Interview de Florian Sempey

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JdeB
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Interview de Florian Sempey

Message par JdeB » 25 sept. 2014, 12:13

A la rencontre de Florian Sempey


ODB-Opéra : Florian Sempey, vous êtes à Saint-Étienne pour une version concert du Mage de Massenet qui n’a pas été joué en France depuis sa création. Nous sommes entre la générale et la première. Comment se sont passées les répétitions et que pensez vous de cette œuvre ?


Florian Sempey : L’œuvre est très impressionnante. J’avais une idée du chant de Massenet, très lyrique, et là je découvre une œuvre presque wagnérienne. Il faut de l’amplitude dans la voix. Je fais deux rôles qui ne sont pas très importants mais pour chanter les premiers plans il faut un cast exceptionnel. Il faut trouver des voix avec cette projection très française mais aussi avec des « tubes d’orgue » comme dans les œuvres wagnériennes.
Il y a un pupitre de cuivres très impressionnant, avec des harmoniques presque aussi riches que la voix et du coup on est très vite couvert quand il faut chanter en même temps. Laurent Campellone, qui est un excellent chef et qui connaît très bien le style de Massenet, a réussi une balance très intelligente avec tous les rôles. Les répétitions se sont très bien passées. C’est une redécouverte de la partition pour tout le monde y compris pour les musiciens puisque j’ai entendu dire que certains conducteurs de pupitres d’orchestre n’étaient pas identiques au conducteur du chef et il a fallu faire quelques réglages. Il y a eu un travail de reconstruction musicale important. Les répétitions se sont très bien passées, l’équipe est vraiment formidable et comme l’ambiance est très positive on a pu faire du bon travail. Je suis très content de participer à cette recréation.

Avez vous une tentative d’explication de cet oubli
?

J’en ai parlé à Laurent Campellone. Lors de la création du Mage, il a fallu quatre ténors pour chanter tout le rôle de Zarâstra. Quand un ténor chantait un acte il avait épuisé toutes ses ressources et il fallait en changer. Cà coûtait assez cher. Ensuite scéniquement, si l’on veut respecter les didascalies, il faut des moyens immenses.

Comment le chant et la musique ont commencé pour vous ?

La musique a commencé très très jeune. Du côté de ma mère je suis d’une famille italienne et tout le monde est musicien, amateur, mais tout le monde joue d’un instrument. Ma mère a fait dix ans de piano et dix ans de danse classique, ses frères ont fait du saxophone, de l’accordéon, du piano, de la batterie…J’ai été bercé dans ce milieu musical et à la fin des repas de famille tout le monde chantait et jouait de son instrument. Je voulais faire du violon, c’était un instrument qui me parlait quand je l’entendais et ma mère me raconte que quand tout petit j’entendais un violon à la radio, je disais Mozart-Mozart ! Mes parents, peut-être effrayés par la sonorité de l’instrument pendant l’apprentissage, m’ont dit « tu vas faire du piano, au moins quand tu appuies sur une touche c’est juste ! » J’ai donc fait dix ans de piano. Le chant est venu un peu tout seul. J’aimais la scène, j’adorais jouer dans des petits spectacles. L’union de la musique et du théâtre on en vient vite à l’opéra. Un jour m’a mère m’a acheté le CD de Carmen chanté par Callas…

Vous aviez quel âge ?

Douze ou treize ans. Je ne pouvais plus rien faire sans entendre cette voix qui m’a envoûté. Ce n’est pas très original de dire çà, beaucoup le disent, mais la réalité est là. Cette dame a révolutionné l’opéra. Il y a un avant et un après et elle a révolutionné ma vision de la musique. Je m’amusais à l’imiter avec ma voix de falsetto et je chantais tout le rôle de Carmen. Plus tard quand j’étais élève au lycée de Libourne je suis entré en classe de piano au Conservatoire et un jour j’ai poussé la porte de la classe de chant, mais sans conviction aucune. J’entre et Mme Françoise Detchenique me dit « les auditions sont terminées mais je vais quand même vous écouter ». Elle m’a fait faire quelques notes et m’a dit « je vous prends. » J’avais 15 ans. J’ai encore des enregistrements de cette époque, c’était affreux (rires) avec une voix de ténor léger. Plus je grandissais plus la voix prenait du corps et elle a pensé alors que je pouvais être baryton. C’est elle qui m’a appris ce que c’était que de chanter avec son corps. J’ai découvert çà grâce à elle.
Je suis resté quatre ans avec ce professeur, puis j’ai eu mon bac et je suis entré en faculté de musicologie à Bordeaux. J’hésitais entre l’histoire et la musicologie parce que j’ai une passion pour l’Egypte Antique et je voulais être égyptologue. Mais l’amour de la musique a été plus fort.

Vous aviez déjà l’idée de faire une carrière dans la musique ?


Absolument pas. Devenir professeur de musique, enseigner oui, mais pas une carrière dans le chant. Je suis entré au conservatoire de Bordeaux tout en continuant la Fac. J’ai étudié avec Maryse Castets qui est encore mon professeur aujourd’hui. J’ai partagé la scène avec elle dans Le Barbier de Séville à Bordeaux en septembre dernier. Elle faisait Berta et c’est un honneur de partager la scène avec son professeur, c’est rare…

Vous deviez être contents l’un et l’autre…

Oh oui et très fiers en même temps. Quand j’étais à Libourne elle était dans le jury du dernier examen que j’ai passé et elle m’a dit « venez à Bordeaux, je vous ferai un peu travailler, vous passerez le concours d’entrée et si vous voulez être dans ma classe vous serez dans ma classe ».
J’ai passé le concours du Conservatoire en chantant un air qui n’était pas pour moi et qui ne le sera pas avant une quinzaine d’années sans doute, scintille diamant... des Contes d’Hoffmann .
Tout un univers de la technique vocale s’est ouvert à moi. Il y a eu un déclic grâce à cette dame qui m’a fait comprendre ce que c’était que le placement du son, chanter avec sa voix mais chanter pour chanter longtemps, sainement. J’ai découvert ce qu’étaient les résonateurs, le masque, la détente dans le chant, l’ouverture du corps… Je dois avouer que mes quatre années au conservatoire sont passées très rapidement. Je suis entré en second cycle et à la fin de chaque cycle je passais en cycle supérieur alors que normalement il fallait deux ou trois années pour passer d’un cycle à l’autre. J’avais une courbe de progrès impressionnante mais je ne m’en suis rendu compte qu’après tant j’étais dans l’enthousiasme de pouvoir enfin chanter, et en plus c’était la vie d’étudiant…

Vous étiez toujours à la Faculté… ?

Oui, mais le rythme Conservatoire et Faculté était quand même assez rude et Maryse à la fin de la première année m’a dit « si tu as envie d’arrêter la Fac tu peux parce que je sens que tu peux faire quelque chose. » Ce n’est pas une décision facile à prendre et mes parents étaient assez dubitatifs parce que si on arrête les études de Faculté pour se consacrer au chant il faut être sûr d’un débouché. Le plus sûr aurait été de passer un diplôme d’état qui permet d’enseigner mais pour moi il est inconcevable d’enseigner l’art lyrique, pas seulement le chant, sans avoir fait une carrière.
C’était une décision difficile à prendre et mon oncle qui était professeur de musique m’a soutenu dans mon choix de me consacrer exclusivement au chant.

Votre environnement familial a donc été très favorable…

Complètement, je me suis senti soutenu tout le temps.

Et le piano ?

Je l’ai abandonné quand je suis entré au Conservatoire de Libourne. Le niveau devenait trop difficile. Je n’étais plus autant affairé devant mon piano qu’avant.

Le choix du chant s’est donc imposé naturellement…

Tout à fait. J’avais le niveau suffisant en piano pour m’aider à déchiffrer mes partitions et apprendre mes rôles. Cà me permet de décortiquer l’écriture musicale et de faire un travail de recherche harmonique dans l’esprit du compositeur et pas seulement apprendre les notes.

Donc vous entrez au Conservatoire…

Je suis resté quatre ans à Bordeaux. En jury d’un examen il y avait Isabelle Masset directrice artistique de l’Opéra de Bordeaux. J’ai eu A+ sans bien savoir à quoi cela correspondait. Elle est venue me voir pour me dire « nous deux on va se revoir ». Quelques semaines après j’avais une invitation à auditionner devant Thierry Fouquet directeur général et Isabelle Masset. Il faut savoir que pendant ma scolarité au Conservatoire et pour gagner un peu d’argent j’étais rentré à l’Opéra de Bordeaux comme contrôleur-ouvreur et j’avais dit à mes parents « même quitte à faire le ménage, pourvu que je sois à l’opéra je suis heureux… » J’ai chanté Papageno et Valentin. Un peu après j’étais convoqué dans le bureau de la Direction et la directrice me dit « Thierry Fouquet et moi on a décidé de te donner deux représentations de la Flûte enchantée pour faire Papageno. »

C’était en quelle année ?


En 2009. J’étais très ému. C’était un univers phénoménal qui s’ouvrait à moi. Cà s’est très bien passé, j’ai eu une bonne critique et une forte collaboration a commencé avec l’Opéra de Bordeaux. On m’a ensuite proposé Morales dans Carmen, Yamadori dans Madame Butterfly , le rôle de baryton dans Carmina Burana et il y a deux mois la prise de rôle de Figaro dans Le Barbier de Séville .
Juste après La Flûte enchantée je suis entré à l’Atelier Lyrique de l’Opéra de Paris. On était 400 à auditionner pour seulement trois places. Aux éliminatoires j’ai chanté Papageno, Oreste d’Iphigénie en Tauride et Les Puritains . Le Directeur m’a demandé si j’aimais Donizetti, Mozart, Bellini. Il se trouve que ce sont mes compositeurs préférés. Le jour même j’apprends que je suis en finale, on ne devait être plus qu’une dizaine. Lors de cette finale à laquelle assistaient Elisabeth Pezzino directrice artistique de l’Opéra et Nicolas Joel, j’ai chanté Les Puritains et Nicolas Joel m’a dit « vous avez fait Papageno à Bordeaux, chantez le moi ». Une fois terminé j’avais besoin de me retrouver tout seul et bien que très chargé j’ai marché un moment dans Paris et de Bastille je me suis retrouvé près de la salle Pleyel où j’ai rencontré une amie chanteuse qui me dit « ce soir il y a Juan Diego Florez qui chante, tu m’accompagnes ? ». Comme j’adore ce chanteur, j’ai bien sûr accepté. Le soir en attendant le début du spectacle on va prendre un verre et alors mon téléphone sonne « c’est Christian Schirm de l’Atelier Lyrique. Vous voulez toujours venir chez nous ? Et bien c’est bon, vous êtes pris. »
Le récital a été magnifique…


Quelle était votre motivation d’entrer à l’Atelier Lyrique ? Au stade où vous en étiez il y avait d’autres possibilités…


J’en avais trois. Trouver un agent après la Flûte enchantée et commencer une carrière. Ou bien rester au Conservatoire pendant un ou deux ans pour un cycle de perfectionnement ou bien encore entrer dans une école d’Opéra : CNIPAL, Opéra de Studio de Strasbourg, Ecole de l’Opéra de Paris…Ma préférence était de rester dans une structure. La Flûte Enchantée a été une expérience extraordinaire, j’ai enfin chanté sur scène, j’ai énormément appris mais quand je regarde la vidéo je vois qu’il me manque beaucoup de choses et il n’y a qu’une école, des professeurs, des chefs de chant qui peuvent me l’apprendre.

Vous avez terminé votre cursus à l’Atelier Lyrique ?

La durée est de un an minimum renouvelable. En fait c’est deux ans voire trois. Je viens donc de terminer.
Le départ a été un peu difficile, le rythme de travail est très soutenu, il y a beaucoup de concerts avec un répertoire très varié. Je me rends compte aujourd’hui que c’était cela qu’il fallait faire. Il ne faut pas forcément chanter beaucoup, mais il faut beaucoup lire, beaucoup apprendre. Cà a été très difficile parce qu’on a commencé avec Street Scene de Kurt Weil. C’est en Anglais, c’est dans un style entre opéra et comédie musicale. Il y avait aussi beaucoup de concerts. Je me suis pris en main et j’ai fait une très bonne première année. Chaque année l’Atelier Lyrique donne un concert à l’Opéra Garnier et cette année là Christian Schirm avait prévu un programme de bel canto. Il m’a demandé ce que je voulais chanter : « Le Barbier !» - Avec Carmen et Norma , c’est le premier opéra que j’ai découvert - C’est ce que j’ai fait sur la scène de Garnier avec l’orchestre de l’Opéra. Et c’est ce soir là que j’ai trouvé mon agent Réda Sidi-Boumédine qui fait partie des quelques uns à qui je dois énormément.

Ce doit être impressionnant de chanter pour la première fois sur la scène du Palais Garnier…

En fait la première fois c’était pour un concert privé de l’AROP avec Natalie Dessay, Sophie Koch…
En passant l’entrée des artistes pour chanter, j’ai eu le sentiment de faire un pas dans ma vie…Je l’ai vécu comme un honneur mais surtout comme une chance immense. Il y a vraiment une âme particulière dans cette salle.

Comment s’est passée votre deuxième année à l’Atelier Lyrique ?

Elle a été très importante. On m’a donné la chance d’avoir un rôle sur la grande scène de Bastille, Marullo dans Rigoletto . L’Atelier Lyrique est une vitrine internationale, et là çà a été une étape en plus. On a fait énormément de spectacles que ce soit dans l’amphithéâtre Bastille ou dans d’autres théâtres comme à Compiègne où j’ai tenu le rôle de Ramiro dans L’Heure espagnole. On a fini avec La finta giardiniera de Mozart à la MC93 de Bobigny.
L’Ecole de l’Opéra donne une certaine protection, financière en particulier. Mais il faut penser à ce que l’on fera après, et pendant cette deuxième année j’ai développé ma carrière future avec mon agent. Bordeaux m’a rapidement proposé Le Barbier de Séville . Je me sens très proche de Figaro. J’ai fait beaucoup d’auditions qui pour la plupart m’ont permis d’obtenir des rôles. Ici à Saint-Étienne je vais refaire Le Barbier de Séville fin janvier 2013 et sous la baguette de Alberto Zedda. Ce sera un stress de plus ! Je connais déjà bien la partition mais avec ce grand spécialiste de Rossini, je vais tout faire pour être autant que possible à la hauteur des grands barytons qu’il a dirigés dans ce rôle. J’ai vu le DVD de la production qui a été crée à Genève. Figaro est tout le temps en scène et il faudra beaucoup courir et monter d’escaliers. La Production de Bordeaux était très poétique, avec des décors tout en transparence, des costumes excentriques. Ici ce sera beaucoup plus physique.

Vous continuez à prendre des cours de chant ?

Toujours, mais moins régulièrement, avec Maryse Castets.

Vous avez remporté quelques prix dont le prix Carpeaux en juin dernier. Ces victoires vous ont elles aidé à lancer votre carrière ?

Non, les prix que j’ai eus ne m’ont rien apporté. Sauf une soirée de remise de prix extraordinaire, énormément d’amour ressenti, de reconnaissance, une exposition. Mais il n’y a pas eu de projets ensuite.

Quand on est un jeune chanteur comme vous l’êtes, comment choisit-on ses rôles. Avez vous des conseils ? Vous pouvez être tenté par des propositions qui ne vous correspondent pas forcément et puis il faut bien vivre…Avez vous des personnes qui vous conseillent ?


C’est tout à fait exact. C’est l’intelligence qu’il nous faudrait avoir tout le temps quand on nous fait une proposition. Il faut pouvoir vivre mais il faut aussi pouvoir chanter longtemps. C’est le but que je me fixe, que ma carrière puisse durer quarante ans. Ce n’est pas de brûler la carrière par les deux bouts et ne chanter que dix ans. J’essaie de choisir mes rôles en me demandant si çà va profiter à ma voix, à ma vie d’artiste, à mon âme d’artiste et non en me disant que c’est un peu lourd mais qu’en « trafiquant » un peu je peux le chanter. Je demande conseil à mon agent dès que j’ai une proposition qui me fait douter un peu, non pas par la lourdeur du rôle mais par le répertoire.
Je ne veux pas avoir une grande palette de répertoire. J’ai envie de faire partie de ces artistes qui se cantonnent un peu dans un répertoire. Je pense qu’avant de l’élargir par la suite on se bonifie si on ne fait pas de bêtises. Il faut s’imposer des limites assez strictes et dès que j’ai une proposition sur laquelle je doute un peu j’appelle mes « mamans d’opéras » que sont Isabelle Masset et Maryse Castets, j’appelle des chefs de chant avec lesquels je travaille régulièrement, j’appelle des amis que je sais de confiance et de bonne oreille. C’est très important d’avoir une oreille extérieure quelqu’un qui connaît le métier et les voix. J’allais oublier Jean-Philippe Lafont avec qui je viens de commencer à travailler il y a six mois, pas ma technique vocale, mais mon interprétation. J’ai développé avec lui une relation d’amitié très forte et je le vois régulièrement. Il fait partie des personnes que je sais de confiance.
On m’a proposé récemment un Don Giovanni dans un petit théâtre, pour une seule représentation, en version concert. Il faut le temps d’apprendre le rôle que je ne connais pas, il faut le travailler avec un chef de chant et puis je ne suis pas le personnage, ni physiquement pour l’instant ni dans l’âme. Il fallait aménager mon agenda de répétitions pour mes autres engagements. Tous m’ont dit que je pouvais le chanter, qu’en le faisant avec ma voix je ne me fatiguerai pas mais ils m’en ont tous dissuadé. En général ils sont tous d’accord, preuve qu’ils me connaissent…(rires)


Justement, dans la construction de votre carrière êtes vous attiré par des répertoires particuliers ?


Le répertoire belcantiste, le répertoire mozartien et baroque et les « jeunes Français lyriques » comme Valentin que je vais bientôt aborder. C’est un rôle court, un petit peu lourd. Je l’ai travaillé avec Jean-Philippe Lafont. Il ne touche pas à ma technique mais par l’interprétation et le geste musical, le geste technique se met tout de suite en place.
Ce sera la première fois que je vais mourir sur scène. J’ai interprété un suicidaire, Papageno, un violeur, Morales, qui violait Micaëla, un fou dans L’Heure Espagnole , mais je ne suis jamais mort sur scène…

Effectivement le public n’y pense pas mais c’est une étape dans une carrière…

Il faut être sincère dans son jeu. Le public sent tout de suite si le chanteur n’interprète pas. Il y a le jeu, les expressions mais aussi le charisme. Si le chanteur au plus profond de lui ne ressent pas ce que ressent le personnage, on reconnaîtra la beauté du chant mais il y aura quelque chose en moins.
Mon agenda est rempli jusqu’à juin 2015. C’est une chance et un cadeau et j’en suis conscient. Mais il faut rester humble et savoir pourquoi on fait ce métier. Je le fais pour faire vivre la musique avant tout. Je ne suis qu’un passeur. La musique ne nous appartient pas, elle appartient au compositeur. Et tout de suite après je le fais pour le public. La véritable satisfaction c’est quand on vient saluer le public.

Est-ce que vous vous projetez sur une dizaine d’années ? On n’a pas encore prononcé le nom de Verdi…

Je voudrais beaucoup le chanter et tout le monde me dit de le faire. Mais pas aujourd’hui. J’ai refusé une proposition de Germont en version concert. Je n’ai pas l’âge du rôle et si je peux chanter le duo avec Violetta, je ne peux pas chanter le rôle sur la longueur. Il faut de la maturité, de l’expérience. Alors Verdi oui et je rêve de chanter Rigoletto, mais en même temps ou même avant, je rêve de Nabucco. Verdi mais aussi Wagner. Le héraut de Lohengrin est pour moi mais aussi Wolfram qui viendra plus tôt…mais pas trop tôt. Je chante la romance à l’étoile en concert avec piano mais sur scène avec un orchestre c’est autre chose…

La France est riche traditionnellement de barytons. Avez vous des modèles parmi eux ou bien chez des barytons étrangers ?

Cà dépend pour quoi. Pour la scène mon modèle serait Jean-Philippe Lafont. Pour l’interprétation et le charisme sur scène c’est lui. Pour la voix, la technique, j’irais plutôt chercher mon inspiration chez Ludovic Tézier et Leo Nucci qui a construit sa carrière intelligemment et qui garde à soixante dix ans une fraîcheur dans la voix impressionnante. Je ne dis pas que je veux être un deuxième Nucci, mais je m’en inspire fortement.
Sinon j’écoute énormément de sopranos. La technique me parle beaucoup plus que d’entendre un baryton chanter. Je suis en admiration totale devant Mariella Devia qui malgré son âge chante Traviata avec plus de fraîcheur qu’une jeune chanteuse. On se dit qu’on a envie de percer son secret. Sa technique me parle et j’apprends beaucoup.


Ecoutez vous des enregistrements soit pour vous aider à apprendre un rôle ou étudier comment d’autres l’abordent ?

Oui mais pas pour ces raisons. J’écoute pour mon plaisir et sentir l’émotion à travers le disque. En fermant les yeux je cherche celui qui me touche et pourquoi il me touche et à ce moment là j’écoute la technique : pourquoi je suis touché, qu’a t-il fait, qu’y a t-il dans sa voix ? J’essaie de trouver la rareté. Ceci dit il m’arrive d’emprunter des variations à d’autres. Par exemple pour Le Barbier , dans le duo entre Figaro et Rosine j’en emprunte quelques unes à Leo Nucci.
Il y a autant de techniques vocales que de corps. Un bon professeur va nous aider à nous donner les clés pour ouvrir nos capacités mais pas à nous inculquer ce qui n’est pas naturel pour nous. C’est à ce moment là qu’on se perd totalement. C’est le drame dans certains conservatoires aujourd’hui.


En fonction de votre expérience ou de celle de vos collègues, pensez vous que les jeunes chanteurs ont en France le soutien nécessaire des Institutions pour les aider à se développer?

Je suis peut-être chanceux, mais je me suis toujours senti soutenu, par le Conservatoire, par mes professeurs, par l’Opéra de Paris puisque lors des prochaines saisons je vais faire Alceste à Garnier et Madame Butterfly à Bastille. Il y a un suivi mais dans le contexte actuel il ne peut pas se faire pour tout le monde. Pour les chanteurs de l’Atelier Lyrique le suivi est bon, il y a des opportunités. Je n’y suis plus mais Christian Schirm m’a proposé cette saison un concert Schubert au Louvre et un concert italien à Radio France. Et j’ai tout de suite dit oui. Il faut cultiver la relation, des deux côtés.


Le théâtre Lyrique a beaucoup évolué et la partie théâtrale est devenue très importante. On apprend le chant aux jeunes chanteurs mais on ne leur apprend pas le théâtre…

Au Conservatoire on dit que c’est une classe d’Art Lyrique mais c’est faux. L’Art lyrique c’est l’art de la scène, mais on n’avait que des cours de chant. C’est grâce à Maryse Castets que j’ai pu me développer en tant que comédien. En fait depuis que je suis tout petit j’ai l’amour des planches et de la scène. Çà ne veut pas dire que je suis un bon comédien mais que j’y mets tout mon intérêt et ma passion. Il y a une partie de travail immense avec les metteurs en scène qui cherchent l’interprétation juste mais il y a aussi une partie de recherche très personnelle sur soi. On parlait de mourir sur scène, mais comment est ce que je fais pour mourir sur scène ? Si je dois recevoir un coup d’épée dans le ventre… mais je n’ai jamais reçu d’épée dans le ventre… (rires). C’est tout un questionnement mais c’est passionnant.
Le travail d’acteur commence dès qu’on ouvre la partition. Le bon ordre serait selon moi d’abord de lire et jouer le texte sans regarder les notes - si on n’est pas dans l’urgence - comme un comédien. Et bizarrement quand on met les notes et les rythmes dessus, çà correspond : les émotions sont là, les bons intervalles sont là. On est moins contraint par les notes. Et si on a réfléchi sur le texte en amont, tout vient naturellement au niveau de la prosodie.

Dans votre courte carrière vous n’avez jamais eu de conflits avec les metteurs en scène ?

Non jamais. D’un conflit rien de positif ne peut naître. On arrive à une répétition en ayant réfléchi sur le rôle et son interprétation. Si çà ne correspond pas du tout à ce que veut le metteur en scène, on doit essayer d’entrer son univers. Cà a été le cas d’une Carmen qui ne correspondait absolument pas à ma vision.
On est riche des expériences et de ce que l’on appris. La scène c’est du plaisir et il faut tirer du positif de toutes les situations.


Dans les différents répertoires que l’on a évoqué on n’a pas parlé de création contemporaine. Est-ce un domaine qui vous attire ?

J’ai fait une création à Paris, Camille de Michel Decoust sur la vie de Camille Claudel. J’étais Paul Claudel. L’écriture était assez difficile mais la prosodie était très bien réfléchie par rapport au rythme du texte et aux émotions. Cà a été passionnant parce qu’on travaille l’œuvre dans son essence même.
A un moment j’ai fais une phrase forte et le compositeur m’a repris. Un peu plus tard j’ai refait la même phrase forte . Michel Decoust me demande alors pourquoi je fais toujours cette phrase forte. Et je lui ai répondu que c’était écrit comme çà. Il a pris alors la partition, rayé forte et écrit piano !

On est quinze ans plus tard. Quels seraient les rôles que vous aimeriez avoir à votre répertoire ?

Dans quinze ans ce sera encore trop tôt pour Rigoletto. Alors Germont, Pizzaro dans Fidelio dont je rêve et que contrairement à beaucoup je trouve bien écrit pour la voix, le Comte, Don Giovanni, peut-être Achille dans Giulio Cesare , Sancho si la voix me le permet. Dans quelque temps il y aura Lucia , I Puritani , Lescaut. Aujourd’hui Mercutio de Roméo et Juliette si on me le propose.


Que peut-on dévoiler de vos engagements futurs ?


Enée de Didon Enée à Compiègne, Besançon et Bordeaux ; une reprise de La Flûte à Bordeaux puis Yamadori de Madame Butterfly à Bastille, Apollon d’ Alceste à Garnier dirigé par Marc Minkowski. Je viens de faire avec lui un concert pour les 30 ans des Musiciens du Louvre. Voilà un chef qui vous montre qu’il aime les artistes et j’ai six ou sept projets avec lui. Il y aura ensuite Valentin de Faust à Amsterdam, Marcello de La Bohême avec P. Ciofi à Montpellier et à la salle Pleyel en concert, Falke de La Chauve-souris à l’Opéra Comique dans la version française, Morales à Glyndebourne. Il y a d’autres projets mais c’est trop tôt pour en parler.

Vous envisagez aussi de donner des récitals ? Avez vous des compositeurs préférés ?

J’adore donner des récitals. Mes préférences actuelles vont à Schubert, Poulenc, Mahler, Schumann, Ravel. J’adore chanter l’Erlkönig .


Y a t-il des pianistes avec lesquels vous préférez travailler ?


J’aime tous les pianistes et les chefs de chant avec qui je travaille, ils m’apportent tous quelque chose. Je fais régulièrement des concerts avec Martine Marcuz qui est une chef de chant qui s’occupe des cycles supérieurs au Conservatoire de Bordeaux. C’est elle qui m’a préparé pour La Flûte Enchantée pour ma première prise de rôle. Il y a une autre chef de chant avec qui j’aimerais beaucoup travailler c’est Irène Kudela qui est une des chefs de chant de l’Opéra de Paris, spécialiste du répertoire tchèque et qui est d’une grande humanité.

Vous avez plusieurs fois dit votre joie de faire ce métier. Il peut aussi y avoir des contraintes. Quelle serait celle qui vous pèse le plus ?

Aucune. Ce métier ce ne sont que des rencontres extraordinaires. Le petit point noir serait de ne pas être souvent chez soi.

Etes-vous effrayé par la médiatisation ?

Je ne m’y intéresse pas mais elle s’intéresse à moi ( rires). Elle fait partie du métier. Je veux faire partie des artistes qui veulent contribuer à la démocratisation du métier. J’ai donc envie de participer à des émissions de radio et de télévision dans ce but, pas pour moi, mais un peu dans l’esprit d’un disque paru il y a quelques années et dont le titre était « j’aime pas le classique mais çà j’aime ! » J’ai envie d’apporter et de faire partager mon amour de la scène et de la musique au public.


Quand vous ne chantez pas, avez vous des loisirs préférés ?

Je suis un passionné d’ésotérisme. Je fais beaucoup de reiki. J’aime me ressourcer dans la forêt de Brocéliande. Avant d’entrer sur scène j’ai mes petits rituels ; il me faut mes huiles essentielles, ma musique de relaxation…Et puis j’aime bien jouer au poker…(rires).

Propos recueillis par Gérard Ferrand le 8 novembre 2012.



¤ Le site de Florian Sempey : http://www.floriansempeybaryton.sitew.com


Dossier réalisé par Gérard Ferrand, novembre 2012. Tous droits réservés.
Remerciements à Elodie Michaud de l’Opéra Théâtre de Saint-Étienne.

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Re: Interview de Florian Sempey

Message par jeantoulouse » 20 mars 2015, 15:52

Florian Sempey, à l’occasion de son concert Mahler à Toulouse avec Marc Minkowski a bien voulu répondre à un petit questionnaire. (20 mars 2015)

> - Depuis quand avez vous mis à votre répertoire ce cycle de Mahler ? Où l'avez vous déjà chanté ?
J'ai déjà chanté plusieurs mélodies de Mahler mais ce cycle est tout nouveau pour moi et le chanterai pour la première fois ce soir avec le plus grand des bonheurs
>
> - Quels sont les autres cycles de lieder ou de mélodies françaises que vous chantez ou vous apprêtez à chanter ?
J'ai une grande tendresse pour Poulenc. Je trouve son écriture parfaite pour ma voix. J'aime chanter ses mélodies et plus particulièrement Le Bal masqué.

>> - Quelle est la part de la mélodie et du lied par rapport à l'opéra dans votre répertoire et dans votre programmation annuelle ?
Il est vrai que l'on m'engage beaucoup dans de l'opéra italien, Le Barbier en particulier ainsi que Mozart et certains jeunes rôles dans le répertoire français.
Malheureusement je trouve que les concerts de mélodies sont rares dans mon agenda. J'aimerais "monter" certains cycles et les proposer en concert (Belle Meunière par exemple ) mais pour cela il faut l'opportunité et le temps.

>
> - Avez vous dans le domaine du lied des références ?
Fischer-Dieskau tout naturellement!
Parfait comme beaucoup d'autres mais ce qui me plait plus particulièrement chez lui, c'est sa simplicité, son amour de notre art et son travail sur les émotions.
J'aurais tellement aimé travailler avec lui !

>
> - Jonas Kauffman a chanté ce cycle il y a un an dans cette même salle : est ce un défi de lui succéder ?
Pourquoi un baryton devait-il défier un ténor ? Et l'inverse est vrai!
Quand on fait ce métier, les collègues ne sont en aucun cas des ennemis mais des canaux différents pour faire vivre cette merveilleuse musique.
Il existe autant de chanteurs, que de façons de chanter et d'interpréter ! Aucun vérité n'est est absolue quand il s'agit de travailler sur la pensée et l'interprétation d'une œuvre.
Seul le cœur doit parler.

>
> - Vous faites partie de ce que je nommerais l'équipe Minkowski : comment cette fidélité vous aide -telle, et singulièrement das ce programme ?
J'ai beaucoup de respect et d'admiration pour Marc qui m'a très tôt fait confiance et avec qui j'apprends beaucoup à chaque rencontre.
C'est un homme d'une grande douceur et d'un profond respect dans le travail. C'est un bonheur renouvelé à chaque concert ou nouvelle production!

>
> - Avez vous d'autres projets toulousains?
Aucun pour l'instant mais je vous le dirai avec bonheur !

Propos recueillis par Jean JORDY

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Re: Interview de Florian Sempey

Message par jeantoulouse » 20 mars 2015, 15:55

En lieu et place de Jonas Kauffman, lire bien évidemment Jonas Kaufmann. Désolé.

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PlacidoCarrerotti
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Re: Interview de Florian Sempey

Message par PlacidoCarrerotti » 20 mars 2015, 16:07

Le type qui n'a rien compris : "Le pauvre, il n'a plus de contrats après juin 2015".
« L’essentiel est d’être bien avec soi-même et de regarder le public comme des chiens qui tantôt nous mordent et tantôt nous lèchent » Voltaire, lettre au duc de Richelieu.

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Re: Interview de Florian Sempey

Message par HELENE ADAM » 24 avr. 2016, 17:02

Interview de Florian Sempey dans l'émission de Stéphane Grant, le Grand journal de l'opéra, à propos de sa prise de rôle en Enrico dans Lucia à Avignon.
Son rêve : interpréter Nabucco....
Lui : Que sous mes pieds se déchire la terre ! que sur mon front éclate le tonnerre, je t'aime, Élisabeth ! Le monde est oublié !
Elle : Eh bien ! donc, frappez votre père ! venez, de son meurtre souillé, traîner à l'autel votre mère

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Re: Interview de Florian Sempey

Message par Oylandoy » 03 mai 2016, 18:52

Dans Lucia à Avignon :
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la mélodie est immorale
Nietzsche

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Re: Interview de Florian Sempey

Message par Dolomite » 04 mai 2016, 00:33

"Fischer-Dieskau : Parfait comme beaucoup d'autres mais ce qui me plait plus particulièrement chez lui, c'est sa simplicité"

Oui c'est ça, il chantait avec son coeur

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Re: Interview de Florian Sempey

Message par JdeB » 06 mai 2016, 07:48

Ce n'est pas sur son site, mais il participe à un gala lyrique le 1 juin à l’abbaye de l'Epau (Le Mans) aux côtés d'Inva Mula, Valentine Lemercier, Raquel Camarinha et Ph. Do.
"Si tu travailles avec un marteau-piqueur pendant un tremblement de terre, désynchronise-toi, sinon tu travailles pour rien." J-C Van Damme.
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Re: Interview de Florian Sempey

Message par HELENE ADAM » 08 nov. 2018, 22:53

Florian Sempey et Cyrille Dubois inséparables ?
Très fiers en tous cas de chanter Lelio dans la grande salle du Musikverein de Vienne qui sera donnée par le Wiener Symphoniker après la Symphonie fantastique, l'ensemble du concert étant sous la direction de Philippe Jordan.
Un enregistrement est annoncé.

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Programme
Hector Berlioz
Symphonie fantastique, op. 14, „Episode de la vie d’un artiste“
— Pause —
Hector Berlioz
Lélio ou Le retour à la vie. Lyrisches Monodrama, op. 14b („Lélio oder Die Rückkehr ins Leben”)
Lui : Que sous mes pieds se déchire la terre ! que sur mon front éclate le tonnerre, je t'aime, Élisabeth ! Le monde est oublié !
Elle : Eh bien ! donc, frappez votre père ! venez, de son meurtre souillé, traîner à l'autel votre mère

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