Mozart et la France ... (1764-1830) (Ed. Symétrie, 2014)

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EdeB
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Mozart et la France ... (1764-1830) (Ed. Symétrie, 2014)

Message par EdeB » 01 sept. 2014, 22:31

Mozart et la France, de l’enfant prodige au génie (1764-1830) (Symétrie, 2014)


Reprenant certaines contributions d’un colloque poitevin de 2006 portant sur la réception de Mozart en France et en Angleterre, ce très riche ouvrage brosse un panorama opportun dans la littérature mozartienne française. On pense fréquemment que nos compatriotes furent assez peu empressés à reconnaître le génie mozartien, une fois éteint l’émerveillement entourant l’enfant prodige (prodige qu’il convient par ailleurs de relativiser par leur relative fréquence… quoique la maturité ne répondit pas toujours à cette admirable précocité), mais l’ouvrage publié par Symétrie renverse salutairement certaines idées reçues, tout en mettant en évidence certains jalons qui contribuèrent, et à fabriquer le « mythe Mozart » tel qu’on le connait aujourd’hui, et à propager son œuvre… En effet, les diverses contributions de l’ouvrage, qui analysent tant la réception de l’œuvre que l’appréhension de l’homme, se penchent sur un contexte (matériel, intellectuel et sociologique) encore mal connu qui participa grandement à la reconnaissance de la prééminence du compositeur..

Si la fabrication (et certains ressorts) de cette notoriété posthume ont été préalablement abordés par Gernot Gruber (Mozart and Posterity, 1994), les raisons matérielles du succès français (et du premier échec de Mozart en 1778) sont analysées pragmatiquement par David Hennebelle et Joann Elart. Le premier revient sur l’organisation des concerts à bénéfice au profit des enfants Mozart (1764, 1766 et 1778) ainsi que sur la nécessité d’un patronage aristocratique, et relativise la part de ces évènements publics au succès récolté… Hennebelle en profite d’ailleurs pour battre en brèche l’idée récurrente et fausse d’un W. A. Mozart totalement inefficace en matière d’organisation ; ce dernier en fera d’ailleurs la preuve à Vienne, ne serait-ce que dans ses arrangements dans la Trattnerhof. (Voir à ce sujet, l’article de Michael Lorenz, « Mozart in the Trattnerhof » ( Musicological Trifles and Biographical Paralipomena , 08 septembre 2013). Pour sa part, Elart revient sur le catastrophique voyage de 1778 et les raisons de ce rendez-vous raté entre le compositeur et la capitale française : « l’agenda des concerts parisiens, que se partagent exclusivement le Concert Spirituel et le Concert des Amateurs », fait apparaître les raisons de cet échec (p. 23 sq.) L’oubli de Legros de la symphonie écrite par Mozart aura des conséquences immédiates… et irrattrapables. Vexé, Mozart choisit d’ignorer le Concert Spirituel… et perd ainsi un débouché crucial. (p. 32) Le calendrier parisien ne jouera pas non plus en sa faveur (pp. 33-34) Si ce séjour parisien fut profitable, c’est bien plus par la prise de conscience d’un modèle que Mozart s’efforcera d’atteindre durant une partie de sa carrière, celle d’une relative indépendance, qui ne serait plus liée absolument à une Cour ou un seul employeur.

L’opéra était le but ultime de Mozart (comme pour presque tous les compositeurs de son temps). Il est, sommes toutes, logique que la seconde partie de l’ouvrage débute par une analyse de la réception posthume des Nozze di Figaro, représentations et éditions confondues. L’un des ouvrages les plus « français » du Salzbourgeois est celui qui fut le premier représenté à Paris (en 1793), dans une version hybride mélangeant la pièce et l’opéra. On connait d’ailleurs, à ce sujet une lettre de Beaumarchais qui ne mâche pas ses mots… (Elle est reproduite dans le catalogue « Mozart à Paris » (Musée Carnavalet, 1991).) Jean Gribenski s’interroge d’ailleurs à juste titre sur une énigme, celle d’une édition datant de 1791, précédant ces premières représentations… (p. 45)

1801 est une année charnière pour la fortune artistique de l’œuvre et une approche biographique concertée du compositeur. Le succès des Mystères d’Isis, renforcé par la parution en 1801 des premières biographies de Mozart en français (celles de Winckler et de Cramer), contribuent à l’engouement naissant autour de l’œuvre et de la vie du compositeur ; ils sont des étapes essentielles dans la fabrique du « mythe Mozart ». Formées d’anecdotes faciles à diffuser, ces récits commencent à propager une image saint-sulpicienne du Salzbourgeois en France. Cette vogue naissante ne va d’ailleurs pas sans contrepartie : une certaine montée du nationalisme musical chez certains réactionnaires (le compositeur et violoniste Michel Woldemar (v. 1750-1815), « mozartophobe » notoire, s’étripe par journaux interposés avec Lesueur sur Les Mystères d’Isis) et l’opposition inattendue entre tenants de la musique Haydn et de celle de son cadet ! (Faut-il y voir le germe de la relative désaffection française pour l’œuvre de « Papa Haydn » ?)

La France répugnant à l’écoute des œuvres en langues originales, c’est tout naturellement qu’Herbert Schneider se penche sur les premières traductions de Die Entführung aus dem Serail, à travers les éditions de partitions d’orchestre ou des versions piano-chant. Les premières représentations en Allemand de ce Singspiel à Paris, en 1801, n’avaient pourtant guère remporté de succès, malgré la présence d’Aloysia Weber-Lange dans la troupe… La lente conformation de l’œuvre au goût local explique sans doute cette faveur qui entoure l’ouvrage. Particulièrement intéressantes sont les exemples comparés des différentes adaptations françaises et le décorticage de la prosodie. (pp. 64-65 et 72-82).

Juliette Valle revient avec pertinence sur les représentations majeures des Mystères d’Isis et sur les emprunts faits aux autres opéras de Mozart pour faire entrer ce Singspiel dans le cadre de la grande tragédie lyrique passée au crible d’une Egyptomanie vivace (voir en particulier le tableau pp. 94-98)… avec des résultats surprenants pour nos oreilles de 2014, comme on a pu en juger lors de la reprise, Salle Pleyel. Don Giovanni ne pouvait que suivre au théâtre : les versions de 1805, 1811, 1820 et 1827 sont représentées tant à l’Académie royale de musique, au Théâtre de l’Impératrice, au Théâtre royal italien et au Théâtre de l’Odéon. Ces représentations de 1805 ont fait l’objet d’un ouvrage (Laurent Marty, 1805, La création de Don Juan à l’Opéra de Paris. L’Harmattan, 2005), mais Andrea Fabiano a judicieusement choisi de de mettre en regard les mises en scène de 1805 et de 1811 et de souligner la part déterminante que prit au succès de l’entreprise la cantatrice Marianna Bondini Barilli. Fille de Caterina Saporiti (la soprano créatrice de Zerlina à Prague) et de Pasquale Bondini (basse et entrepreneur du théâtre praguois où ce dramma giocoso fut créé…), elle avait pu apprendre le style mozartien à sa source et fut à même d’enthousiasmer les Parisiens… (Un ouvrage majoritairement consacré à la compagnie italienne praguoise dirigée par Pasquale Bondini et Domenico Guardasoni est d’ailleurs paru récemment : Ian Woodfield, Performing Operas for Mozart. Impresarios, Singers and Troupes. Cambridge University Press, 2012.) Autant que les œuvres, les interprètes se font hérauts du compositeur…

La section suivante de l’ouvrage est consacrée à la place de Mozart dans les concerts parisiens. Si le nombre de ses œuvres programmées semble talonner celles de Haydn, Cécile Duflo et Patrick Taieb notent cependant que le théâtre est toujours un vecteur de notoriété : les partitions de Mozart sont davantage entendues au concert quand les salles d’opéra mettent le compositeur à l’honneur…La preuve en est, ces flambées correspondant aux créations lyriques de 1801-183 et 1806-1811… Les morceaux plébiscités sont d’ailleurs souvent des extraits des opéras, avant que la première exécution du Requiem (en 1804) ne soit déterminante pour la fortune artistique de cet ouvrage sacré en France. Concerts Feydeau, Concerts des amateurs de la rue de Cléry et Conservatoire, puis diverses salles de concert, auront ainsi un rôle déterminant dans la formation du goût…comme en témoignent le récapitulatif des 104 morceaux donnés entre 1798 et 1814 (pp. 135-140). Patrick Taïeb consacre également un développement à la propagation des symphonies de Mozart, laquelle est directement liée à la programmation des concerts. Il se penche également sur la circulation des partitions et des éditions… et sur les zones d’ombres que ces publications comportent : Constanze Mozart qui batailla tant pour que furent respectés le droit des ayant-droits de Mozart (son abondante correspondance avec les éditeurs André et Breitkopf & Härtel en atteste) aurait sans doute apprécié… Pour sa part, Alexandre Dratwicki observe un aspect mal connu de la fortune musicale au XIXe : celle du ballet-pantomime, pasticcio assemblé pour suivre les « sentiments qu’éprouvent les personnages » en « puisant directement dans le répertoire de concert pré-existant » : Haydn et Mozart furent les grands bénéficiaires de cette approche initiée par Gardel, ces « concerts chorégraphiés » contribuant à familiariser le public avec les œuvres.

Guy Gosselin examine la diffusion de la musique mozartienne à Lille et Douai, relevant qu’elle est couramment tributaire d’artistes et de programmateurs n’hésitant pas à promouvoir de la musique jugée « moins divertissante » : les opinions divergent sur la séduction d’une œuvre qui tranche sur celle de Rossini et Weber, car à Mozart, « il faut un auditoire attentif, connaisseur » (p. 176).

La réputation et l’image posthume du compositeur reste essentielle pour comprendre l’accueil de l’œuvre. C’est à travers une étude de l’Esprit des journaux français et étrangers entre 1790 et 1818, sorte de panorama de presse comme son nom l’indique bien, qu’Henri Van Hulst traque l’évolution de l’image de Mozart. L’on peut y voir que l’anecdotique et les « contes et légendes » s’y taillent déjà la part du lion… Marie-Pauline Martin reprend une problématique qui faisait déjà rage lors du premier voyage parisien, où l’on débattait fort de la différence entre « prodige » et « miracle ». Elle détaille la mise en œuvre et les problématiques sous-jacentes des biographies (quasi hagiographiques) des premières « vies » de Mozart publiées en français, ce qui éclaire certains topoï encore bien répandus aujourd’hui, entre compilations d’anecdotes et reprises augmentées des sources allemandes.

Une éclairante « grande chronologie des exécutions, éditions et représentations lyriques de Mozart (1764-1829) » et une précieuse bibliographie complètent cet ouvrage, annoncé depuis 2012 et enfin publié pour le plus grand bonheur de tout amateur éclairé, mélomane curieux ou mozartien fervent.
Vivement recommandé.

Mozart et la France, de l’enfant prodige au génie (1764-1830). Ouvrage coordonné pa Jean Gribensku et Patrick Taïeb. Lyon, Symétrie, 2014. (Collection Symétrie Recherche. Série « Histoire du Concert. »)

Sommaire
Jean Gribenski, Introduction
Les séjours de Mozart en France
David Hennebelle, « Les concerts de Mozart en France (1764-1778) : essai de décryptage des conditions du succès »
Joann Élart, « Retour sur le séjour de Mozart à Paris en 1778 »
L’opéra
42-129
Jean Gribenski, « Édition musicale, opéra, réception. Les éditions françaises des Nozze di Figaro (1792-c. 1825) »
Herbert Schneider, « Les traductions de Die Entführung aus dem Serail »
Juliette Valle, « Du Singspiel au Grand Opéra : le cas des Mystères d’Isis (1801) »
Andrea Fabiano, « Les représentations de Don Giovanni à Paris »
Le concert
Patrick Taïeb , Cécile Duflo, « L’œuvre de Mozart dans les concerts parisiens sous la Révolution et l’Empire »
Patrick Taïeb, « Les symphonies de Mozart sous l’Empire. De l’édition au concert »
Alexandre Dratwicki, « Mozart et le ballet-pantomime français sous l’Empire : une rencontre improbable »
Guy Gosselin, « L’œuvre de Mozart dans les spectacles lyriques et les concerts du Nord de la France au début du XIXe siècle »
Images de Mozart
Henri Vanhulst, « La réputation posthume de Mozart dans le mensuel. L’esprit des journaux français et étrangers »
Marie-Pauline Martin, « Saint ou Génie ? La réception critique et iconographique de Mozart en France (1801-1844) »

On peut consulter un extrait sur le site de Symétrie : http://symetrie.com/extraits/isbn_978-2-914373-86-9.pdf

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Re: Mozart et la France ... (1764-1830) (Ed. Symétrie, 2014)

Message par Rienzy » 02 sept. 2014, 07:36

Merci pour cette belle critique

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EdeB
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Re: Mozart et la France ... (1764-1830) (Ed. Symétrie, 2014)

Message par EdeB » 02 sept. 2014, 12:14

Rienzy a écrit :Merci pour cette belle critique
:D
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Re: Mozart et la France ... (1764-1830) (Ed. Symétrie, 2014)

Message par Rienzy » 17 avr. 2015, 16:15

Prix des Muses 2015, "Mention"

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