Les demandes se poursuivant et ayant renoncé pour cause de travail trop envahissant à un cadeau de Noël (Hansel et Gretel pour les Nuls), je vous propose en préambule avant les représentations parisiennes un autre opéra gratiné : la force du destin pour les Nuls.

Je ne crois pas qu’un néophyte sensé accepterait d’aller voir cet opéra pour la première fois si on lui raconte l’histoire avant. Même Santa Barbara ou les Feux de l’amour offrent un travail d’écriture remarquablement supérieur à une histoire aussi con et soyons clair, quand on relatera dans le futur la vie sentimentale de François Hollande, cela paraitra toujours plus vraisemblable que cette histoire à dormir debout.
Bon vous êtes accrochés, on y va et ce sera trop tard après pour jouer à Petit Gibus.

Premier Acte, l’action se déroule à Séville dans le château du Marquis de Calatrava
Leonora di Vargas, fille dudit marquis, se prend pour une princesse monégasque et aime Alvaro à priori totalement dénué de quartiers (de noblesse , pas d’arrondissement , je précise pour les incultes). Devant le refus de son père elle a décidé de se faire enlever par le beau brun (d’une folle originalité comme histoire mais Verdi n’est pas à ce genre de facilité près, il a déjà commis I masniaderi à cette époque) et au moment où les amoureux s’apprêtent à sauter par le balcon (moi je préfère Montand et la reine d’Espagne dans le Folie des grandeurs) surgit le Marquis façon Grand Commandeur. Alvaro pour montrer sa bonne fois jette au loin son pistolet mais le coup part quand ce dernier touche le sol (c’est un ténor donc quelqu’un dépourvu du minimum de neurones pour actionner la sécurité) et je vous le donne Emile, le Marquis tombe mortellement blessé (c’est aussi vraisemblable qu’un suicide marseillais) non sans avoir maudis sa fille (la maledizzione revenant chez Verdi aussi fatidiquement que mars en Carême ou JK dans un post d'Hélène). Exit le Marquis, rôle dévolu à une veille basse bêlante sortie d’un placard et qui en général n’a même pas fait carrière. 
Cela s’appelle un acte ou une scène de présentation. Dans Télé-Phoche on appelait cela « si vous avez manqué le début ». Pour le reste rien à voir. Verdi a rarement composé autant de pages aussi dépourvues du moindre intérêt. Le pire c’est que rassemblées, il ait pu en faire un acte complet. D’un autre côté Verdi est souvent casé dans la succession de Bellini. Je me suis souvent demandé pourquoi alors que la filiation avec Donizetti est évidente. Maintenant je sais :il a réussi à condenser les deux scènes d’Oroveso, les 130 minutes qui précèdent la scène finale de Beatrice di Tenda et l’intégralité de la Straniera en un seul tableau.


Deuxième Acte / premier tableau : une auberge à Hornachuelos (ne sortez pas le Guide Vert, c’est toujours en Espagne mais version trou du culo del lobo). 
Parmi une foule de muletiers et autres paysans qui puent des pieds, on identifie Don Carlo (rien à voir avec l’autre avec ou sans « s »), le baryton-frère de Leonora, déguisé en étudiant tout à fait crédible quand on connait l’âge moyen des barytons qui abordent un tel rôle, lancé à la poursuite des fugitifs afin de les occire avant qu’ils aient pu copuler (moi aussi je peux parler le Hiero) et surtout noyer dans le sang l’outrage subi par la famille, grande activité traditionnelle hispanique qui occupait la noblesse quand elle ne partait pas massacrer de prétendus indiens sur une terre trouvée par hasard car Colomb comme mon mari (Dieu merci le GPS a été inventé) tenait ses cartes à l’envers. 
Survient alors une Bohémienne, Preziosilla (on a vraiment l’impression que Verdi nous refile les invendus du Trouvère) qui racole tout ce beau monde pour aller faire la guerre en Italie, comme quoi l’opération Condor avait eu une genèse dans l’autre sens.

Ma préconisation est d’arriver à l’opéra en retard à ce moment là. Tout ce qui vient de se passer étant aussi réussi musicalement qu’une double album de Biolay, les cheveux gras en moins, jouez là Castro Alberti à Orange pendant la Gioconda de Caballé ou surtout Milanov pour la Norma de Callas : faites une entrée décalée et remarquée (si vous empruntez une chemise à Bernard on ne vous remarquera que de mieux mais on vous prendra peut être pour Eyvazov ce que je laisse à votre appréciation).
Pendant cette perte de temps où vous auriez mieux fait d'avaler des éclairs de chez Pradier au foyer, on se sera farci quelques airs : « me pellegrina ed orfana » au premier acte, seul aria de soprano qu’aucune chanteuse n’ait jamais osé chanter en récital de peur de faire fuir le public et l’air à boire de Don Carlo ("Perreda son ricco d'amore ou d'onore"), parfait pour se déplacer la voix et souvent grand concours de beuglements

Deuxième tableau : le couvent de la Madone des anges (toujours chez les Espingouins) 
Leonora, qui avait reconnu son frère au tableau précédent, a détalé comme un lapin exempt de myxomatose pour se planquer dans le couvent et le tableau débute par sa prière à la Vierge : « Madre pietosa Vergine », le summum du mauvais goût et qui annonce franchement Gioconda.
Bon ok j’avoue : ayant un goût absolument dépravé pour la décadence et l’outrance hérité d’une adolescence qui se manifeste parfois encore, j’attends ce moment avec l’excitation d’une pucelle devant le tapis rouge de Cannes avant l’arrivée de Brad Pitt et di Caprio.
Cet air vous transforme la rombière qui vous faisait chier au premier acte en un sidérant instrument à vent qui relègue les défuntes-pas défuntes orgues de Notre Dame au niveau d’un vulgaire harmonica. Si la chanteuse surmonte l’épreuve, la suite s’annonce merveilleuse, sinon retournez vous coucher.
Revers de la médaille, les formats qui chantent de telles hérésies vocales ont rarement l’âge et le physique d’une frêle jeune fille mais si l’opéra était un art de vraisemblances cela se saurait (et nous aurait évité Gruberova en « vergine vezzosa »). 
Accueilli par le Père supérieur, Guardiano, elle le supplie de la laisser mener une vie d’ermite dans une grotte des environs. Guardiano qui a compris qu’il faut pas discuter avec les timbrées accepte et convoque les moines pour leur présenter Leonora (déguisée en homme ce qui donne en règle générale d’incoercibles fous rires devant Caballé et je n’ose imaginer Cerquetti en pantalon) et leur fait jurer de respecter la retraite de la jeune femme qu’ils prennent pour un jeune homme (mais je vous rappelle que la principale activité des moines est de confectionner des boissons alcoolisées) au milieu des montagnes.
L’acte s’achève par la prière avec chœur : « la Vergine delli angeli », un des sommets absolus de l’opéra et si vous étiez à Milan ou à Orange, vous savez que Dieu existe.

Entracte

Alors pour ceux qui sont arrivés à l’entracte parce que :
-ils n’avaient pas fini leur dessert aux Grandes Marches
- ils étaient bloqués dans les embouteillages et pleurent que Sainte Geneviève protégea les Parisiens des Huns alors qu’actuellement rien ne les protège d’Hidalgo
- ils connaissent déjà la Forza et on zibé la première partie
Vous n’avez presque rien raté avec deux actes qui ont autant de mouvements que l’encéphalogramme de Ciotti et de séduction qu’une photo de Boutin. Mais maintenant on s’accroche car se profile du lourd (et je ne parle pas du physique de Léonora car Bastille pour brouiller les pistes a embauché deux bombes) 

Troisième Acte, en Italie (comme chez Offenbach les deux pays sont frontaliers)
Croyant Leonora morte, Alvaro est parti pour la guerre (« engagez vous » qu’ils disaient ») .
En bon ténor, tout tourne dans le vide de sa boite crânienne et pauvret il n’assume pas le passé (n’est pas Balkany qui veut) et hulule à la lune son désespoir (au passage on apprend qu’il descend du Grand Inca ce qui pose quand même mais sera toujours regardé par la famille du Marquis de la même façon que Camilla hier a regardé Trump ou moi quand je découvre une limace dans ma salade). On a beaucoup goisé sur cet air réputé inchantable : « la vita é inferno ».
L’erreur est de le penser physiquement ce qui génère souvent un concours de décibels plus ou moins contrôlés dans un style ouvertement dépoitraillé. Un petit format (JK) a su prouver récemment de manière éclatante à Munich que c’était avant tout une question de technique (et de souffle pour tenir jusqu’aux aigus finaux avec un rythme ascensionnel que l’on retrouvera dans Radamès). Moralité après un tel exploit on a retrouvé Enrico 75 affalé en pamoison au fond d’une loge du Stattsoper. Il ne faut pas oublier l’héritage belcantiste toujours présent chez Verdi (et surtout ne pas le voir en précurseur des véristes) : le secret est dans la coloration de chaque note (écoutez le professeur Bergonzi) et vous comprendrez que le souvenir de papa Donizetti accompagne toujours Giuseppino même dans les opéras tardifs. 
Débarque le frérot mais évidemment ils ne se reconnaissent pas !?! (j’ai vraiment besoin de faire un commentaire ?) et tombent dans les bras l’un de l’autre en se jurant une amitié éternelle et plein d’autres choses dégoulinantes (aussi rapide que dans une back room : je pense que l’indien marche à voile et à vapeur et que le Carlo ne s’intéresse pas qu’à ses chèvres castillanes) 
Y a une bataille toujours aussi bien traitée ( !) musicalement chez Verdi (on se croirait dans Macbeth, vous avez le temps de faire un aller retour aux toilettes) d’où Alvaro revient mortellement blessé (enfin c’est ce qu’il croit mais il reste deux actes à meubler, en gros il s’est coupé avec une enveloppe et comme tous les mecs il hurle à la mort). Il fait jurer à son nouveau pote à la vie à la mort de chercher dans ses effets une lettre et la brûler sans la lire (je vous rappelle qu’il est ténor). 
Ok c’est con comme idée et on imagine sans peine la suite mais là Verdi nous pond une de ses plus extraordinaires pages (Posa et Carlo ont une sacrée concurrence) : « Solenne in questa ora ». Vous vous retrouvez les yeux mouillés et l’âme soulevée. Sublime.
Retour au Carlito qui a un côté très féminin en lui quand même : on lui dit je te donne une boite et tu l’ouvres pas . Un vrai mec obéit. Une gonzesse en parle pendant trois plombes et évidemment finira par l’ouvrir (pas la peine de gueuler, c’est pas moi qui est inventé Pandore). 
Le côté masculin de Carlito permet quand même de rendre tout cela écoutable avec une des plus grandes scènes de baryton jamais écrites. Malheureusement je vais encore faire la gueule demain car j’ai été élevé avec Cappuccilli (en alternance avec Zancanaro et Nucci) et depuis je ne vois que des nains, alors que les dieux ont déserté la scène (avec une seule exception -mais laquelle- Tézier).

Le moment est venu de rendre hommage au plus grand des barytons verdiens et pour lequel j’ai poussé mes dieux lares sur la commode de ma chambre pour dresser sa photo devant laquelle j’allume une bougie tous les soirs : Leonard Warren.
In the middle of Act II (as given at the Metropolitan), the duet for Mr. Warren and Mr. Tucker, ‘Solenne in quest’ ora’ brought another crescendo of applause and bravos. Mr. Warren then was left onstage alone to sing the recitative that begins ‘Morir! Tremenda cosa!’ (‘To die! Tremendous moment!’). How ominous this phrase was to prove! Mr. Warren continued into the superb aria that follows, ‘Urna fatale’ (‘Oh fatal pages’), and he had never seemed in better form as his remarkable voice rode the long legato phrases and soared excitingly through the cadenzas to the climactic high notes. At the end, he stood quietly until the shouts of approval had died away. Moving to stage left he completed his next few lines of recitative and then fell forward heavily, as if he had tripped.
Roald Reitan, as the Surgeon, entered, singing his single phrase, ‘Lieta novella, e salvo’ (‘Good news I bring you, I saved him’). No response came from Mr. Warren, as Thomas Schippers, the conductor, waited with upstretched arms to bring the orchestra in.
Uncertainty and wonder gripped everyone for a few seconds, and the audience stirred uneasily. Mr. Reitan then went quickly over to Mr. Warren, knelt by his side. The audience did not know that Mr. Reitan raised Mr. Warren's head slightly, that the stricken baritone uttered faintly the word “Help!” and then went limp. The audience was only aware of Mr. Reitan's looking anxiously into the wings and at Mr. Schippers, and of a voice in the auditorium saying clearly, “Bring the curtain down!”
Raymond A. Ericson (Musical America)
Tébaldi, immensissime Leonora, sa partenaire (habituelle) ce soir là ne chantera plus jamais la Forza. 

Le médecin du camp entre et lui apprend que son ami est sauvé. Carlo exulte : il pourra se venger

Et effectivement au tableau suivant : Alvaro, rétabli, est rejoint par Carlo qui lui révèle sa véritable identité et le provoque en duel mais les deux hommes sont rapidement séparés.
Ne voulant pas encore tuer un Vargas, Alvaro décide de prendre le voile (non mais je rêve).
Je ne peux pas décrire la musique de ce tableau , je n’en garde pas le moindre souvenir ce qui est quand même un signe (soit je devais ronquer soit j’essayais de lutiner la ravissante chose blonde qui place au balcon du ROH) . Ah si : ça commence par l’impayable « rataplan » (non je ne parle pas du chien quoique cela vole aussi haut). Jamais la fameuse phrase de Rossini parlant de Verdi (à l’issue de la première d’Atilla) n’est aussi pleine de sens : « Verdi compose avec un casque sur la tête ». Cet air se place dans le trio de tête des airs les plus cons jamais composés. Avantage pour Preziosilla (chez moi on appelle ça même pas une cagole mais une cagolasse) : qu’elle sache chanter ou pas, on ne verra pas la différence.

Bon : second entracte mais ne vous éparpillez pas (juste un second éclair de Pradier ou vous confisquez à la vieille assise à côté de vous son paquet de bonbons qui vous fait hérisse le poil depuis le début) : le dernier acte justifie les escarres que vous commencez à avoir

Quatrième acte (et dernier, la fin se profile, on s’accroche) 

Pour la première fois depuis près de 3 heures nous allons vivre un acte entier où pas une note ne sera à jeter mais, soyez rassurés, non exempt de conneries.
Quelques années ont passé ; nous sommes de retour au couvent où Fra Melitone distribue en maugréant de la soupe aux pouilleux avec autant d’entrain que Fillon faisant les marché une veille d’élections et de crédibilité que Guerrido parlant du peuple. 
Cette scène apporte pourtant une bouffée d’oxygène avant de plonger une dernière fois pour une longue coulée dans les eaux sombres du drame. Bacquier me laisse un souvenir immense à Orange. 
Comme dans toutes ses communautés unisexes et vivant en système clos, le Melitone nous pète une crise de jalousie parce qu’un noiraud est le chouchou de padre Guardiano (Alvaro planqué sous le déguisement de Père Raphaël), c’est mesquin un moine.
Se pointe Carlo qui a mis 5 ans a retrouvé la trace d’Alvaro (mais Placido l’a dit : il est con à participer aux Marseillais) et qui d’entrée le provoque en duel (faut dire que quand on n’a pas fouraillé aussi longtemps faut que ça sorte). Par égard pour les lieux saints, ils décident d’aller se battre dehors (m’est avis que Melitone aurait pourtant adoré, il ne se passe jamais rien dans ces couvents, la Nom de la Rose brodera sur le sujet en essayant de pimenter). Cela donne un troisième duo « le minaccie I fieri « mais en gros Alvaro aura passé plus de temps avec Carlo qu’avec sa sœur tout comme Carlo-Posa qu’avec Elizabeth : faudrait quand même creuser le sujet ou Verdi nous faisait il une crise mozarto- misogyne ?
Et où vont-ils se battre ? Hornachuelos fait 909,2 km², c’est un des plus beaux endroits d’Andalousie mais non il faut qu’il s’étripent devant l’entrée de la grotte de Leonora. Quand on pense que l’Espagne est à cette époque « un empire où le soleil ne se couche jamais », y a pas d’autre endroit pour Alvaro que d’embrocher Carlo sur le paillasson de sa sœur ! 
Entretemps la grosse qui plane dans sa grotte geint et demande à Dieu de lui accorder la paix « pace, pace moi Dio ». On peut se dire que l’air atterrit comme un cheveu pour la soupe mais n’empêche qu’on est venu spécialement pour ça. Outre qu’il présente l’intérêt d’être un des très rares arie où Jérôme ne dira pas que Sutherland l’a, aurait pu, aurait du, chanté(r), c’est évidemment un des plus magistraux airs verdiens qui requiert un souffle de forge et la capacité de moduler un pianisissime flottant qui fera tomber en pamoison la moitié de la salle surtout quand elle est chauffée aux phéromones dégagées par Netrebko. Je n’en dis pas plus car à partir de demain, des pages et des pages vont être écrites sur le « maledizzione » final (si-si-si-fa-Sibémol). Quand et comment faut il prononcer le mot entre la version de base (partition) et à l’extrémité du curseur la version Caballé (« aaaaaaaaaaaaaaaaaaa-eeeeeeeeeeeeeeeeeeee ») … 

La réalité finit par lui retomber sur les épaules (ou plutôt les pieds car ducon est par terre). Se penchant sur lui, elle se fait poinçonner par son frangin dans un grand esprit de famille.
Padre Guardiano tout suant de l’escalade arrive sur ses entrefaites, « maledizzione, maledizzione ». Entre Rigoletto la semaine dernière et la Forza ce soir je n’ai pas la moindre idée du nombre de fois où j’aurais entendu prononcé ce foutu mot. 
Le final peut commencer : « Non imprecare ». Léonora appelle au pardon, Guardiano ordonne à Alvaro de ne pas se suicider et ce dernier se lamente de rester puceau. Nous sommes dans la grande tradition d’écriture verdienne : chacun part sur sa ligne mais les sinusoïdes se rejoignent et lancent la section centrale -sublime- du trio.

La version originale de Saint Petersbourg s’achevait par le suicide d’Alvaro (mais verdi trouve que « les cadavres s’empilaient trop ») puis le chœur des moines reprenait dans le même procédé que Don Carlos et le Trouvère en VF le thème de la "vergine degli angeli". C'était beau comme de l'antique mais la touche de trop sucrée qui vous donne des renvois après un dessert à tuer un diabétique.

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