De l'initiation des jeunes à l'opéra wagnérien

Actualité, potins, débats.
Répondre
parsifal1
Soprano
Soprano
Messages : 56
Enregistré le : 04 janv. 2005, 00:00
Localisation : Lauragais
Contact :

De l'initiation des jeunes à l'opéra wagnérien

Message par parsifal1 » 09 mai 2018, 18:53

Je reposte mon intervention de ce jour dans la catégorie "on en parle", afin de recueillir vos remarques, voire des partages d'expériences.

Chers amis ODBiens,

Il va donc être question d'enseignement, d'enfants et d'opéra et mon plaisir sera de vous exposer ce à quoi nous pouvons parvenir avec des enfants de 8 à 10 ans à peine, en ce qui concerne notamment l'interprétation des textes et des mises-en-scène.

Je suis enseignant depuis la fin des années 90, après un début de carrière dans la recherche en biologie. C'est justement ce goût de la recherche et du challenge qui a été à l'origine de mon travail sur l'opéra et la dialectique musique/littérature.

Voici comment tout a commencé: au début des années 2000 il était judicieux de créer des liens entre les lectures des enfants et d'explorer les textes patrimoniaux.
C'est donc à l'occasion de la création d'un réseau littéraire sur le thème de l'immortalité que m'est venue l'idée de présenter aux enfants l'opéra "Faust" de Gounod que j'allais mettre en réseau avec d'autres lectures, destinées, elles, à la jeunesse.
A ma très grande surprise, je me suis aperçu très vite que les enfants pénétraient avec une facilité déconcertante le livret de cet opéra. Par exemple lorsque Méphistophélès s'adresse à Faust en lui disant "Ici je suis à ton service mais là-bas, tu seras au mien", les enfants ont immédiatement et parfaitement compris pourquoi Méphistophélès utilise le terme "là-bas" et non pas "les enfers" au moment où Faust s'apprête à signer le pacte...

Fort de cette passion naissante des élèves pour cet opéra (nous étions au début de l'année scolaire), je décide de mettre en relation les scènes du balcon entre les trois opéras "Faust", "Roméo et Juliette" du même auteur, et "Pélléas et Mélisande" (texte de Maeterlinck)...
Je demande alors aux enfants de lire le premier acte de Roméo et Juliette, chez eux, pendant les vacances de Noël et de noter sur leur carnet de lectures les "belles phrases " du livret ou de faire des illustrations, de noter leurs impressions, et caetera...
A la rentrée des vacances je leur pose donc la question suivante: "Qu'est ce qui, dans le premier acte, nous fait comprendre que Juliette est certaine de perdre la vie à la fin de cette oeuvre?" Immédiatement une petite main se lève, l'enfant (de huit ans seulement) me dit "Je sais, je l'ai marqué dans mon carnet de littérature"... il ouvre son petit carnet, et lit ..."La haine est le berceau de cet amour fatal, que le cercueil soit mon lit nuptial...voilà ce qu'il y a écrit et ça prouve que Juliette sait qu'elle va mourir à la fin". Je vous laisse imaginer combien j'ai été surpris par cette réponse, qui me désignait de fait le champ des possibles.

Durant le contrôle de littérature qui suivit, trois mois plus tard, un enfant "décrocheur" et dyslexique obtenait un 16/20, soit plus du double de sa meilleure note depuis son entrée en maternelle... touché par l'émotion de son enseignant, cet enfant reprit confiance en lui et ses résultats s'améliorèrent quasi immédiatement.

Ala fin de l'année j'emmenai la classe voir "Faust" de Gounod au Capitole et ce fut le départ d'une collaboration très enrichissante entre le Capitole et ma classe: chaque année les enfants vont voir un ou deux opéras, après les avoir étudiés et comparé plusieurs mises en scènes.
Je souligne ici que mes élèves sont issus de l'hyper-ruralité.

J'ai du attendre l'année 2015 afin de trouver la classe idéale pour aborder l'ensemble de la Tétralogie, sur une année (un opéra entre chaque vacances scolaires, soit un opéra en cinq semaines)... Dès l'ouverture de l'or du Rhin, ils ont adoré, car ils aiment plus que tout les thèmes fantastiques qui y sont présentés, ils adorent la façon dont le livret est écrit par Richard Wagner lui-même: avec de nombreuses interprétations possibles, des retours en arrière, etc,... Bien sûr pour faciliter la compréhension de ces textes, je présente d'abord le synopsis d'un acte ou d'une scène, puis les élèves lisent la partie correspondante du livret, ensuite des questions de compréhension et d'interprétation leur sont posées. En guise de récompense et pour ancrer les acquis, ils visionnent une vidéo de l'extrait correspondant et enfin ils comparent plusieurs mises en scène. C'est ainsi que j'ai été surpris par le fait que les enfants sont plus ouverts que les adultes en ce qui concerne les scénographies les plus originales et éloignées des didascalies du livret ...nous y reviendrons.
Concernant la Tétralogie, plusieurs passages ont marqué les enfants: le personnage d'Erda, l'épée fichée dans un tronc, le "cri qui tue " de Wotan "Geh!" à la fin de l'acte deux de la Walkyrie, le baiser qui endort et qui enlève la déité, le cercle de feu, le dragon, les Nornes, le brasier final, ... etc
La remarque qui m'a le plus surpris émane encore une fois d'un enfant de huit ans... je cite: "Monsieur, cet oiseau de la forêt qui arrive de nulle part alors que Siegfried a tout pour rencontrer la Walkyrie...Cet oiseau que Siegfried comprend et qui lui indique la présence de cette femme qui l'attend... Cet oiseau, n'est-ce pas possible que ce soit Wotan qui se soit transformé en oiseau pour influencer secrètement Siegfried, pour ne pas que sa femme s'en aperçoive, et donc parvenir à éveiller sa fille la Walkyrie?
Encore une fois...une remarque que seul un adulte connaissant parfaitement l'oeuvre aurait pu émettre... j'en fus très déconcerté.
Ceci me conforta dans mon idée que les opéras wagnériens et les mythes dont ils sont porteurs, sont tout à fait pertinents pour élever le sens de l'interprétation des texte dits "résistants". Tout ceci constituant un entraînement pour plus tard, lorsqu'au collège et au lycée, ils devront se confronter à de la littérature patrimoniale.

L'année suivante je fis étudier "Lohengrin" à ma classe, là aussi les enfants apprécièrent grandement l'histoire mais aussi les leitmotive que je leur fis repérer.
Concernant les mises en scène, ils adorèrent au plus haut point le Lohengrin de Neuenfels...le dernier Lohengrin de Bayreuth par conséquent: ils ne furent pas du tout choqués par les personnages humains affublés avec têtes , pattes et queue de rats mais ils trouvèrent au contraire que cette mise en scène était très poétique et féérique.

Je terminerai donc avec une dernière remarque d'un élève... qui m'a expliqué ce que moi-même je n'avais compris, même après plusieurs centaines d'écoutes de cet opéra, après quatre visionnages de la scénographie de Neuenfels... je posai donc à ma classe une question dont je n'avais moi-même la réponse: "A la fin de cet opéra, ce n'est pas le jeune duc du Brabant qui apparaît sur scène, délivré de la malédiction qui l'avait transformé en cygne, mais un foetus horrible et monstrueux qui s'avance vers les spectateurs avec un regard haineux, et qui coupe son cordon ombilical avec les doigts tordus avant d'en lancer des bouts vers l'auditoire... Qui a compris pourquoi le metteur en scène a fait cela?"
Un doigt se lève... et un enfant me dit "Et bien c'est normal! Si Elsa avait attendu un an, le jeune Gottfried lui serait revenu à l'état normal, fini, mais par sa faute, vu qu'elle a douté de Lohengrin et lui a posé les questions interdites, Gottfried est revenu vers Elsa, avant un an et donc il n'a pas été "terminé"...il revient donc en tant que foetus et il a aussi la haine contre tous les humains car c'est par leur faute, leur doute et leur curiosité, qu'il revient en tant que foetus et non en tant qu'enfant... c'est donc pour cela qu'il a la haine et qu'il jette des morceaux de cordon ombilical vers le public.

J'ai beaucoup d'anecdotes telles que celle-ci... un élève qui fait mine de diriger l'orchestre pendant les "adieux de Wotan" (après 4h d'opéra), un autre qui pleure d'émotion (Requiem de Fauré), ...

Récemment les enfants ont chanté 'l"air des noces" de Lohengrin devant Mme Wagner-Pasquier, ils vont aussi aller assister au Macbeth que donnera le Capitole... oeuvre qu'ils adorent au plus haut point...même si le livret est plutôt "gore"...

Dernièrement, un enfant (famille gitane) a demandé à sa mère de lui offrir pour son anniversaire...non pas un jeu vidéo, mais une place d'opéra pour le festival de Carcassonne...

Donc, services éducatifs, parents, enseignants,...où que vous soyez, ne baissez jamais les bras: le vivier est là.

Merci à toutes celles et ceux qui me permettent de vivre cela au sein d'une des plus modestes écoles de notre beau pays.

Igguk
Mezzo Soprano
Mezzo Soprano
Messages : 135
Enregistré le : 21 févr. 2016, 18:38

Re: De l'initiation des jeunes à l'opéra wagnérien

Message par Igguk » 09 mai 2018, 20:14

Bravo !

Avatar du membre
HELENE ADAM
Hall of Fame
Hall of Fame
Messages : 10155
Enregistré le : 26 sept. 2014, 18:27
Localisation : Paris
Contact :

Re: De l'initiation des jeunes à l'opéra wagnérien

Message par HELENE ADAM » 10 mai 2018, 08:10

Chapeau pour l'explication de la mise en scène de Lohengrin par Neuenfels. J'ai deux amies qui sont professeurs dans des écoles primaires de milieu assez populaire et qui emmènent régulièrement leurs élèves aux répétitions d'opéra à Bastille après une longue préparation sur l'oeuvre. Cela donne d'excellents résultats....
Lui : Que sous mes pieds se déchire la terre ! que sur mon front éclate le tonnerre, je t'aime, Élisabeth ! Le monde est oublié !
Elle : Eh bien ! donc, frappez votre père ! venez, de son meurtre souillé, traîner à l'autel votre mère

Mon blog :
https://passionoperaheleneadam.blogspot.fr

Répondre

Qui est en ligne

Utilisateurs parcourant ce forum : Aucun utilisateur enregistré et 37 invités