Pierre-Emmanuel Rousseau,

son nom de philosophe dans le sillage d’un Ponnelle.

 

Photographie © Thomas Lang

 

Pierre-Emmanuel Rousseau est né dans une famille de mélomanes, à Rouen, une famille exilée de son Algérie native. La passion rouge et or dont parlait Cocteau y coule dans les membres de tous et sa grand-mère a rendu son dernier soupir en chantonnant « Connais-tu le pays où fleurit l’oranger ? » de Mignon. Il a vu son premier opéra dans la salle du Théâtre des Arts dès l’âge de 5 ans, c’était le Barbier de Séville qu’il vient de monter (et avec quel brio !) à Strasbourg en septembre dernier…

Dès l’enfance, sa vocation se fait jour et il s’amuse à mettre en scène ses sœurs « avec plus ou moins de bonheurs, pour elle » déclare-t-il dans un sourire. Il apprend le violon de manière approfondie, dans une classe à horaires aménagés et au Conservatoire (CNR) de sa ville natale d’où il sort bardé de quatre premiers prix. Il étudie le chant avec Elsa Maurus qui le met en contact avec metteur en scène Marc Adam qui dirige alors l’Opéra de la capitale normande et dont il devient, à 17 ans à peine, l’assistant. Il occupe la même fonction auprès de Jean-Claude Auvray, dont il garde le souvenir d’un « homme très dur » dans le travail, pour une Madame Butterfly qui va beaucoup voyager, et avec John Dew pour une Tosca montée salle Favart où Cynthia Makris qui interprète le rôle-titre le prend sous son aile.

 

Don Pasquale

(photographie © DR)

 

Il intègre le TNS (Théâtre national de Strasbourg) où il assiste Stéphane Braunschweig pour des pièces de théâtre de Kleist ou de Molière mais aussi pour une mémorable Jenufa au Théâtre du Châtelet en mai 2003, avec K. Mattila, R. Plowright et S. Margita sous la direction de S. Cambreling. Il participe aussi à la création d’un spectacle d’après l’œuvre de Pierre Cami, Petits drames comiques, pour lequel il compose la musique de scène.

A partir du milieu des années 2000, il devient l’assistant attitré du fameux tandem Deschamps-Makeïeff. D’abord sur un pasticcio mozartien dirigé par L. Equilbey (Mozart Short Cuts) puis sur le spectacle d’ouverture de l’ère Deschamps à l’Opéra-Comique, L’Etoile de Chabrier sous la direction de J-E Gardiner à Paris et de F-X Roth à Nîmes (théâtre alors co-dirigé par les parents des Deschiens) et sur de nombreuses raretés : Zampa de Hérold, Moscou quartier des cerises de Chostakovitch à Lyon, La Calisto de Cavalli au Théâtre des Champs-Elysées…autant de spectacles dont il est la cheville-ouvrière. En contrepartie de ce dur labeur de l’ombre, il obtient de signer une production de L’Amant jaloux de Grétry, salle Favart et à l’Opéra royal de Versailles (2009) qui lui donne une « extrême visibilité » mais sans retombée véritable… Le temps de voler de ses propres ailes est encore et toujours retardé et il accepte de suivre Macha à la Criée, avant de jeter l’éponge dans le Vieux Port…

 

Le Barbier de Séville

(photographie © Klara Beck)

Il entame alors une traversée du désert dont son ami le chanteur suisse Bernard Richter le délivre en 2012 en le présentant au directeur de l’Opéra de Bienne qui devient, jusqu’à aujourd’hui d’ailleurs, son port d’attache. Mais comme les étiquettes ont la vie dure dans le microcosme, cet ancien assistant des Deschamps-Makeieff est catalogué, une décennie après !, aux ouvrages légers. Il est vrai qu’il possède un sens du timing comique et une approche raffinée du genre. Il a monté son Barbier à l’Opéra du Rhin, unanimement salué par la critique, en voyant en Rossini le précurseur du Dadaïsme via ses Péchés de vieillesse, en essayant de retrouver l’esprit de Beaumarchais, fusant de saillies verbales non dénuées de cruauté, derrière la folie organisée du cygne de Pesaro. En ayant en tête toute la trilogie de Figaro qui présente Rosine comme une femme qui, in fine, aura tout raté et qui en sera donc réduite à n’être plus qu’une épouse, à rebours de la société qui s’installe alors.

Il puise aussi son inspiration dans la peintre, celle de Goya et de Manet (en songeant à son Toréador) en la matière. Sa culture visuelle et cinématographique est fort large. Sa vision des Fées du Rhin d’Offenbach s’origine dans le travail d’un photoreporter qui a couvert la guerre de Tchétchénie avec des réminiscences felliniennes (d’Amarcord à Intervista) ou kusturiciennes (Chat blanc, chat noir, Papa est en voyage d’affaire) sans oublier l’arrière-monde hérité d’un film rare et sous-estimé de John Huston, Promenade de l’amour et de la mort.

A l’instar d’un Py mais sans esprit de système, Pierre-Emmanuel avoue une fascination vraie pour les chanteurs, « car ils se mettent à nu et ne peuvent guère tricher », pour leur côté de « grands funambules ». Il adore aussi et exalte l’artificialité intrinsèque du genre lyrique, « un des derniers rituels de notre temps » comme il le définit très justement.

 

Le Comte Ory

(photographie © DR)

 

Tout chez lui mature et fermente depuis fort longtemps, avec de la suite dans les idées comme un obstinato démesuré. A cet égard il est cocasse de noter qu’il a ouvert le bal de son mariage par une valse des Fées du Rhin dix ans avant d’initier le beau projet tourangeau d’exhumation de chef d’œuvre en langue française ! Sur le Barbier de l’Opéra du Rhin, il a travaillé pendant plus d’un an, très en amont donc, avec le formidable chef Michele Gamba sur la rythmique et les sonorités de la partition, le tout mis en regard de sa scénographie et de sa mise en scène impeccable et savoureuse.

Dans un milieu où l’imposture pullule, c’est notre artiste haute couture par excellence, un homme-orchestre d’une rare probité et comme habité par un certain sens de ce qui élève.

Jérôme Pesqué

 

Texte © Jérôme Pesqué, novembre 2018.

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