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Edita Gruberova
Photographie © Stan Fellereman
(Dossier réalisé à l'occasion du récital d'Edita Gruberova au Théâtre des Champs-Elysées le jeudi 17 décembre 2009 à Paris)
Lors de la promotion de son album "Maria" consacrée à la Malibran, Cecilia Bartoli expliquait à un journaliste de Fono Forum (novembre 2007) comment la tradition avait habitué les auditeurs depuis les années 1950 à entendre des vocalises aiguës dans les rôles belliniens qui n'étaient pas dans la partition à l'origine. Annonçant ses futures Amina (avril 2008) et Norma (juin 2010), elle expliquait que la Straniera et Imogène avaient été composées pour Giuditta Pasta, une "contralto" ou d'après la terminologie moderne, une "mezzo-soprano colorature". Le journaliste ajouta alors "pour Norma nous n'avons donc pas besoin d'une Edita Gruberova..." mais Cecilia Bartoli ne le laissa pas terminer. "Stop !", lui dit-elle, "Nous avons toujours besoin d'Edita Gruberova ! Je suis l'une de ses fans les plus fidèles !"
Le lendemain de leur récital à Pleyel l'année dernière, Cecilia Bartoli et Sergio Ciomei prenaient le train pour Stuttgart où ils continuaient leur tournée. Le hasard me mit dans le même wagon qu'eux et j'eus l'occasion de longuement m'entretenir avec la chanteuse. Lorsque je lui dis que je me rendrais bientôt à Zürich pour un récital d'Edita Gruberova, elle devint particulièrement enthousiaste. Elle me raconta qu'elle avait vu la soprano dans Norma à Munich et qu'elle avait été époustouflée par sa technique incroyable. De la part d'une technicienne accomplie et médiatisée comme Cecilia Bartoli, un admiration aussi sincère est un immense compliment. Il faut dire qu'elles avaient eu l'occasion de travailler ensemble dès juin 1989, pour des représentations en version de concert de Lucio Silla de Mozart sous la direction de Nikolaus Harnoncourt. Le disque édité par Teldec témoigne encore du mariage heureux de leurs voix, dans les pages très virtuoses que sont le duo de l'acte I et le trio du II.
Une enfance en terre communiste
Edita Gruberova est issue d'une famille pauvre et a grandi à Raca, dans les environs de Bratislava. Elle a commencé à chanter enfant sans jamais avoir mis les pieds à l'opéra. Ses parents travaillaient dans les vignes et ne pouvaient pas la faire garder, alors elle venait avec eux et passait ses journées à chanter. A l'église, le pasteur l'engagea rapidement et l'accompagnait à l'orgue. Il lui conseilla de devenir chanteuse d'opéra.
Elle étudia six ans au Conservatoire, après avoir à moitié raté son examen d'entrée, ce qui ne lui permit pas d'accéder à la meilleure classe. Très vite, elle devint tout de même soliste et put participer régulièrement à des enregistrements. Elle chantait des solos qui étaient diffusés ensuite à la radio. Son professeur décidé de faire d'elle la plus grande soprano colorature.
Premiers engagements en Tchécoslovaquie et en Autriche
En 1968, elle a vingt-et-un an et l'Etat lui accorde une bourse pour étudier en Russie. Juste avant son départ, les tanks russes écrasent le Printemps de Prague. Elle doit donc se contenter de la province slovaque, en l'occurence l'Opéra de Banska Bystrica, où elle chante de grands rôles divers en slovaque : My Fair Lady, les trois rôles féminins des Contes d'Hoffmann, la Traviata...
Elle auditionne pour l'Opéra de Vienne. Le premier air de la Reine de la Nuit (la Flûte enchantée de Mozart) lui fait décrocher un contrat avec le prestigieux théâtre. Déjà jeune mère, elle fait des allers-retours entre Bratislava et Vienne pour assurer tous ses engagements. Le régime tchécoslovaque voit de plus en plus mal ces voyages entre l'Est et l'Ouest. Ayant peur de rester coincée en Tchécoslovaquie, elle décide de fuir son pays natal pour s'installer en Autriche, à nouveau enceinte, et avec sa mère handicapée. Elle est alors condamnée par contumace à deux ans de prison.
La vie à Vienne se révèle très difficile, financièrement et artistiquement. Cantonnée aux petits rôles, Edita Gruberova ne touche qu'un petit salaire. La liste des rôles secondaires qu'elle doit accepter au Staatsoper avant 1976 est longue : Flora (Traviata), une Fille-Fleur (Parsifal), l'Oiseau de la Forêt (Siegfried), Kate Pinkerton (Madame Butterfly), Poussette (Manon), Barberine (les Noces de Figaro), Hermione (Hélène d'Egypte), une Modiste (le Chevalier à la Rose), une servante (Daphne), une Prêtresse (Iphigénie en Tauride), une femme crétoise (Idoménée), Tebaldo et la Voix du ciel (Don Carlo). Le rôle le plus insignifiant qu'elle se voit confier est Ida, un rôle uniquement parlé dans la Chauve-Souris de Strauss, qu'elle incarne en 1972 et en 1974.
Roberto Devereux de Donizetti - Photographie © Opéra de Vienne
Zerbinetta, le rôle de sa vie
C'est grâce au rôle de Zerbinetta dans Ariane à Naxos qu'elle obtient enfin la reconnaissance du milieu musical. En 1973, elle chante le rôle dans un certaine indifférence mais le 20 novembre 1976, une nouvelle production de Filippo Sanjust dirigée par Karl Böhm attire enfin l'attention sur elle. La partition de Richard Strauss est d'une immense difficulté technique. Un trille suraigu écrit dans la partition n'est presque jamais donné, même en studio et Edita Gruberova l'exécute parfaitement. Le rôle entier trouve en elle l'interprète idéale, par la maîtrise du verbe allemand, l'abattage scénique, la couleur féminine et cristalline du timbre, les suraigus et vocalises chantés avec une facilité confondante... Böhm déclare même qu'elle a la Zerbinetta que Strauss aurait aimé entendre.
Ce n'est que le soir du 6 décembre 2009, à l'issue de sa centième Zerbinetta à l'Opéra de Vienne qu'Edita Gruberova déclare qu'elle abandonne le rôle.