avez posée, c’est « Pourquoi ? » … et je me la pose aussi ! S’il m’est possible aujourd’hui d’être en forme, je pense à mon cher ami Alfredo Kraus, qui avait un cancer. Quand il a interprété Werther à Paris, tout le monde a pleuré.

Nous y étions. Ce fut exceptionnel.

Je pense à mon grand ami Piero Cappuccilli. [Sa voix se serre] Vous savez, pour moi l’amitié est quelque chose d’important. Il est mort parce qu’il a eu ce qu’il a eu ce terrible accident, mais à 67 ans, il était encore en pleine forme.
J’ai eu l’honneur de chanter avec Mario Del Monaco ; aujourd’hui, il n’existe plus de ténor comme lui ! Je suis désolé, il existe peut être quelqu’un de différent ou de mieux, mais Mario était absolument unique ! Il donnait le Si naturel à plus de 68 ans ! J’en parlais, il y a deux jours, avec Carlo Bergonzi, qui est plus qu’un ami. Il a fêté ses 87 ans en juillet. Il est dans une forme moyenne. Il a eu quelques problèmes, il s’en trouve affaibli. Il n’a plus l’énergie de continuer à faire des master-class. Mais il y a moins de dix ans, de cela nous chantions ensemble en concert. Il avait alors quatre-vingts ans ! Avec une voix incroyable ! Parfaite. Sans vibrato ! J’ai chanté lors des dernières prestations de Pavarotti. Il avait alors soixante-dix ans. Personne ne savait qu’il souffrait déjà d’un cancer. J’ai été le dernier collègue, la dernière personne en dehors de la famille, à qui il ait parlé.
Pourquoi alors, aujourd’hui, des chanteurs de cinquante ans n’arrivent-ils plus à chanter ?
J’ai été le « sponsor » d’un jeune baryton dont j’ai adoré la voix, Carlos Alvarez. Carrière terminée !!!

On dit qu’il serait malade…


Oui, il était malade. Mais attention ! Malade de quoi ? Aujourd’hui, lorsque quelque chose de marche pas, ce n’est jamais de la faute du chanteur ! C’est la faute de quelqu’un ou de quelque chose, du maître de chant ou d’autre chose.


D’un répertoire pas adapté, trop de représentations ?


Ecoutez cette anecdote, que personne ne connaît.
Nous sommes à la Scala de Milan pour Macbeth dirigé par Claudio Abbado avec Cappuccilli. Abbado m’a demandé. Moi, durant cette période, je faisais la doublure de Piero Cappuccilli, mais Abbado me donne alors un engagement pour trois représentations. Je signe. J’arrive chez moi, près de Milan, à Lodi (ville rendue célèbre en France par Napoléon). Adriana me regarde et me dit : « Mais pourquoi tu as signé ? ». On n’a pas parlé davantage. J’ai pris la voiture, je suis retourné à Milan. Je suis allé chez Abbado et je lui ai dit : « Claudio, il faut m’excuser, mais je ne chanterai pas ». A ce moment-là, Cappuccilli est entré et lui a dit : « Claudio, il a raison. Si tu veux avoir quelqu’un qui me succède, il faut qu’il chante ce rôle plus tard».

J’ai abordé Macbeth, dans le film de Claude d’Anna, mais sur scène c’était à Marseille en 1988. Je suis de 1942, j’avais alors 46 ans. J’ai commencé à chanter Nabucco à 58 ans. J’ai dû le chanter, plus ou moins 200 fois et je suis toujours là. C’est peut être d’ailleurs pour ça que je suis encore là. Ces jeunes chanteurs qui se lancent dans Macbeth, Nabucco… De tels rôles à 30 ans ! C’est complètement fou ! Rigoletto, c’est autre chose ; tu l’as dans la gorge. Et si tu ne l’as pas dans la gorge, tu peux avoir 30 ans, 80 ans, ça ne change rien à l’affaire.

Je me rappelle qu’à Bilbao, Adriana était La fille du régiment avec Kraus quand moi, j’interprétais Rigoletto. Nous sommes allés dîner un soir avec des amis, et je lui ai demandé : « Alfredo, pourquoi on ne ferait pas Rigoletto ensemble » ? Il m’a répondu : « Moi, maintenant je chante ne chante plus le Duc ni La Favorita, j’ai mon répertoire de cinq six rôles qui me conviennent ». Sa raison était bonne à 100 %. Quand on a la prétention de dire « Moi, je chante tout », alors, il faut bien chanter tout ce que l’on a choisi de chanter !

Aujourd’hui, ce n’est plus possible. Il n’existe plus cette « mentalité de province » où l’on faisait ses débuts, dans ces petits théâtres où tu chantes, et si ça marche tant mieux ! Et si ça ne marche pas, tu ne chantes plus ! C’est devenu impossible : il n’y a que de grands théâtres. Aujourd’hui, tous les théâtres du monde sont de grands théâtres ! Pensez qu’on capte et diffuse une représentation à Orange, par exemple, alors que c’était simplement impossible à concevoir il y a trente ans. On ne le faisait qu’à pour Paris, à la Scala ou au Metropolitan. Tout cela a changé. Le Théâtre de Zurich, dans ces dernières vingt années, est devenu un des premiers théâtres du monde pour les chanteurs ! Avec tous les aspects annexes qui s’y lient aujourd’hui, enregistrements etc….
Quand j’ai débuté il y a trente ans à Zurich, c’était un théâtre « deutsche-sprache » !

J’ai interprété 72 rôles ! Ce qui en découle, c’est que dans ma vision de la vie, il faut simplement bien faire ce que l’on fait, sinon c’est de la vanité.

Donc, comme Alfredo Kraus vous avez choisi volontairement de réduire votre répertoire ?


Oui, Le Trouvère aussi, c’est fini pour moi ! Je peux chanter Luisa Miller, Germont, Rigoletto, I due Foscari… je l’ai chanté de nombreuses fois.

Vous avez chanté Zaza de Leoncavallo à l’Opéra de Nice, vous vous en souvenez ?

[Léo Nucci fredonne, « Zaza, piccola zingara… » ] J’ai donné le bis de cet air. Le public me l’avait demandé. C’était une version « concertante ». Nous l’avions donnée auparavant à Turin. Oui, j’en garde de très bons souvenirs.

Vous avez beaucoup chanté dans le Midi de la France.

J’ai surtout beaucoup chanté à Marseille. J’y ai même reçu la médaille de la Ville ! J’ai chanté à Toulouse, à Paris, au Châtelet, à la Bastille bien-sûr, et aussi à Strasbourg où l’on a donné une Traviata historique dans la production de Jean-Pierre Ponnelle en 1980.

En parlant de JP Ponnelle, que pensez-vous des metteurs en scène d’aujourd’hui ?

Si vous me permettez une remarque, sans esprit polémique. Ce n’est pas une évolution, c’est une question de mentalité. Le dramaturge italien Pirandello a d’ailleurs écrit sur ce sujet.
Si, ce soir, par exemple, je mets en scène le même opéra, ici à Menton et en même temps, à Nice, avec deux mises en scène différents, j’obtiendrais alors deux interprétations différentes. On va s’asseoir et étudier les pauses, les différentes intonations : « To be or no to be » - il appuie sur la dernière syllabe - ou « To be or not to be ». [Léo Nucci improvise alors sur des « to be or not to be » différents.] Avec la musique d’opéra, c’est possible !
Mais la mise en scène est dans la musique ?

Exact ! Le metteur en scène de l’opéra, c’est l’auteur de la partition !
Attention ! Dans la conférence de presse que j’ai donnée à Orange, j’ai dit une chose, peut-être un peu excessive. Si nous voulons privilégier le côté spectacle plutôt que l’aspect musical, il est normal qu’on engage un metteur en scène qui mette en avant quelque chose pour créer un spectacle, parce que s’il ne change rien à ce qu’on a toujours vu, s’il applique à la lettre ce que le compositeur a écrit, alors, on n’a pas besoin de metteur en scène ! On a besoin d’un coordinateur, d’«un regista »… puisque tout est écrit ! Mais, nous, nous ne travaillons pas sur « du » spectacle, mais de la musique d’opéra ! On veut en faire le support d’un spectacle et, à mon sens, c’est trop cher. Faire de l’opéra et payer un metteur en scène 1 millions d’euros, pour faire des bêtises, c’est bien trop cher ! Et ce n’est pas seulement trop cher, c’est le principe même qui est en cause. En Amérique, ce sont des personnes privées qui financent ces productions. Nous, nous prenons des metteurs en scène pour oublier être considérés comme des intellectuels !

Mais on voit tellement de choses extravagantes. A Munich, par exemple, on a eu droit à un Rigoletto version ruche d’abeilles ! C’est de la folie ! C’est de la folie pour nous. Mais ce n’est pas de la folie pour le directeur du théâtre qui veut faire un coup médiatique ou pour la nouvelle intelligentsia qui a besoin de cette personne qui elle, n’aime pas forcément l’opéra, pour faire un spectacle. On peut faire ça aux Arènes de Vérone peut-être, ou encore à Orange, parce qu’on a dix mille personnes, mais dans ces théâtres qui reçoivent quelques centaines de personnes, dépenser des millions d’euros pour une mise en scène, c’est de la folie ! Non seulement parce qu’il s’agit d’argent public mais surtout parce qu’on ne se préoccupe plus alors de respecter l’idée philosophique et dramaturgique de l’œuvre.

C’est là que réside le problème. Quand, dans le premier tableau de Rigoletto, Verdi qui n’est pas un imbécile, ne fait pas chanter les femmes, c’est qu’il suit son idée de créateur. Il nous donne à comprendre que nous sommes dans un milieu de mâles, dans un univers « machiste ». Cependant le metteur en scène nous montre sur scène celui qui va violer la fille de Monterone ! Faire intervenir des femmes, à ce moment-là, Verdi ne l’a pas voulu !
Il faut prendre sérieusement la partition. Faire comprendre que quand Verdi dans une partie écrite en mineur met seulement une mesure en majeur quand il parle de la mort de Foscari, s’il l’écrit en majeur, c’est parce que pour lui, la mort, c’est la liberté.

Le metteur en scène, trop souvent, ne fait pas confiance à l’intelligence et à la sensibilité du public. Bien trop souvent, il veut tout souligner, tout expliquer. A Zurich, un metteur en scène m’a dit : « Bon, j’ai fait la mise en scène, la musique ne compte plus». C’est une réflexion à vous envoyer à l’hôpital ! Je me suis levé et je suis parti ! Et finalement, c’est lui qui est parti ! Nous sommes ici d’abord pour la musique.

Qu’ils fassent du théâtre alors pas de l’opéra !

C’est cela qui, pour moi, est important. C’est peut-être l’explication. Si, à soixante-neuf ans, je suis encore en forme, c’est peut être parce que je fais mon métier en faisant vivre mes convictions. Je ne fais pas ce métier pour devenir un divo, une star ; je ne suis pas une star. Je sais que je suis célèbre dans le monde de l’opéra, peut-être un des plus célèbres aujourd’hui, mais je fais la distinction : je suis célèbre dans le monde de l’opéra, mais je ne suis pas un divo…. On ne me voit pas dans les magazines « people ».

On a l’impression que vous prenez souvent conseil de votre épouse ?

Ma femme a arrêté sa carrière pour me suivre. Depuis trente ans, elle est mes oreilles et mes yeux ! Elle ne manque aucune de mes répétitions. Elle ne me critique pas, ne me donne pas de conseils, mais attire mon attention sur certains points. C’est constructif ; c’est une forme d’amour ! Je vous ai dit tout à l’heure que j’ai refusé soixante représentations de Falstaff. Vous pouvez imaginer ce que cela signifie sur le plan financier aussi. Mais c’est mon choix !
Nous avons réfléchi, c’était « Non ! ». Falstaff n’est plus dans mon caractère. Je l’ai bien chanté, avec un succès incroyable, mais faire notre métier, ce n’est pas que chanter avec la technique et l’expérience. Cela devient alors quelque chose de froid, uniquement lié à la technique et à l’expérience. Pour faire de l’art, il ne faut pas recommencer à l’identique, il faut de la spontanéité. C’est indispensable pour livrer ce quelque chose en plus qui créer l’émotion. Tout le monde me dit : « Mais pourquoi à chaque fois qu’on t’écoute dans Rigoletto, c’est différent ? » Mais chaque représentation est différente. C’est un moment différent en fonction du lieu, des partenaires, de la météo, etc…
Nous l’avons vu à Orange, pour la Première, le samedi soir,où nous avons eu un vent incroyable ! Nous avons eu une situation différente à la deuxième représentation, excellente ! Elle est là, la réalité, la Vérité ! Ce n’est pas parce que tu as une voix, que tu chantes que tu deviens Pavarotti, Il faut autre chose, le sens de l’art.

Je prends toujours cet exemple, même si l’anecdote n’est pas réelle. Je suis né à 10 km du lieu de naissance de Giotto. Quand Giotto s’est retrouvé à Florence, face à l’Evêque qui lui demanda de faire la preuve de son talent, il a pris ses pinceaux pour dessiner à main levée un cercle parfait- Je ne sais pas si l’histoire est vraie, mais elle est significative. [Léo Nucci donne des coups de pinceaux imaginaires devant lui. ] L’Evêque alors a dit : « Famoso », alors que tous ceux qui étaient là, s’exclamaient : « Mais qu’est-ce qu’on voit ? Qu’est-ce qu’il fait ? ». L’Evêque, lui, avait compris. Ce qui manque, c’est la culture. Chez nous, l’art, ce n’est pas que la voix ! Il faut avoir de la culture, il faut apprendre, savoir, connaître beaucoup de choses. Cela ne signifie rien peut être, mais je sais que là où il y a le cimetière de Menton maintenant, se trouvait jadis le château des Spinola. Et Spinola, c’est mon Boccanegra ! Et là derrière, c’est Monaco, il y a les Grimaldi.

L’autre jour, je suis allé à Fontaine du Vaucluse. Le ténor de Rigoletto m’a appelé. Il a vraiment une voix magnifique. C’est un divo d’aujourd’hui. Il m’a proposé d’aller manger chez lui à Fontaine du Vaucluse ! Adriana avait les pieds dans l’eau et moi, je faisais une pétanque et là, je récite : « Dolci chiare fresche aque… ove emergeva…les sue belle membre colei … ». Il faut dire qu’Adriana m’avait donné le téléphone sans plus de précisions.« Dolci chiare fresche aque… ove emergeva…les sue belle membre colei … »...

Et j’en reviens à votre première question : « Pourquoi suis-je en forme ? » J’ai eu la chance, et je ne sais qui en remercier, de toujours travailler en respectant mon travail, le public et moi-même. Monter sur un plateau et chanter uniquement parce qu’on fait la une des magazines, ce n’est pas suffisant. Vous connaissez mieux mon caractère maintenant, et je n’oublie pas d’ajouter qu’il faut savoir s’amuser dans la vie.

Je voudrais vous remercier, parce que je vous ai découvert lorsque j’avais 12 ans.

Ouh la la !

Vous m’avez donné d’immenses joies. Vous m’avez fait aimer Verdi et prendre conscience que Verdi, ce n’était pas simplement de gros effets appuyés…

C’est exactement le contraire !

C’est un théâtre avec le frémissement de la parole. C’est quelque chose qui m’a portée, qui m’a bouleversée et beaucoup aidée. J’ai énormément de gratitude pour votre art.

Merci… J’ajoute qu’avant tout, j’ai un grand respect pour ce Monsieur, pour tout l’art musical. Pour Puccini aussi, qui fait souvent des « shows », mais pour Verdi c’est autre chose. Verdi, c’est ce que nous venons de dire. Un grand chef d’orchestre que je ne nommerai pas a confié : « Wagner, comme musicien, on ne peut pas en discuter. En 1870, on le disait moderne. Aujourd’hui, on ne peut plus dire la même chose. Il n’est pas « moderne », il est lié à son temps. Verdi est moderne pour une raison essentielle, parce qu’on y trouve l’humanité. » Si on le respecte, alors cette humanité apparaît. Je le chante avec cette idée.


Auriez-vous, malgré l’annulation de Falstaff, des projets en France ?


Je reviendrai au Festival de Menton l’été prochain. Mais pas pour un récital. Nous préparons quelque chose d’original.


Propos recueillis par Emmanuelle et Jérôme Pesqué
le 10 août 2011.


La carrière de Leo Nucci en France.


13 et 15 janvier 1978, Rouen,
La bohème
P. Ethuin / G. Zennaro
C. Bini, A. Novelli, M. Herbé, L. Nucci, O. Mori

21, 23, 28, 31 mars 1980, Strasbourg
La Traviata
Alain Lombard / JP Ponnelle
Catherine Malfitano, Luis Lima, Leo Nucci

16, 18, 21, 24, 26, 28 février, 5, 7, 10, 13 mars 1981, Paris, Garnier,
Un Ballo in maschera
JC Casadesus / F. Zeffirelli
J. Carreras, K. Ricciarelli, L. Nucci, V. Cortez / J. Taillon (7, 10, 13), D. Perriers
TV

7, 9, 11, 14, 16 mai 1982, Toulouse
Le Barbier de Séville
Michel Plasson / Paolo Trevisi
Max-René Cosotti, Léo Nucci, Rosetta Pizzo, Renato Capecchi, Luigi Roni, Anna Di Stasio, André Cognet

6, 8, 10, 12 mars 1983, Marseille
Rigoletto
Georges Sebastian / Tito Serebrinsky
Leo Nucci, Christine Weidinger, Beniamino Prior, Jane Berbié, Gérard Serkoyan

14, 16, 18, 22, 24, 26 mars 1983, Paris, Opéra-Comique
La Traviata
A. Lombard/C. Schnitzler // J. Lavelli
N. Miricioiu/A. Esposito/K. Ricciarelli, A. Cupido/N. Rosenshein, L. Nucci

20, 23, 26 novembre 1983, Avignon
Il Trovatore
S. Estatieva, V. Cortez, J. Lloveras, L. Nucci

mai 1984, Marseille,
Don Carlo
M. Veltri / J. Karpo
Jaime Aragall, Margarita Castro-Alberti, Eva Randová, José Van Dam, Leo Nucci, Victor van Halem

29 novembre 1985, récital à Marseille

26 mai 1986, Paris, Athénée, récital

23, 25, 27, 29, 31 janvier 1987, Marseille
Il Trovatore
Andréa Giorgi / J. Karpo
L. Bartolini, M. Castro-Alberty, F. Cossotto, L. Nucci, I. Vinco

1988, Marseille
Macbeth
M. Veltri / J. Karpo
L. Nucci, G. Dimitrova / Janice Yoes, P. Thau, L. Baskt

Mai 1991, Marseille,
André Chénier
M. Veltri /
Lando Bartolini, Teresa Zylis-Gara, Leo Nucci,

22 novembre 1992, Monte-Carlo, concert dir . P. Steinberg, E. Marton, G. Aragall, U. Sontag, L. Nucci

décembre 1992, Marseille,
Rigoletto
Andrea Giorgi / Jacques Karpo
Leo Nucci, Kathleen Cassello, Ignacio Encinas, Mario Luperi, Jocelyne Taillon, John Tranter

28, 30 octobre, 2 et 6 novembre 1994, Nice
I due Foscari
John Mauceri / PL Pizzi,
L. Nucci, N. Miricioiu, John Cheek, C. Sirianni

12, 15, 18, 21, 23 février 1995, Marseille,
Nabucco
Michelangelo Veltri / Jacques Karpo
L. Nucci, L. Roak-Strummer, M. Luperi, T. Raffali

20 novembre 1995, Monte-Carlo, Salle Garnier, gala Rossini

17, 19, 21 janvier 1996, Monte-Carlo,
I Pagliacci
E. Kohn / L. Squarzina
P. Domingo, D. Soviero, L. Nucci, W. Rauch, G. Bonfatti.

8, 11, 12, 16, 18 juin 1996, Marseille,
Un Ballo in maschera
M. Guidarini / Y. Lefebvre
Walter Fraccaro, Leona Mitchell, Leo Nucci, Rita Gorr, Rosemary Musoleno, Alan Ewign, franck Ferrari

21 novembre 1996, TCE, Concert Tosti avec C. Gasdia et R. Raimondi

29 avril, 2, 4, 6 mai 1997, Marseille,
Rigoletto
Michelangelo Veltri / Eric Chevalier
Leo Nucci, Inva Mula, Ramon Vargas, Mario Luperi, Claudia Marchi

21 et 23 novembre 1997, Monte-Carlo, Salle Garnier,
Simone Boccanegra
D. Oren / E. Sagi
M. Mescheriakova, L. Nucci, R. Raimondi, G. Merighi

21, 23, 25 janvier 1998, Monte-Carlo, Salle Garnier,
Un ballo in maschera
P. Steinberg / K. Stone,
G. Grigorian, C. Lawrence, L. Nucci, L. Diakova, I. Mula

14, 17, 19, 21 avril 1998, Marseille,
Le Barbier de Séville
S. Ermani / F. Perrin
P. Spence, R. Gimenez, L. Nucci, E. Dara, L. Roni

19, 22, 25, 28 juin, les 1er, 4, 7, 10 et 13 juillet 1998, Bastille
La Traviata
James Conlon / Jonathan MillerCristina Gallardo-Domas / Patricia Racette (du 4 au 13 juillet) Ramon Vargas, Leo Nucci

5, 7, 9, 11 novembre 1999, Nice,
Rigoletto
R. Palumbo / PE Fourny
L. Nucci, A. Machado, E. Vidal

31 octobre 2000, Nice,
Zaza vc
F. M. Carminati, dir.
L. Nucci, Elisabete Matos, Salvador Carbo.

8, 14, 16 mars 2001, Monte-Carlo, Salle Garnier
Il Trovatore
P. Steinberg / F. Tiezzi,
D. Theodossiu, R. Alagna / P. Giuliacci (14), L. Nucci

13, 15, 19, 22, 25, 28 septembre, 01 octobre 2001, Bastille,
Rigoletto
D. Oren / J. Savary
L. Nucci, F. Sartori / M. Alvarez, R A Swenson / S. Jo, N. Herrera

24 mars 2002, Monte-Carlo, Grimaldi Forum
I Due Foscari, vc
A. Guadagno
L. Nucci, D. Takova, V. Ognovenko

7, 10, 13, 16, 19, 22, 28 mars 2002, Bastille,
Macbeth
J. Conlon / P. Lyod
D. Voigt, L. Nuci, M. Berti, E. Aliev / K. Sigmundsson

27 mars 2002, reçoit les insignes de Chevalier des Arts et Lettres des mains de Hugues Gall

11, 14, 17, 20 avril 2002, Nice
La Traviata
R. Palumbo
I. Mula, M. Alvarez, L. Nucci

24 janvier 2003, Monte-Carlo, Grimaldi Forum, concert

1 juillet 2010, Lyon, Arènes de Fourvière, concert avec P. Ciofi dir Maurizio Benini

9 août 2010, Menton, concert avec Norah Ansellem

31 juillet et 2 août 2011, Orange
Rigoletto
Roberto Rizzi-Brignoli / Paul-Emile Fourny
Leo Nucci, Patrizia Ciofi, Vittorio Grigolo, Mikhail Petrenko, Roberto Tagliavini, Marie-Ange Todorovitch

8 août 2011, Menton, concert

23 juillet 2012, Menton, concert

19 septembre 2012, Paris, TCE, concert avec Patrizia Ciofi

3 novembre 2012, Nîmes, récital

5 août 2013, Orange, concert avec P. Ciofi

15 novembre 2013, Marseille, concert Verdi

Dossier réalisé par Jérome et Emmanuelle Pesqué, 2011. Tous droits réservés.

Merci à Jean-Marie Tomasi, à Mirabelle Pincé pour la retranscription
et aux Odbiens qui ont apporté des précisions chronologiques.
"Si tu travailles avec un marteau-piqueur pendant un tremblement de terre, désynchronise-toi, sinon tu travailles pour rien." J-C Van Damme.
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Re: Rencontre avec Leo Nucci (2011) + chronologie

Message par Verdiprati » 19 juin 2014, 00:05

Nucci était annoncé comme Ford dans la reprise de Falstaff en juillet 1983 à Garnier.
J'ai pris la place pour lui, mais si je m'en souviens bien, il a annulé pour plusieurs dates.
Selon Memopera, il paraît qu'il a chanté pour une seule représentation ; le 15 juillet.

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Re: Rencontre avec Leo Nucci (2011) + chronologie

Message par HELENE ADAM » 15 janv. 2016, 10:00

Leo Nucci et Nadine Sierra (décidément, la soprano est vraiment à suivre) ont fait un triomphe à la Scala dans Rigoletto et ont accepté de bisser leur air Tutte le feste al tempio

Image
Regarde spectateur, remontée à bloc, de telle sorte que le ressort se déroule avec lenteur tout le long d’une vie humaine, une des plus parfaites machines construites par les dieux infernaux pour l’anéantissement mathématique d’un mortel.
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Re: Rencontre avec Leo Nucci (2011) + chronologie

Message par HELENE ADAM » 15 janv. 2016, 14:34

:wink: On peut trouver ce "bis" où vous savez....
Regarde spectateur, remontée à bloc, de telle sorte que le ressort se déroule avec lenteur tout le long d’une vie humaine, une des plus parfaites machines construites par les dieux infernaux pour l’anéantissement mathématique d’un mortel.
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Re: Rencontre avec Leo Nucci (2011) + chronologie

Message par Stefano P » 15 janv. 2016, 17:30

HELENE ADAM a écrit ::wink: On peut trouver ce "bis" où vous savez....
Bon, tant pis, je risque un jugement à l'emporte-pièce : c'est superbe ! :thumbsup:
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Re: Rencontre avec Leo Nucci (2011) + chronologie

Message par Stefano P » 05 avr. 2017, 18:59

En ce moment, en direct de Modène, le spectacle qui célèbre les cinquante ans de carrière de Leo Nucci : ici
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Re: Rencontre avec Leo Nucci (2011) + chronologie

Message par micaela » 05 avr. 2017, 20:37

je suis en train de regarder ça (c'est l'entracte en ce moment). Je m'attendais à des interprétations en version concert, c'est mis en scène. Je ne sais pas si c'est dû à la qualité de la retransmission sur YT ou à un plateau mal éclairé, mais l'image est souvent sombre (je penche pour la deuxième solution, parce que les plans sur l'orchestre, eux, sont bien éclairés).
A part Nucci, je ne (re)connais personne. Apparemment, il y a surtout des artistes italiens pour l'accompagner .
S'il n'y a pas de solutions, c'est qu'il n'y a pas de problème Proverbe shadok

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Re: Rencontre avec Leo Nucci (2011) + chronologie

Message par Stefano P » 05 avr. 2017, 20:57

Oui, la plupart des chanteurs sont des élèves de Nucci qui ont suivi ses cours à Piacenza ; c'est vrai que la retransmission n'est pas techniquement de grande qualité, mais c'est quand même très plaisant à suivre. Et on a droit dans la seconde partie à l'acte II de Rigoletto, autant dire il pezzo forte assoluto de Nucci !
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