Retour sur la présentation de Wozzeck par Gerard Mortier - mars 2008

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Retour sur la présentation de Wozzeck par Gerard Mortier - mars 2008

Message par David-Opera » 23 avr. 2017, 09:39

En préparation de la reprise de Wozzeck dans la mise en scène de Christoph Marthaler, vous trouverez ci-après la transcription de la conférence donnée par Gerard Mortier à l'amphithéâtre Bastille le 26 mars 2008.

Présentation de la nouvelle production de Wozzeck par Gerard Mortier
Amphithéâtre Bastille le 26 mars 2008


Faire Wozzeck est un moment extraordinaire pour une maison d'opéra car c'est une œuvre qu'il faut à chaque fois défendre.

Il suffit de jeter un œil à la billetterie pour constater que si 30000 places sont déjà parties pour le Barbier de Séville, seules 12000 places sur 7 représentations sont vendues pour ce chef d’œuvre du XXème siècle. Mais il reste 1 mois pour réussir à faire le plein.

Du reste, Alban Berg savait que cette oeuvre faisait peur, si bien qu’il entreprit des tournées entières en Europe pour parler de sa pièce.

La reconnaissance tardive de Georg Büchner

Wozzeck est donc la rencontre du compositeur autrichien et de Georg Büchner.
Très étrangement, Büchner est né en 1813 la même année que Verdi et Wagner. Il est mort très jeune à l'âge de 24 ans, mais c'est un grand écrivain que le XIXème siècle a complètement nié et oublié.

C'est seulement en 1879 que pour la première fois un écrivain allemand, Karl Emil Franzos, publie l'intégralité du Woyzeck de Büchner, ce qui fut très compliqué puisque l’œuvre est restée inachevée.

Un autre de ses chefs d’œuvre, La Mort de Danton, est joué en 1902 à Berlin, puis à l'occasion du centenaire de la naissance de Büchner en 1913 au Théâtre de la Résidence de Munich, juste avant la Première guerre mondiale et sous l'impulsion de Hugo von Hofmannsthal.

Et c’est à Vienne, en 1914, que Woyzeck est pour la première fois montée. Alban Berg voit la pièce et décide tout de suite d’écrire un opéra sur Woyzeck.

Depuis, le prix Georg-Büchner est devenu la plus grande récompense littéraire d’Allemagne, et, en le lisant aujourd'hui l'on comprend pourquoi il ne pouvait pas être compris au XIXème siècle.

L’écrivain est né dans une famille très intellectuelle, fils d’un médecin de l'armée de Napoléon (considéré comme « Le Libérateur » à l’époque).

Büchner étudie également la médecine, et sa famille, très engagée dans la vie politique, discute beaucoup de la révolution française.
Mais son esprit est d'abord un esprit scientifique, c'est à dire d'analyse, et c'est en sortant de cette analyse qu'il va défendre des thèses. Sa vie est très simple : elle se joue entre le gymnase de Darmstadt et Strasbourg, où il étudie.

Après la médecine, ses recherches s’orientent vers la philosophie, et plus particulièrement Descartes et Spinoza.

Car sa grande préoccupation est l'existence de Dieu qu'il nie formellement. L’étude de ces deux philosophes n’a donc pour objectif que de mieux les contredire.

Pour comprendre la pensée politique de Büchner, il faut citer la lettre qu’il écrit à ses parents à l’âge de 20 ans, le 5 avril 1833, où il explique que le seul moyen de changer le monde est la violence, sinon ceux qui ont le pouvoir ne changeront jamais les lois.

Il est devenu un grand humaniste dans sa pensée mais ses propos étonnent encore aujourd'hui.

Il dit aussi qu’aucune révolution ne peut réussir si elle ne part pas d’un besoin social du peuple, et qu’aucune révolution ne peut réussir sur les idées idéologiques.

C'est parce que le peuple a faim que la révolution peut réussir.

Il écrit cela par un grand attachement au peuple, mais il dit aussi qu'une révolution peut réussir sur le fanatisme religieux.

De ce petit éclairage sur les idées politiques de Büchner, passons à sa pensée métaphysique.

Pour lui, le sens même de l'œuvre de l'humanité ne doit pas être tourné vers un Paradis que nous ne connaissons pas et où nous espérons recevoir une récompense plus tard, mais doit être concentré sur le réel et la vie d’aujourd'hui.

Il défend cela car, par la médecine, il est confronté à beaucoup de douleur et de pauvreté.
C’est d’ailleurs par ce constat qu’il ne croit pas en un Dieu qui pourrait accepter cela.
La seule manière avec laquelle l’humain doit s’exprimer est donc la compassion pour l’autre.

Il ne croit pas dans un progrès permanent, et là il rejoint Shakespeare, pour qui le monde est comme une spirale, c'est-à-dire que les deux chemins vers l’évolution ou bien la régression sont possibles, et donc, qu'il faut faire attention à chaque acte dans la vie et à ses conséquences.

Büchner ne vit pas complètement dans l’athéisme, ses meilleurs amis sont d’ailleurs des théologiens, mais il y a chez lui un fatalisme incroyable car il ne comprend pas comment l’homme peut être amené à mentir et à tuer.

Enfin, sur le plan esthétique, l’écrivain est totalement opposé à Schiller.

Il aime beaucoup Victor Hugo et exploite la Préface de Cromwell.
Pour lui, le théâtre ne doit pas décrire le monde tel qu’il devrait être, mais tel qu’il est et pourrait ensuite devenir. Il ne souhaite pas que le théâtre soit l’expression de la beauté idéalisée.

La beauté, c’est oser regarder la réalité du monde puisque si Dieu a créé le monde tel qu’il voulait qu’il soit, il n’y a pas de raison de le décrire différemment.
Le théâtre de Schiller est trop idéalisé et risque de nous placer dans un théâtre de rêve bourgeois, alors que c’est en regardant le monde en face que nous pouvons le changer.

La rencontre d’Alban Berg et de Georg Büchner

Alors pourquoi Alban Berg a-t-il été si ému par la découverte de Woyzeck ?

Alban Berg vient d’une famille de fonctionnaires, et a vécu toute sa vie à côté du château de Schönbrunn à Vienne.

Garçon très beau, il a, à 17 ans, une fille avec la servante de la maison, puis se marie avec Hélène Nahowski, qui est probablement une fille illégitime de l’Empereur Franz Joseph Ier.

Grâce à elle, il obtient l’indépendance financière pour se consacrer à la composition.
Il va alors tomber en admiration du monde de Büchner qui est un monde totalement différent du sien.

Berg a plusieurs idoles : Schoenberg, dont il a été l’élève et pour lequel il fit des réductions piano.

Toujours disponible, il va le suivre dans son nouveau système de composition dodécaphonique.

Il y a également l’écrivain Karl Kraus, très connu à Vienne. Il est le créateur du journal satirique Die Fackel (Le Flambeau) très critique dans un contexte de fin d’Empire Austro-Hongrois. Il y attaque Hofmannsthal et le Festival de Salzbourg créé en 1920 par réflexe nationaliste.

Il y a enfin l’architecte Loos, le premier architecte qui a créé un style totalement nouveau et dépouillé pour Vienne et donc décrié dans son temps.

Alors cet homme qui aime vivre dans une grande maison bourgeoise et y inviter beaucoup de gens a aussi une vie secrète.

Il a une liaison avec une artiste, Hanna Fuchs, pour laquelle il écrit La Suite Lyrique pour quatuor à Cordes (1925-1926), qui est comme un Tristan et Isolde en miniature.

C’est pour cela qu’Hélène Berg s’est opposée pendant longtemps à ce que le troisième acte de Lulu soit orchestré par Friedrich Paul Cerha.

Paris le découvrira en création mondiale au Palais Garnier en 1979.

Quelques éléments sur Wozzeck

Alors pourquoi Wozzeck est un chef d’œuvre absolu ?
Sa forme est simplement la plus parfaite depuis Mozart et va même plus loin que Wagner.
Berg part de la première version de Karl Emil Franzos et effectue une sélection.

Il crée 3 actes de 5 scènes chacun.

Le premier acte présente cinq personnages : Le Capitaine, Andres, Marie, le Docteur, le Tambour-major.
Il y a une pensée très forte d’Alban Berg car ce sont 5 personnages de la Commedia dell' arte : Le Capitan, Pantalon, Colombine, le Docteur, l’Amant.
Wozzeck est Arlequin.

Et chaque personnage est associé à une forme musicale : Suite, Rhapsodie, Berceuse, Passacaille, Andante.

Le second acte expose l’évolution du drame.
C’est une symphonie en cinq mouvements :
Sonate, Fugue, Largo, Scherzo, Rondo martial.

Le troisième acte mène à la catastrophe.
Ce sont des inventions sur un thème, une note (si), un rythme, un accord de six sons, un rythme en croches.

C’est donc une construction classique et très forte construite comme une grande cathédrale.
Et c’est cela que Berg souhaite faire comprendre inconsciemment à l’auditeur.

Il suffit d’écouter 3 fois Wozzeck dans une semaine pour reconnaître les mélodies.
Cette magnifique musique dodécaphonique, mais qui n’est pas atonale, est faite pour que le public s’y retrouve.

Il n’y a pas de leitmotiv comme chez Wagner, mais il veut faire appel à la conscience musicale du public.
Vous ne reconnaissez pas toute suite ces inspirations, car Berg les transforme.

Ainsi l’ouverture ressemble à la sixième symphonie de Beethoven, et la fameuse scène 4 de l’acte II reprend bien sûr le Chevalier à la Rose.

Ecouter Wozzeck devient alors quelque chose d’extraordinaire car nous avons déjà les motifs en tête.

La mise en scène de Christoph Marthaler.

Image

Christoph Marthaler n’est pas un metteur en scène qui part d’une conception qu’il a en tête.

Il s’appuie plutôt sur une connaissance forte de la pièce et du regard qu’il a sur la réalité d’aujourd’hui. Puis, il introduit son regard d’aujourd’hui dans la réalité de la pièce.

Wozzeck lui permet en plus de poursuivre son travail sur les pièces de Büchner après La Mort de Danton présentée au Théâtre de l’Odéon.

Alors, il faut savoir qu’il ne dit pas aux chanteurs ce qu’ils doivent faire. Il leur explique la pièce puis il travaille avec eux.

Ce Wozzeck a été développé en fonction de la personnalité de Simon Keenlyside.

Quant au décor, il est, comme toujours, un élément très fort de la conception.

Christoph Marthaler
et Anna Viebrock se sont inspirés d’un lieu qu’ils ont découvert à Gand.

Il ont trouvé une grande usine accueillant un lieu de jeu pour enfants, et sont entrés dans ce lieu plein de jeux en plastique et de cerceaux.

Puis, en voyant la tente avec une table, là ils se sont dit « Ce sera Wozzeck ».

Dans ce lieu très prolétaire à proximité du port, des gens d’âge moyen assis à ces tables sont ensemble, mais plutôt silencieux, et tristes, alors que les enfants jouent dehors, entrant et sortant en permanence.

En racontant ce que vit une classe sociale existante, ils ont donc senti que cette pièce de Büchner est toujours actuelle car ils ont découvert une classe sociale au bord de l’exclusion sociale.

Alors, à qui peut ressembler le personnage du soldat aujourd’hui ?

A l’époque de Büchner, un soldat gagnait 20 fois moins qu’un médecin. Il devient ici un personnage chargé de la sécurité mais qui, dans ce lieu, doit travailler tout le temps justement pour survivre.

Gerard Mortier, 26 mars 2008, amphithéâtre Bastille

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