Georg von Nissen (sic) - Histoire de W.A. Mozart... (La Bibliothèques des Arts, 2018)

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EdeB
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Georg von Nissen (sic) - Histoire de W.A. Mozart... (La Bibliothèques des Arts, 2018)

Message par EdeB » 19 juin 2018, 19:59

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Georg Nikolaus von Nissen (sic), Histoire de W.A. Mozart Publiée par sa veuve Constance d'après des lettres et documents originaux. (Paris, Garnier Frères, 1869, réédité par La Bibliothèques des Arts (Lausanne), 2018 - 39 €)

Caramba, encore raté ! Le pauvre Mozart n’a vraiment pas de chance en langue française… Lui-même n’aimait ni la France ni les Français, et on peut désormais se demander si presque deux cent trente ans plus tard, les Français ne le lui rendent pas avec usure…

Alors qu’il n’existe toujours pas de biographie faisant autorité en français (« le » Massin de Fayard étant ce qui s’en rapproche le plus malgré les partis pris très discutables, les erreurs augmentées par le passage du temps et le vieillissement général de leur approche…), voici qu’on réédite un succédané inutile d’une des premières biographies de Mozart.

Il s’agit en réalité d’une traduction partielle et très augmentée de l’ouvrage officiellement attribué à Georg Nikolaus Nissen (second mari de Constanze Mozart, née Weber), par Albert Sowinski (1805/10-1880), pianiste, compositeur et musicologue polonais. En effet, comme le précise Carl de Nys,
cette traduction est médiocre : d’une part Sowinski s’est permis, et sans s’en cacher, de substituer à certains documents présentés par Nissen des lettres publiées après coup par Ludwig Nohl, ; d’autre part il a le plus souvent escamoté ou réduit à des banalités les passages théoriques de l’ouvrage de Nissen – qui, quoi qu’on en ait dit, connaissait à fond l’œuvre de Mozart , et dont les analyses et les réflexions esthétiques sont loin d’être toujours dépourvues d’intérêt. (Vie de W. A. Mozart… Université de Saint-Etienne, 1976)

En outre, il faut ajouter que l’auteur présumé de l’ouvrage originel n’eut d’ailleurs pas le temps de l’achever, ce qui pose d’ailleurs de GROS problèmes méthodologiques et est source de nombreuses interrogations sur son contenu… Or, c’est un ouvrage qui figura très longtemps parmi les sources princeps autour du compositeur et contribua à cimenter le mythe.

Un peu d’histoire est nécessaire. Mécontente des deux principales biographies alors disponibles (je ne vais pas vous expliquer ici pourquoi, cela pourrait faire un article de 50 pages au moins…), le Nécrologe de Schlichtegroll et la biographie de Franz Xaver Niemetschek (voir http://cmsdt-spectacles.blogspot.com/20 ... -2006.html à ce sujet), Constanze Mozart-Nissen va en promouvoir un qui soit enfin à son goût.

Le second mari de Constanze, l’ex-diplomate danois Georg Nissen qui avait pris sa retraite de censeur royal en 1820, avait obtenu l’autorisation de voyager à l’étranger durant deux ans, en raison de son état de santé chancelant (s’il restait à l’étranger, il n’aurait plus droit à toucher sa pension, mais la permission de séjour à l’étranger sera apparemment étendue.) Il est possible que l’idée de cette biographie mozartienne lui en soit venue après le séjour du couple à Augsburg, en octobre 1821, durant lequel ils rencontrèrent des membres de la famille Mozart. En 1824, on les trouve à Salzbourg où vit Nannerl Mozart. Le séjour s’avéra finalement définitif, bien qu’on sache que les Nissen envisageaient de repartir au Danemark en 1826… La sœur aînée de Mozart confie à Nissen la correspondance familiale, principalement les lettres échangées par Wolfgang et Leopold jusqu’en 1781. Cela va pousser Nissen à rechercher toutes les informations possibles autour du premier mari de son épouse, afin d’en faire un ouvrage de référence. En effet, il possède une source inaccessible aux précédents biographes, la fameuse correspondance… Toutefois, il collationne aussi toutes les sources imaginables, revue, biographies, écrivant partout pour récupérer les publications existantes. Il est également obligé d’étayer son travail avec divers témoignages, Constanze ne pouvant (ou ne voulant pas) contribuer sur certains points : ainsi, elle n’a laissé aucun témoignage solide des derniers jours de Mozart… Digne entreprise.

Hélas, Nissen ne vivra pas assez pour trier les donées recueillies et les mettre en ordre… Il meurt en mars 1826, en ayant uniquement rédigé une préface (non conservée par Sowinski dans la version française…) et organisé (un peu) le matériau recueilli. (Peu de jours avant sa mort, il faisait encore envoyer des lettres demandant des précisions…)

Si la première partie de l’ouvrage (jusqu’en 1781) repose principalement sur des extraits d’une correspondance alors inédite (et sélectionnée), la fin doit énormément à la compilation de la littérature déjà publiée à l’époque… On y retrouve donc des copié-collé de précédentes biographies (dont les extraits se contredisent d’ailleurs parfois entre eux !), des informations données par Constanze (à de rares exceptions près, difficile de savoir lesquelles...) et diverses opinions personnelles tirées d’on ne sait où. Ajoutons qu’on ignore totalement la part qu’y prit Constanze : certaines approximations, contradictions et erreurs semblent bien étonnantes, si elle s’impliqua réellement dans la composition de la biographie. On retrouve cependant des éléments et diversions qui lui doivent manifestement beaucoup.

C’est un personnage assez douteux, le Dr. Feuerstein (docteur en médecine et non musicologue…) qui se chargea probablement d’agencer ces informations (précédentes biographies, enquêtes diverses) resté à demi organisé pour en faire un ouvrage… On ne sait trop comment il fit la connaissance des Nissen et pourquoi Constanze lui confia la finalisation de l’ouvrage… On ignore également précisément jusqu’où Nissen travailla, et ce qui est réellement dû à sa plume. Il aurait « presque achevé » son travail, mais la juxtaposition parfois maladroite des citations diverses peut donner l’impression qu’il ne s’agit que d’un squelette dans lequel l’organisation des commentaires de liaison (ou des éléments qu’aurait pu indiquer Constanze) n’ont jamais été insérés… Ajoutons que le dit Feuerstein causa mille avanies à Constanze : le livre étant vendu par souscription, il la vola d’une partie de l’argent recueilli, et termina (ivrogne et à moitié fou) à l’hospice… Précisons aussi que si Breitkopf und Hartel l’imprimaient, le risque financier était pour Constanze. Elle perdit énormément d’argent dans l’entreprise… Elle était très fière de cette publication, mais les conséquences financières pèseront sur elle jusqu’à sa mort.

S’il s’agit d’une source historique majeure, il convient néanmoins de la prendre avec de longues pincettes, en utilisant une édition agrémentée d’un énorme appareil critique… (Du genre de ce qu’a fait Cliff Eisen pour la biographie écrite par Hermann Abert (Epuisé mais encore disponible ici : https://www.amazon.com/W-Mozart-Hermann ... 0300072236 )
Mais il ne faut pas rêver, étant donné l’état de l’édition mozartienne en France, il vaut mieux se précipiter sur la remarquable traduction italienne (avec des noooootes abondantes) publiée par http://www.zecchini.com/biografia-di-wo ... eus-mozart

Le présent ouvrage n’a donc qu’un intérêt très relatif : celui de témoigner de l’état des connaissances françaises lors de sa parution de 1869…
Donc, passez votre chemin… à moins que vous ne souhaitiez lire en version papier ce qui est déjà disponible en ligne, de manière totalement gratuite et libre de droits, sur Google Livres : https://books.google.fr/books?id=3j1viiMWPg4C

Par ailleurs, l’original allemand, Biographie W. A. Mozarts (Breitkopf und Härtel, 1828) est également disponible en ligne et tout aussi libre de droits : https://books.google.fr/books?id=2lpDAAAAcAAJ

N. B. Ceux intéressés par les premières biographies mozartiennes en trouveront un grand nombre sur l’excellentissime site de la Mozart Society of America (en V. O., non traduites) : http://mozartsocietyofamerica.org/embp/

PS : inutile de vous préciser, je pense, que je n'ai PAS acheté cette édition... (Enfin, si, je pense qu'il faut le préciser !)
(Une variante de ce texte a été publié sur http://annselinanancystorace.blogspot.c ... ie-du.html
Nissen n'a apparemment jamais utilisé le "von". C'est Constanze qui, très fière du statut de son mari n°2, le fit ajouter...
Une monstrueuse aberration fait croire aux hommes que le langage est né pour faciliter leurs relations mutuelles. - M. Leiris
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