Pitié pour La Clémence !

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bajazet
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Pitié pour La Clémence !

Message par bajazet » 16 juil. 2005, 03:38

Qu'appréciez-vous (ou pas) dans La Clémence de Titus de Mozart, opéra souvent donné en définitive, mais souffrant toujours du préjugé de l'opéra "officiel" et suranné ?

Je m'étais beaucoup étonné autrefois de la réflexion d'une amie qui, ayant découvert La Clémence de Titus, avait déclaré que la musique constituait une sorte de "régression" par rapport aux "audaces" de Mozart dans Idoménée.

Pour ma part, j'adore les deux, pour des raisons à la fois esthétiques et émotionnelles que je ne développerai pas, lâchement.

Zelenka
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Message par Zelenka » 16 juil. 2005, 07:15

La Clémence de Titus est tout simplement un de mes opéras préférés. Je trouve la musique superbe de bout en bout et les personnages très forts, très contrastés. Ils sont pris dans des tourments, la nécessité de choix impossibles, et c'est ce qui (me) les rend si attachants, si proches. Finalement, c'est un opéra moderne. Evidemment, ça demande une mise en scène intelligente, qui aille à l'essentiel et des interprètes qui puissent exprimer ce bouillonnement des émotions. Mais il y en a ! En Sesto, je me souviens d'Alicia Nafé, bouleversante, et plus encore de Martine Dupuy, en version de concert. En Vitellia, personne à mon sens n'a surpassé Julia Varady.

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Friedmund
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Message par Friedmund » 16 juil. 2005, 19:58

L'aspect contraint que peut avoir l'opera seria par rapport à la liberté et à la diversité expressive des dramma giocoso est, je crois, à la base de la désaffection qu'a toujours connu la Clemenza. Je pense que Clemenza souffre aussi de la comparaison avec la tendresse et l'émotion intense d'Idomeneo.

Pourtant la musique est d'une noblesse et d'une beauté sublime dans Clemenza (le final du I! le trio du II! les arias de Sesto et Vitellia! le se all'impero!). Regression peut-être dans la forme opératique par rapport à ce qu'a permis Da Ponte, peut-être, mais musicalement, certainement pas! Les récitatifs de Süssmayr sont aussi un prétexte vite établi pour ignorer un ouvrage à la beauté plus formelle qu'immédiate.

J'ai été frappé du rejet que Medea, en tant qu'oeuvre, a suscité sur le forum. La forme classique et ses conventions, y est, comme pour Clemenza, a mon avis pour beaucoup. Pour ma part, j'adore les deux.

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Message par bajazet » 16 juil. 2005, 21:16

L'amie en question parlait de "régression" par rapport à Idoménée, évidemment plus hardi dans sa forme et fascinant par son sujet. La Clémence, que j'ai découvert adolescent dans la version de Böhm avec Varady, a effectivement quelque chose de plus ostensiblement classique : sujet, livret (retapé) de Métastase, quelque chose de plus hiératique aussi. Les moments sublimes y abondent : le trio "Vengo, aspettate", le finale du I, le trio Sesto-Tito-Publio, le rondo de Vitellia (eh oui, Varady est la plus grande, c'est bien mon avis aussi !) et le ch?ur enchaîné sur un rythme à la française (il me donne toujours la chair de poule, surtout chez Gardiner).

L'air de Servilia (révérence à Lucia Popp !) me semble exemplaire de l'économie à laquelle Mozart était parvenu : rien d'un air seria traditionnel, forme très brève, presque fugitive, mélodie presque discrète, qui coule comme la source, exhalant à la fois la douleur et la tendresse. De la quintessence mozartienne, non ?

Sinon, je suis très sensible dans cet opéra à ces ensembles réunissant des personnages "qui n'ont pu s'accorder" : harmonie sublime du "malentendu" (c'est Tubeuf qui autrefois avait insisté sur cette dimension de l'?uvre, et il a mis le doigt sur quelque chose d'essentiel il me semble).

Sinon, pour le rôle de Sextus, je garde un souvenir bouleversé de Martine Dupuy. Et ce que j'ai entendu de Troyanos dans le rôle confirme qu'elle fut une mozartienne transcendante.

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Message par EdeB » 16 juil. 2005, 21:53

Les serie de Mozart me sont chers, et la Clemenza ne fait pas exception... Pourquoi croyez-vous qu'on s'y est collés à Aix (avec le résultat que l'on sait ?) sinon par amour profond pour cette oeuvre ?
C'est une oeuvre incomprise, parce qu'elle traite de sujets sérieux et politiques, et le tout, dans une forme très codifiée et qui rebute énormément...
Il me semble que l'austérité de cette musique, ainsi que cette forme codifiée à l'extrême, rebutent ceux qui s'attendent à trouver une espèce de continuation de la "triologie" dite Da Ponte, alors qu'il s'agit de commandes faites dans un contexte tout différent (on ne donnait plus de seria à Vienne depuis pas mal de temps...) Si on veut garder l'image d'un Mozart poudré et emperruqué, c'est rapé avec cette oeuvre...
Friedmund a écrit :L'aspect contraint que peut avoir l'opera seria par rapport à la liberté et à la diversité expressive des dramma giocoso est, je crois, à la base de la désaffection qu'a toujours connu la Clemenza. Je pense que Clemenza souffre aussi de la comparaison avec la tendresse et l'émotion intense d'Idomeneo.
Les codes sont tout aussi contraignants pour le buffa (surtout viennois, mais c'est une autre histoire), mais ils ne sont plus perçus comme tels par nos contemporains... Le seria avec ses airs typés et ses récitatifs secs, est perçu comme casse-pieds par un public qui ne comprend pas que les récitatifs sont tout aussi soignés que les airs, et qu'il ne s'agit pas ici d'hédonisme vocal pur qui se cacherait sous un prétexte narratif -comme cela deviendra de plus en plus le cas au XIXe.

En ce qui concerne Idomeneo, le "cahier des charges" (dont on connait l'existence par la correspondance des Mozart, mais qui n'a pas été conservé) était très strict. Mannheim faisait partie des villes avant-gardistes qui ont poussé très loin la réforme du seria ; on ne peut comparer ce contexte avec un des plus grands orchestres européens, des chanteurs d'exception, des ballets et décorations somptueux, et un désir de se rapprocher de la tragédie lyrique, des conditions d'élaboration de la Clemenza.
Là, il s'agit de rénover un "vieux" livret en coupant des péripéties, et de suivre la nouvelle voie du seria mais sans traumatiser le public... Raté, puisque le nouvel empereur était un réac opératique, peu habitué à ces mélanges franco-italiens, d'où la fameuse phrase mal comprise de "porcheria tedesca" !

A noter qu'Idomeneo a été ressorti des placards assez tard, et de plus dans un tripatouillage musical infâme.... qui a eut droit de cité jusqu'à Harnoncourt qui s'est fondé sur la nouvelle édition de la NMA.

Effectivement, le prétexte "baclé parske commande et pi le WAM ne s'intéressait qu'à la Flûte" a bon dos, et comme en plus on fait la fine bouche sur les récitatifs (qui ont sans doute été composés par Mozart, en fait ! Sussmayer servant de copiste pour donner leurs parties aux solistes et à l'orchestre au fur et à mesure, Mozart se méfiant des copistes qu'il ne connaissait pas...)
Regression peut-être dans la forme opératique par rapport à ce qu'a permis Da Ponte, peut-être
:cry: Da Ponte est un excellent adaptateur et compilateur, mais quand on lit ses livrets viennois, on ne peut quand même pas hurler au génie par rapport à ses contemporains et rivaux... Ils se valent tous plus ou moins, l'intelligence musicale du compositeur fait aussi la différence. Les livrets de Casti sont de vrais petits bijoux...
Zelenka a écrit : Je trouve la musique superbe de bout en bout et les personnages très forts, très contrastés. Ils sont pris dans des tourments, la nécessité de choix impossibles, et c'est ce qui (me) les rend si attachants, si proches. Finalement, c'est un opéra moderne. Evidemment, ça demande une mise en scène intelligente, qui aille à l'essentiel et des interprètes qui puissent exprimer ce bouillonnement des émotions. Mais il y en a ! En Sesto, je me souviens d'Alicia Nafé, bouleversante, et plus encore de Martine Dupuy, en version de concert.
C'est vrai que les personnages sont forts et ambigus : finalement, on ne trouve pas de héros vraiment positifs dans cette oeuvre, à part Annio et Servilia dont on ne sait pas si leur pureté et leur fraicheur résistera au temps qui passe -Annio étant un peu un miroir de l'ancien Sesto. Sesto est un névrosé de première, lâche et hésitant (sa lâcheté est gommée par rapport au livret d'origine par Mazzolà), quant à Vitellia... Tito est plein de zones d'ombres et d'amertume. Finalement, en caricaturant un peu, la moralité est que le pouvoir corrompt absolument, qu'on ne peut compter absolument sur personne d'autre que soi. Mise en garde salutaire pour un souverain, comme le rappel d'une clémence raisonnée... Peu gouleyant pour les spectateurs d'aujourd'hui pour qui le spectacle doit être uniquement consommable et jettable rapidement, distrayant et sans profondeur... sans compter que la psychologie -au sens où nous l'entendons maintenant- n'existe jamais vraiment dans le seria....

PS : Quant à Martine Dupuy, elle s'est livrée lors de son interview téléphonique à une analyse détaillée de sa perception de Sesto, un des ses rôles préférés, qui témoigne de la grande intelligence et de la profonde sensibilité de cette interprète d'exception.

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