Gertrud Elisabeth Mara (1749-1833)

 

 

Portrait gravé par Bertarelli, Milan.
Photographie © DR

 

"La nature m'a favorisée de tout ce qui est nécessaire pour un chanteur accompli,
la santé, la solidité, une voix brillante, une tessiture étendue, une intonation pure,
une gorge flexible, un caractère vif, passionné et sensible
"
Gertrud Elisabeth Mara (Autobiographie)

 

(Les interprètes créateurs - VI )

 

Gertrud Elisabeth Mara née Schmeling (ou Schmähling)

 

Gertrud Elisabeth Mara naquit à Cassel, le 23 février 1749 ; son père, Johann Schmeling, était un musicien au talent modeste, qui arrondissait ses fins de mois en réparant des instruments.

On a avancé que la petite fille était attirée par le violon dès ses quatre ans, et qu'elle aurait appris seule à en jouer. Vers ses cinq ans, son père lui donna des leçons, et elle put désormais se produire en duo avec lui.
Pendant ses jeunes années, elle fut atteinte de "englische Krankheit" (rachitisme), dont elle mit longtemps à se remettre. Cette maladie explique qu'elle ait peu fréquenté d'autres enfants, et ait passé beaucoup de temps dans l'atelier de son père. L'irrégularité de son développement physique vient sans doute de cette maladie infantile, et non du fait que son père l'aurait attachée à une chaise durant la journée pour l'empêcher de toucher et d'endommager les instruments qu'il avait en dépôt chez lui... comme le veut une certaine légende !


Les tournées européennes : l'Allemagne (1755-1759) et l'Angleterre (1759-1764)

Lorsqu'elle eut six ans, en 1755, son père l'emmena à Francfort pour une tournée de concerts afin d'exhiber sa virtuosité au violon. Elle plut à tel point qu'elle put donner un concert par souscription, dont le produit lui paya des leçons complémentaires.

Sa santé s'améliorant, son père organisa également divers concerts dans les villes d'eau et divers palais, dans le Brabant, les Flandres, et à Rotterdam, Utrecht, Amsterdam, Haarlem, Leyde... Les concerts n'étaient pas très rémunérateurs, mais la petite fille avait le don d'attirer la sympathie. Elle mentionne dans son autobiographie deux dames, une à Anvers et l'autre à La Haye, dont les maîtres à chanter lui donnèrent quelques leçons. Elle se souvient avoir alors appris quelques airs italiens, mais il n'est pas précisé si elle chantait lors de ses concerts ou se contentait de jouer du violon.

Père et fille se produisirent également à Vienne. L'ambassadeur anglais en poste à Vienne conseilla à Johann Schmeling de tenter sa chance en Angleterre.

Les Schmeling arrivèrent à Londres en 1759. La petite musicienne prodige de dix ans attira l'attention de plusieurs mécènes, dont la Reine, devant laquelle elle se produisit lors de soirées privées.

Elle fit également ses débuts scéniques avec d'autres jeunes artistes au Théâtre de Haymarket le 23 avril 1760, comme en témoigne l'annonce suivante, parue dans The Public Advertiser du 23 avril 1760 :

 

"By Particular Desire. At the little Theatre in the Haymarket. This Day, April 23, there will be a Concert of
VOCAL AND INSTRUMENTAL MUSIC
The vocal parts by Signor Tenducci, Signora Calori, and by Signor Qualici.
The Solos by young Performers, who never appeared in Public, as a solo of Signor Giardini's on the Violin by his Scholar Master Barron [sans doute Hugh Barron, futur élève du peintre Reynolds], thirteen years old; a Lesson on the Harpsichord by Miss Burney, nine years old; with a Sonata of Signor Giardini's accompanied by a Violin; a Solo on the Violoncello by Master Cervetto [James, le fils du grand violoncelliste], eleven years old; a Duet on the Violin and Violoncello by Master Barron and Master Cervetto; a Quartetto by Miss Schmelling, Master Barron, Master Cervetto, and Miss Burney. With several full Pieces by a select Band of the best performers.
The doors to be opened at five o'clock. To begin at seven.
Pit and Boxes laid together at Half-a-guinea. Gallery five shillings.
Tickets to be had at Arthur's, St. James's Street; at Mr. Walsh's music-shop, Catherine Street; at Mr. Johnson's music-shop, Cheapside, and at the Theatre; where Ladies are desired to send their servants to keep places.
"

 

"Miss Burney" était Esther (ou Hetty), la plus jeune fille du musicographe Charles Burney, qui continua par la suite sa carrière de claveciniste. Gertrud Schmeling poursuivit longtemps sa relation amicale avec la famille Burney, comme on le verra.

Aucune autre date de concert public n'est connue pour ce premier séjour anglais. Selon The Manager's Notebook (1837-1838), Gertrud Schmeling se serait principalement produite dans des tavernes, comme celle du Rising Sun, "for such rewards as they were pleased to give" [pour la rémunération qu'on voulait bien lui offrir.] Il semble bien que ces années furent difficiles, et la reconnaissance publique très faible. Dans son autobiographie -qui s'arrète en 1793-, Gertrud Mara l'explique par le fait qu'elle était la première virtuose enfant à se produire ainsi. Les jeunes Mozart, qui arrivèrent à Londres au moment où les Schmeling en partaient, eurent également du mal à remplir les salles.

Les Schmeling visitèrent également Rochester, Canterbury, Douvres, York et même Dublin, où le père fut emprisonné pour dettes (1761), comme cela lui arriva par la suite à Londres, en 1764, durant trois mois.
Des dames anglaises persuadèrent Schmeling de faire abandonner le violon à sa fille, "car c'était un instrument peu adapté pour une jeune fille" (Autobiographie) et de se consacrer au chant. Il est vrai que cet instrument était perçu comme typiquement masculin et se prêtait fort mal à une carrière de musicienne.

Il n'en était pas de même pour la guitare, instrument à la mode, et la jeune fille acheta un instrument fait à sa mesure. Des leçons lui furent données par le guitariste Roderigo.

Ce premier apprentissage fut crucial pour la formation de la chanteuse. Gertrud Mara le reconnaissait elle-même : "Je recommande à toute personne souhaitant étudier le chant de faire du violon et du violoncelle (ne serait-ce que des gammes), car sinon, comment comprendrait-on qu'on est trop bas ou trop haut, sinon par le mouvement de ses doigts ?" (Autobiographie) Précisant sa pensée une autre fois, elle indiqua que le mouvement du doigt sur la corde permettait de rendre perceptible audiblement comme physiquement le moindre écart de justesse.

Gertrud Schmeling aurait alors pris des leçons de chant durant quelques semaines avec Paradisi (sans doute Pietro Paradies), qui était fort estimé comme professeur à Londres dans les années 1750. Mais Paradies était principalement prisé comme professeur pour les instrumentistes, aussi il faut regarder avec quelque distance l'affirmation que Schmeling aurait fait cesser les leçons car son professeur la serrait d'un peu trop près... Dans son autobiographie, la cantatrice précise les termes de l'apprentissage qui ne sont pas plus outrageants que les conditions habituelles : le professeur -qui reste anonyme dans son autobiographie- se voyait verser une partie du cachet de ses élèves, une fois leur carrière lancée.

 

 

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Quand les Schmeling retournèrent en Allemagne en 1765, à Francfort et Cassel (où la mère de Gertrud était morte en 1764), la jeune chanteuse ne perdit aucune occasion d'aller entendre ses collègues. Elle considère d'ailleurs que son apprentissage se fit principalement en allant écouter les autres : "Ma manière de chanter changea après avoir visité avec assiduité les théâtres de Cassel et de Braunschweig."

C'est sans doute à cette période que son père aurait essayé de faire engager sa fille à la cour de Berlin. Il échoua. L'histoire raconte que Fréderic II refusa de l'entendre car elle était Allemande, et qu'il était convaincu qu'elle avait un "accent tudesque" qui la rendait impropre à chanter l'opéra italien. Son commentaire est resté célèbre : "Une chanteuse allemande ? Je prendrai autant de plaisir au hennissement de mon cheval." Le chanteur Morelli qui serait allé entendre Mara, lui aurait alors dit "Ella canta come una Tedesca". Si l'histoire est vraie, on peut également s'étonner de l'audace de Schmeling de présenter une chanteuse aussi inexpérimentée pour ce type de poste....

En 1766, la cantatrice fut engagée par Johann Adam Hiller (1728-1804), qui l'entendit à Leipzig. Il fut tant marqué par son interprète qu'il fonda par la suite une école de chant dans cette même ville, la fameuse Gesangsschule, au départ de celle qui fut son élève préférée. Sensible au besoin de former des musiciennes compétentes, il fut un avocat passionné de la place professionnelle des femmes dans la vie musicale. Hiller était un chef d'orchestre dynamique, qui dirigeait des Grosses Concert fréquents dans la ville, programmant souvent des oratorios. Celui qui fut un des meilleurs pédagogues de son temps, tint un rôle non négligeable dans la formation de la cantatrice, même si celle-ci nia par la suite dans son autobiographie avoir été son élève. Hiller forma également la chanteuse Korona Schröter, qui fut engagée par la suite à Weimar par Goethe.

En dehors des concerts à Leipzig, elle se produisit également dans des cours voisines, ainsi qu'à Dresde et Ludwigslust.

Un de ses admirateurs de Leipzig, Ernst Ludwig Gerber (1746-1819), violoncelliste dans la fosse des Grosses Concert de Hiller, et auteur du Historisch-biographisches Lexicon der Tonkünstler (1790-1792) décrit ainsi la voix de Gertrud Schmeling :

 

"Sa voix est brillante, pleine et sonore, et avec une légèreté étonnante, elle est encore si forte que je l'ai entendue à Leipzig chanter sans forcer le moins du monde au dessus des choeurs, des trombones et des trompettes, d'un effectif de plus de cinquante chanteurs et instrumentistes. Sa tessiture étonnante va du Sol sans lignes au Mi avec trois lignes, sans rupture et avec la même puissance. Ses sons clairs excitent ses auditeurs, et les conduit à l'étonnement et à l'enchantement par le tempo, la perfection et la rondeur de ses vocalises. Il est impossible pour ses auditeurs de l'écouter en silence - des salves d'applaudissements l'interrompent régulièrement, et les plus grandes difficultés disparaissent immédiatement à travers l'agilité avec laquelle elle les exécute. Son style préféré est l'air de bravoure. Mais grâce à son talent divin et son intuition pénétrante, elle chante les rondos et les adagios avec le plus grand charme et sensibilité, et c'est remarquable qu'au Concert Spirituel à Paris elle put satisfaire le public le plus exigeant en chantant le rondo expressif de Nauman "Tu m'intendi". Elle chante en allemand, italien, français et anglais, avec clarté et un excellent accent.
Elle n'a pas d'embonpoint, et n'est pas une beauté, mais malgré cela, n'a pas de traits repoussants. Son coeur chaleureux rayonne sur tous ses traits, avec le résultat qu'on est saisi d'admiration dès qu'on la voit." (Gerber, Lexicon, col. 856-865)

 

En cinq ans, elle acquit une connaissance plus approfondie de la musique et développa un style brillant dans l'exécution. Elle devint également une bonne claveciniste et se produisit dans des concerts en public. Il semblerait qu'elle ait travaillé sa voix au moins quatre heures par jour à l'aide du manuel de Pier Francesco Tosi [Opinioni de' cantori antichi e moderni, o sieno osservazioni sopra il canto figurato. Bologne, 1723], étudié les langues étrangères et prit des cours de danse.

Hiller lui fit travailler de nombreux airs d'opéra, et elle développa une bonne technique de déchiffrage a prima vista, avantage de sa première formation de violoniste.

En 1767, elle fit ses débuts scéniques dans Talestri, opéra de l'Electrice de Saxe, Maria Antonia, à Dresde. Cette dernière l'avait entendue en concert et souhaita l'engager. Comme la jeune femme n'avait jamais incarné de rôle scénique, elle fut patiemment dirigée et formée par l'électrice elle-même.
De retour à Leipzig, elle continua à engranger les succès. Sa participation à l'oratorio Sant'Elena al Calvario de Hasse fut l'occasion d'un poème laudateur de Goethe, qui était un ami de Hiller, "Klarster Stimme, froh an Sinn…" :

 

"Pour Demoiselle Schmeling,
Après un concert de la Santa Elena de Hasse,
Leipzig, 1771.
La voix claire, pleine de joie,
Pur don de la jeunesse,
Tu suivis la Reine
Jusqu'au Saint Sépulcre.
Là où tout aboutit,
parmi les bienheureux,
Ton chant m'entraîna
Moi, l'émerveillé.
(Traduction de Roger Blanchard et Roland de Candé)

 

En effet, elle décida d'aller en Italie étudier la méthode de chant italienne ; il semblerait qu'elle ait été déjà persuadée que c'était la seule valable. Commentant la remarque de Morelli à son sujet, elle précisa "qu'il avait évidemment raison, car où aurait-elle pu acquérir cette méthode (qui est la seule valable), et que tous les chanteurs, toutes les nations, tous les instrumentistes essayent d'acquérir". (Autobiographie)
Son voyage la conduisit à Postdam où elle fut auditionnée par Frédéric II de Prusse : cette audition allait changer le cours de sa carrière.

 

 

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Les années berlinoises : 1771-1779

En 1771, Gertrud Schmeling fut de nouveau recommandée à Frédéric II de Prusse. Mais cette fois-ci, comme "la plus brillante chanteuse du siècle". Sur les instances du Comte Zierotin-Litgenau (le "directeur des spectacles") et de Franz Benda, le monarque consentit à l'auditionner, ce qui est ainsi relaté de manière relativement peu modeste par Mademoiselle Schmeling dans ses Mémoires.

Quand elle arriva à Sans-Souci, le Roi jouait un concerto avec un effectif de deux violons et un clavecin, avec Quantz comme auditeur. Quand il eut fini, Frédéric la fit appeler dans son salon de musique.

 

" Le Roi était assis dans un sofa avec le général [Tauenzien], près de trois lévriers italiens - qui aboyèrent quand ils me virent. Le Roi les appela à lui, et je m'approchais pour embrasser le bord de son manteau, mais il ne me permit pas de le faire. Au lieu de cela, il me dit "Allons-nous vous entendre ?" Je lui répondis : "Comme Votre Majesté le souhaite." et me tournais vers le clavecin. A cette époque, je n'étais pas anxieuse de gagner l'approbation du Roi, parce que j'avais envisagé de partir de toute façon en Italie pour étudier de manière plus approfondie ; aussi n'avais-je pas la moindre peur. De plus, je savais ce que je faisais. Donc, je restais là très calmement, regardant les tableaux magnifiques, comme on jouait la ritournelle de l'air ; puis je chantais l'air en entier. Le Roi me dit "Bravo" plusieurs fois, et à la fin de l'air, il vint à moi, me demanda qui étaient me professeurs, et si je pouvais chanter à vue. Je dis que oui, et il me tendit le fameux air de braboure de Britannico, l'opéra de Graun, "Mi paventi, il figlio indegno".

Je le lu, et le chantais, comme c'est ma façon, une demie fois plus rapide que cela avait été chanté par Astrua, qui m'avait précédée dans le rôle. Les musiciens avaient du mal à me suivre ; je pense qu'ils se disaient que j'étais une espèce de sorcière. Le Roi parut admirer mes capacités. Le soir suivant, je fus appelée pour me produire à nouveau, et ainsi pendant six semaines. J'étais souvent sur le point de demander la permission de partir en voyage en Italie de manière à me perfectionner, mais le roi me dit que je n'en avais nul besoin et que si je le faisais, mon chant se détériorerait. Il était en général fort gracieux avec moi, presque galant. Je pense que nos conversations lui plaisaient, comme de me voir le regarder directement dans ses grand yeux bleus, plutôt que de regarder par terre, comme tant d'autres, qui disaient qu'ils ne pouvaient soutenir son regard."
("Eine Selbstbiographie der Sängerin Gertrud Elisabeth Mara," O. von Riesemann (éditeur) dans Allgemeine Musikalische Zeitung, Vol. X (11 août -29 septembre 1875), pp.497-98.)

 

Elle fut engagée comme prima donna après ces six semaines de concerts impromptus, et reçut un salaire annuel de 3 000 thalers pour une période de deux ans.

En 1771, elle chanta dans Piramo e Tisbe de Hasse à Potsdam, avec Concialini.

L'ambiance musicale de Berlin dût être stimulante au début. On sait qu'elle étudia la théorie musicale avec Kirnberger.

Elle décrit ainsi le contexte professionnel dans lequel elle se trouvait :

 

"Le travail était aisé. Le Carnaval durait environ six semaines ; on produisait deux opéras, chacun donné cinq fois. Le personnel de la troupe consistait en huit personnes : Porporino, contralto, et chanteur étonnant dans l'adagio, soixante ans ; Concialini, soprano et chanteur agréable dans le cantabile, environ trente-six ans [...] Grassi, un ténor moyennement bon, et également trois sopranos moyennes [...] Une seconda Donna appelée Casparini, de soixante ans [....] et moi-même. L'entrée pour l'opéra était gratuite. [....] L'opéra était si grand qu le roi faisait appeler une compagnie d'un de ses régiments pour se placer au parterre pour réchauffer la salle. Le roi se tenait avec ses généraux juste derrière l'orchestre et nous lorgnait, en criant souvent Bravo. [...]"

 

Cependant, au bout d'un an, elle se querella si violemment avec son père (qui avait été engagé dans l'orchestre) que Frédéric II leur ordonna de vivre séparément. Ce dernier était apparemment violent avec sa fille.

Peu de temps après, Gertrud fut impliquée dans un scandale concernant ses relations avec un violoncelliste de l'orchestre, Johann Baptist Mara (1744-1808). Elle demanda la permission de l'épouser. Frédéric II refusa, car l'homme était notoirement connu pour sa paresse et sa vie dissolue. Les deux amants auraient alors tenté de s'enfuir hors de Prusse. Frédéric II fit emprisonner J B Mara. Schmeling offrit alors de quitter Berlin si le mariage était conclu. Le roi accepta mais uniquement à la condition que Gertrud Schmeling serait attachée de manière permanente à la cour pour le reste de son existence.

Le mariage se fit donc vers 1772 ; elle eut le loisir de s'en repentir, son mari se montrant aussi dissolu et arrogant qu'on le lui avait laissé entendre.

Mme Mara, très mécontente de son sort dans la troupe de l'opéra de Berlin, fit souvent semblant d'être malade -l'anecdote selon laquelle Frédéric II dépêcha un groupe de soldat qui menaça d'emporter le lit et la malade sur scène, est restée célèbre-, chanta parfois prise de boisson et essaya de trouver tous les moyens possibles pour échapper à son sort.

Le musicographe Charles Burney qui la rencontra à Berlin à cette période la décrit ainsi :

 

"Mlle Schmeling me reçut avec politesse et simplicité. Elle est petite et sans beauté, mais son visage n'a rien de désagréable ; bien au contraire, il respire une bonne humeur qui la rend d'un abord facile et engageant. Ses dents sont irrégulières et avancent à l'excès mais sa jeunesse et son sourire la rendent plutôt agréable à voir.
Je m'aperçus qu'elle n'avait pas oublié son anglais ; certes les mots ne lui venaient pas toujours, mais ayant appris notre langue dans son jeune âge, il lui était resté une prononciation parfaitement correcte. Comme je l'en priais, elle consentit à chanter peu après mon arrivée chez elle. Elle commença par un redoutable air de bravoure de Traetta, que j'avais déjà entendu chez la Mingotti. Son exécution fut admirable et répondit pleinement à la haute opinion que j'avais conçu de ses capacités ; je trouvais seulement sa voix un peu voilée, et pas tout à fait aussi forte que je m'y attendais. Il est vrai qu'elle se plaignait d'une indisposition, souffrant d'une toux et d'un rhume léger ; malgré cela, la voix était douce et parfaitement juste. Elle avait un trille excellent, une bonne expression, et une facilité stupéfiante dans l'exécution et l'articulation de diminutions rapides et difficiles.
Pour second air, elle chanta un Larghetto de Schwanenberg, compositeur résidant à Brunswick ; ce morceau était très joli en lui-même, mais elle le rendit véritablement délicieux par son goût et son expression ; sans prodiguer inutilement les fioritures, elle sut les approprier judicieusement au style de la musique et à l'idée du poète.
Elle chanta ensuite un andante tiré du rôle qu'elle étudiait pour le carnaval, dans la Merope de Graun elle s'en acquitta avec un goût et une expression parfaitement accordés à ce morceau. [...]"

 

Le correspondant allemand de Charles Burney, lui avait précisé qu'elle "chante du sol grave jusqu'au contre-mi avec la plus grande aisance ; sa volubilité et son portamento di voce me paraissent inégalés." (Charles Burney, The Present State of Music in Germany, The Netherlands and the United Provinces - traduit par Michel Noiray, Voyage Musical dans l'Europe des Lumières. Paris ; Flammarion, 1992, pp. 404-405)

Les principaux opéras chantés lors des festivités de Carnaval étaient les suivants (les opéras dans lesquels chanta Gertrud Mara sont indiqués en gras) :

Carnaval de 1772-73 : reprise de I Greci in Tauride (d'Agricola) et de Merope (opéra de Graun, créé en 1756, pour lequel Frédéric II avait fourni des textes mis en vers par Tagliazucchi.)

En 1773, la cantatrice se produisit dans L'Eroe Cinese (Der Chinesische Held) de Hasse, au théâtre de Sans-Souci : elle chanta Lisinga, face au Leango de Grassi, au Silveno de Huber/Porporino, à l'Ulania de Mme Gasparini et au Minteo de Concialini.

Carnaval de 1773-74 : reprise de Arminio (Hasse, livret de Pasquini. Mara prit la suite de la Faustina) et de Demofoonte (Graun, avec trois airs composés par Frédéric II, sur un livret de Metastasio)

Carnaval de 1774-75 : reprise de Semiramide (Graun) et de l'Europa galante (Graun, livret de Villati d'après La Mothe, 1748)

Carnaval de 1775-76 : Attilio Regolo de Hasse (livret de Metastasio, créé à Dresde en 1750) et reprise de Orfeo (Graun, livret de Villati, adapté de Du Boulay, créé en 1752)

Durant l'été 1775, elle interpréta à Potsdam le rôle d'Elpinice dans le Partenope de Hasse, face à Concialini et Porporino.

Eté 1776 : reprise d' Angelica e Medoro (arrangé par Reichardt et Landi; pour la visite du Grand Duc de Russie.)

Carnaval de 1776-77 : reprise d' Angelica e Medoro (arrangé par Reichardt et Landi) et Cleofide de Hasse (livret de Metastasio, créé à Dresde en 1728, Frédéric II étant présent) Gertrud Mara chanta Cleofide face à l'Alexander de Conciali.

Carnaval de 1777-78 : reprise de Rodelinda (premier opéra composé par Graun pour Berlin en 1741, livret adapté par Rolli par Botarelli). Mara chanta évidemment le rôle-titre, face à Concialini en Bertarido ; et Artemisia (de Hasse, livret de Migliavacca ; la musique fut arrangée par Reichardt; créé à Dresde en 1754)

Il n'y eut pas d'opéra jusqu'en décembre 1779 à cause de la Guerre de succession de Bavière.

Décembre 1779 : reprise de Rodelinda (Le carnaval prit fin le 13 janvier 1780 à cause du décès de la princesse Amalia et aucun autre opéra ne fut donné cette saison)

En 1774, à la mort d'Agricola, Karl Friedrich Fasch le remplaça. Il avait été depuis 1756 l'assistant de C. P. E. Bach. Il tint le poste de Kapellmeister sans en avoir le titre entre 1774 et 1776. Il fut remplacé en 1776 par J. F. Reichardt, qui fut Kapellmeister en titre. Ils écrivirent de nombreux airs taillés sur mesure pour la Mara, dans les ouvrages que l'on remettait au théâtre.

Les péripéties qui entourent la reprise d'Angelica e Medoro illustrent assez bien l'ambiance artistique de l'opéra de Berlin.
En juillet 1776, Frédéric II reçut la visite du Grand Duc Paul Petrovitch. Pour les festivités qui entouraient cette visite, Frédéric demanda deux mois avant à ce que la compagnie d'opéra reprenne l'Angelica e Medoro de Graun déjà donné en 1749. Il exigea que Reichardt et Landi -le dernier librettiste engagé en 1767- écrivent un nouveau prologue qui célèbre les génies de la Russie et de la Prusse, et qu'ils pratiquent des coupures dans l'oeuvre, qui serait donné au petit théâtre de Postdam. L'air principal , "Nell' orror d'altra foresta", écrite pour Astrua en 1749 devrait être recomposé spécifiquement pour Mara. Le Baron Von Armin, directeur du Schauspiel, était chargé de la supervision des préparatifs.

Ces ordres précis plongèrent la troupe dans une perplexité proche de la panique. Landi se rendit compte dès le 25 mais qu'on ne pourrait transférer l'opéra dans le plus petit théâtre. Comme il s'en explique dans une lettre à Von Armin, comment faire rentrer la tempête sur le plateau ? Il serait donc obligé de modifer le livret de manière plus importante, tout en s'assurant que si la nouvelle mouture de l'opéra devait être donnée à Berlin en période de carnaval dans le plus grand théâtre, il retrouverait sa magnificence de décorations. A la suite de ce courrier, Fréderic II décida de faire représenter l'oeuvre à Berlin, plutôt que de la modifier pour une seule représentation à Potsdam. Landi se borna à écrire un nouveau prologue (un duo entre les deux Génies de la Russie et de la Prusse, qui devaient être chantés par le Signor Tosoni et Madame Koch) et de faire quelques modifications. Reichardt le composa, ainsi que l'air écrit pour la Mara.

Mais cette dernière, furieuse de devoir chanter un air de Reichardt qu'elle détestait et traitait d' "égocentrique arrogant", renvoya au roi la partition de son air, accompagné d'un mot indiquant qu'elle refusait de chanter cette musique. Frédéric II écrivit alors un Cabinetsordre afin qu'elle soit arrêtée et conduite à la prison de Spandau. Dans la marge il inscrivit, "elle est payée pour chanter et non pour écrire."
Par ailleurs, les répétitions se passaient assez mal, car le Génie de la Prusse (Tosoni) était grand et robuste, alors que le Génie de la Russie (Koch) était petite et timide, ce qui pouvait conduire à un incident diplomatique. On remplaça donc Koch par Porporino, qui fut flanqué de Madame Koch prête à chanter le rôle au cas où ce dernier n'aurait pas eu le temps de le mémoriser, et qui l'aurait alors mimé...

La représentation donnée fut acceptable. Madame Mara, finalement restée en liberté, aurait chanté magnifiquement toutes les parties écrites par Graun, mais aurait délibérément mal interprété l'air de Reichardt, si l'on en croit les mémoires du temps. Mais il n'était forcément nécessaire de l'emprisonner pour la faire chanter, une menace contre son mari était apparemment une incitation suffisante.

Gertrud Mara reçut vers 1779 des offres avantageuses de Londres. Elle demanda un congé qui lui fit refusé.

En août 1779, Gertrud et son mari finirent par fuir Berlin. La légende veut qu'ils se soient enfuis dans des circonstances rocambolesques. Faut-il croire tous ces récits ? La guerre de succession de Bavière qui avait éclaté en 1778 avait de toute façon sonné le glas de l'opéra à Berlin. Frédéric II assista pour la dernière fois à un opéra lors du Carnaval 1780-1781.


Voyages continentaux : Munich et Vienne

Les époux Mara traversèrent l'Europe ; passant par Leipzig et Dresde, ils arrivèrent à Vienne en 1780 où ils seraient restés deux ans, mais les mentions de sa collaboration avec Nancy Storace durant cette période à Vienne sont erronées, puisque la cantatrice anglaise n'y arrivera qu'en 1783... Il s'agit peut-être d'une confusion avec leur collaboration forcée au King's Theatre.

Ils étaient également passés par Munich en novembre 1780.
Nous avons quelques détails de leur académie commune du 8 novembre, durant laquelle elle chanta trois airs, grâce à la correspondance de Wolfgang et Leopold Mozart.
Mozart, en pleine préparations pour son Idomeneo, se montre plutôt dur envers la chanteuse :

 

"[...] La Mara n'a pas eu la chance de me plaire du tout - elle en fait trop peu pour égaler une Bastardina [Lucrezia Agujari] (car ce serait son emploi) - et en fait trop - pour toucher le coeur, comme une Weber [sa future belle-soeur, dont il était encore amoureux] - ou toute autre chanteuse sérieuse. [...]" (lettre à Leopold, datée du 13 novembre 1780)

 

Le caractère des deux époux Mara était bien connu, car Leopold, dans une lettre du 20 novembre renchérit : "[...] Est-il bien vrai que Mdme Mara a fait un scandale parce qu'on n'a pas laissé son mari l'accompagner ? -- qu'elle a pris l'orchestre à partie ? Que M Cannabich a eu un échange de mots avec M. Mara ? Je crois que M Fiala l'a appris par son beau-père. [...]"

Mozart raconte toute l'affaire dans une lettre à son père, datée du 24 novembre 1780 :

 

"Au sujet de l'histoire de Mara - Je veux vous la raconter en entier. [...] je connais l'affaire mieux que personne car j'étais présent et donc, spectateur et auditeur. Après la première symphonie, c'était au tour de Madme Mara de chanter - je vis M. son époux se faufiler derrière elle, un violoncelle en main. - Je crus qu'il s'agissait d'une aria avec un violoncelle obligé - le vieux Danzi (un très bon accompagnateur) est ici premier violoncelliste. Tout à coup, le vieux Toeschi (qui est aussi directeur, mais qui n'a pas à commander du moment que Cannabich est là) dit à Danzi (NB : à son gendre) lève-toi et laisse la place à Mara. - Entendant et voyant cela, Cannabich crie : Danzi, restez assis - le Prince Electeur aime bien voir ses gens accompagner. On commença alors l'aria. - Giov. Mara était planté comme un pauvre pécheur, derrière sa femme, sa petite basse à la main. - Dès qu'ils sont entré dans la salle, ils m'ont semblé insupportables - car on n'a pas souvent vu une telle insolence - la suite vous en convaincra. - l'air était en 2 parties - Madme Mara ne jugea pas bon d'aviser l'orchestre et descendit de scène pendant la ritournelle, avec son air d'effronterie inné, pour présenter ses compliments à leurs seigneuries. Pendant ce temps, son mari interpella Cannabich ; - je ne peux tout écrire, ce serait trop long - en un mot, il insulta l'orchestre - le caractère de Cannabich. - Bien sûr, Cannabich perdit patience - lui saisit le bras et dit : ce n'est pas le lieu pour vous répondre, ici. - Mara voulait encore parler, mais il le menaça, s'il ne se taisait pas, de le faire mettre dehors. - Tout le monde était furieux de l'impertinence de Mara. - Entre-temps, on joua un concerto de Ramm. - les 2 chers époux allèrent alors se plaindre au comte Seeau - mais durent s'entendre dire, ici, comme par tout le monde, qu'ils avaient tort. - Finalement, Madme Mara commit la sotise de descendre voir le prince - et son mari dit alors, tout fier : Ma femme est en train de se plaindre auprès du prince électeur ; ce sera la ruine de Cannabich - j'en suis désolé. Mais on se moqua cordialement de lui. - Le prince électeur répondit à la plainte de Madme Mara : Madame, vous avez chanté comme un ange, bien que ce ne soit pas votre mari qui vous ait accompagnée. Et comme elle voulait pousser la plainte, il dit : oui, ça ne me regarde pas, c'est l'affaire du comte Seeau. - Lorsqu'ils virent qu'il n'y avait rien à faire, ils s'en allèrent - alors qu'elle aurait dû chanter encore 2 airs ; - cela veut dire, en clair, affronter le prince électeur. - Je sais avec certitude que s'il n'y avait pas eu ici l'archiduc et de nombreux étrangers, on les aurait traité de tout autre manière - mais le comte Seeau prit peur, les fit rattraper et ils revinrent. - Elle chanta ses 2 airs sans que son mari l'accompagne. Dans le dernier - je crois bien que M. Mara l'a fait exprès - il manquait 3 mesures (NB : uniquement dans la copie de Cannabich) - lorsqu'on en arriva là, Mara retint le bras de Cannabich - celui-ci s'y retrouva tout de suite - tapa de l'archet sur le pupitre et cria tout haut : il y a une faute ici ; - lorsque l'aria fut finie - il dit : M. Mara, je vais vous donner un conseil - tenez-vous le pour dit, - ne retenez jamais le bras d'un directeur d'orchestre -vous pourriez récolter une demi-douzaine de soufflets. Le ton de Mara avait baissé - il demanda pardon et présenta ses plus plates excuses. - Le plus scandaleux de toute l'affaire est que Mara (un misérable violoncelliste, tout le monde le dit) ne se serait jamais fait entendre à la cour sans l'aide de Cannabich, qui s'efforça de s'entremettre pour lui. [...]" (traduction de Geneviève Geffray)

 

Mozart réentendit Gertrud Mara à Vienne en mars 1781 (sans doute le mardi 20 mars), lors d'un concert au Burgtheater, comme en témoigne sa lettre datée du 24 mars :

 

"[...] La Mara est ici ; - elle a donné une académie au théâtre, mardi passé. - Son mari n'a pas dû se montrer, sinon tout l'orchestre aurait refuser d'accompagner parce qu'il a fait imprimer dans les journaux qu'il n'y a pas dans tout Vienne une personne qui soit en mesure de l'accompagner. [...]" (traduction de Geneviève Geffray)

 

Joseph II avait promis sa protection à la cantatrice, qui ne fut pas inquiétée, malgré les possibles tentatives d'extradition de la part de Frédéric II. Elle avait été reçue par l'Impératrice Marie-Thérèse en 1780. Elle rendit également visite à Gluck qui lui chanta à sa demande, "une cantate qui me fit grande impression par son interprétation passionnée, en dépit de sa voix rugueuse." (Autobiographie)
Les Mara quitta Vienne en 1782, et après avoir traversé l'Allemagne, la Hollande et la Belgique, ils arrivèrent à Paris.

 

 

Armida. Gravure de J Collyer, d'après P. Jean. Publié par Darling & Thomson en 1794.
Photographie © DR De nombreuses versions de ce portraits circulèrent.

 

Séjour parisien : 1782-1783

Une possible lettre d'introduction de l'Impératrice Marie-Thérèse pour Marie Antoinette lui permis sans doute de se faire plus facilement une place dans la vie musicale parisienne.
Sa première apparition au Concert Spirituel, le 19 mars 1782, fut un véritable triomphe. Elle se produisit également en concert à Versailles et à Paris et fut nommée première chanteuse de la Reine.

Louis Petit de Bachaumont (1690-1771) et ses continuateurs, dans les Mémoires secrets pour servir à l'histoire de la République des Lettres en France, depuis MDCCLXII, ou Journal d'un observateur, contenant les analyses des pièces de théâtre qui ont paru durant cet intervalle, les relations des assemblée littéraires... relatent cette apparition :

 

"20 mars [1782] Il y a dejà eu deux concerts spirituels depuis la cloture des grands spectacles, & l'affluence a été considérable : il paroît que le sieur le Gros, qui en a toujours la direction, a redoublé d'efforts pour les rendre brillants en ouvrages nouveaux & en virtuoses.
[....] Madame Mara est une étrangère qui, à l'expression de Mad. Todi, joint tout l'art de Mademoiselle Danzi, aujourd'hui Mad. Le Brun ; & par la réunion des qualités les plus rares & les plus précieuses, passe pour la première cantatrice d'Europe. Rien n'est comparable au fanatisme qu'elle a excité, & seule elle auroit fait le succès des concerts du sieur le Gros qui lui donne dix louis chaque fois qu'elle chantera. Elle a commencé mardi pour la première fois." (Tome XX, pp. 132 sq)

 

Assez rapidement, sa rivalité avec la cantatrice Luisa Todi divisa les amateurs parisiens en deux factions.

 

"29 avril [1783]. Madame Todi & Madame Mara, qui, pendant tout le temps qu'à duré le concert spirituel, ont chanté alternativement & quelquefois le même jour, se sont enfin livré dimanche un dernier assaut où toutes deux ont été applaudies à tout rompre.
Il est certain que madame Mara a l'organe infiniment supérieur, que les connoisseurs les plus difficiles, les étrangers qui ont le plus voyagé, assurent qu'il n'y en a pas deux de cette espèce; sûreté, netteté, pureté, aisance, étendue, elle a toutes ces qualités au suprême degré ; elle se joue des difficulté, elle excelle dans les airs de bravoure ; mais madame Todi a infiniment plus de sensibilité & la surpasse de beaucoup dans le cantabile; en un mot, la première n'est que cantatrice ; c'est peut-être la plus parfaite qu'on ait entendu pour flatter l'oreille ; la seconde remue le coeur et le pénetre. Une dame balançant la couronne entre elles deux, a fait à cette occasion le madrigal suivant.

Todi, par sa voix touchante De doux pleurs mouille mes yeux ;
Mara, plus vive, plus brillante
M'étonne, me transporte aux cieux.
L'une & l'autre ravit, enchante;
Et celle qui plait le mieux,
Est toujours celle qui chante.

Ces deux chanteuses ont aussi donné lieu à un calembour de la part d'un amateur à qui l'on demandoit celle qui aimoit le mieux ; il répondit: Ah, c'est bientôt dit (c'est bien Todi.)
" (Tome XXII, p. 233 sq.)

"16 juin [1783] Les amateurs de musique sont désespérés du départ de madame Mara qui va en Angleterre, & se disposent à jouir des derniers moments de madame Todi, qui se rend en Russie, d'autent que l'engagement de celle-ci avec ce royaume est très-long; quant à la première, ele pourra s'échapper & venir de temps en temps se faire entendre à Paris.
On s'entretient de nouveau d'elles, & n'ayant plus rien à dire sur la nature de leur organe, sur leur talent bien constaté & bien différencié, on recherche tout ce qui les intéresse.
[...]

Madame Mara est née en Saxe ; elle en est sortie toute jeune, & a été élevée en Angleterre par le Signor Paradisi, nom tout-à fait-inconnu. Elle fut appellée à Berlin, d'où elle nous est venue, déjà précédée de sa réputation qu'elle n'a point démentie.
Toutes deux chantent le françois ; madame Mara excelle sur-tout dans les chansons françoises, malgré un foible accent dont elle tire même parti pour donner plus de graces à son chant. Quant à madame Todi, comme elle parle à merveille notre langue, point de doute qu'elle n'y reussît. On ajoute que toute deux ont infiniment d'esprit dans la société
." (Mémoires secrets..., Tome XXIII, juin 16, p. 10 sq)

 

La Correspondance secrete, politique & littéraire, ou Mémoires pour servir à l'Histoire des Cour, des Sociétés, & de la Littérature en France, depuis la mort de Louix XV, touche également mot de cette rivalité :

 

"De Paris, le 23 avril 1783, [...] Il y a eu combat à vie ou à mort entre Madame Mara & Madame Todi. Ne vous épouvantez pas, Monsieur ; il ne s'agit que de chanteuses & de musique. L'action s'est passée au concert spirituel, en présence d'un grand nombre de juges. J'en suis fâché pour l'Allemagne, mais l'italienne semble avoir réuni les suffrages. On lui a trouvé d'abord moins d'orgueil & ensuite plus de talent qu'à Madame Mara. Celle-ci a cependant chanté au dernier Grand couvert ; j'ignore si elle a réussit, mais je n'en doute pas, parce qu'elle n'étoit en comparaison qu'avec elle-même, & dans ce cas elle est sûre de plaire. Madame Todi l'emporte, selon moi, pour la facilité, pour l'expression & pour le son de voix ; mais le public est partagé, en Marates (mauvais calembourg) & en Todistes. Chacun de ces partis est entîché de son idole, prétend obstinément lui attribuer la supériorité. Tous ces débats, à dire vrai, sont aussi vains que pitoyables. Dans la préférence que chacun donne aux talmens de l'une de ces virtuoses, il ne consulte que ses goûts, que ses préjugés, que l'esprit de parti; aucun n'a la bonne foi, le désintéressement de rendre hommage à la vérité & de convenir que si le cantabile, que Madame Todi chante si purement, exige de la fraîcheur, de la flexibilité, de l'étendue, de la justesse dans la voix, les mêmes qualités sont indispensables pour les airs de bravoure que Madame Mara rend avec autant de liberté que de précision. Il seroit peut-être juste de dire, que, le talent de ces deux cantatrices étant également supérieur, la seule préférence que l'on puisse donner à l'une ou à l'autre, ne doit raisonnablement provenir qu'en raison du genre & non de la supériorité. [...]" (pp. 263-264, Tome XIV, Londres, 1788)

"De Paris, le 2 juillet 1783, [...] Le concours que je vous ai annoncé entre Madame Todi & Madame Mara, s'est continué depuis la quinzaine dans des concerts particuliers. L'une & l'autre ont conservé leurs partisans, & cette égalité de succès ajoute encore à la célébrité de chacune d'elles. Vous me saurez gré de vous les faire connoître plus particulièrement. [...]

Madame Mara est née en Saxe. Elle en est sortie fort jeune & a été élevée en Angleterre ; elle y a reçu les leçons de M. Paradisi, qui n'est connu que par elle ; si les talens répondent à ceux de son élève, la renommée est bien injuste. Madame Mara fut appellée à Berlin, & c'est delà que sa réputation se répandit dans l'Europe; elle vint à Paris où on l'avoit déjà fort préconisée, & où elle n'éprouva cependant point le fort des talens trop vantés. Elle réussit beaucoup, & son succès à ce dernier voyage a été plus éclatant encore. Il s'est soutenu à côté de celui de Madame Todi ; celui de Madame Todi s'est soutenu à côté du sien ; c'est assez les louer l'une & l'autre. Toutes deux sont d'excellentes musiciennes ; toutes deux ont infiniment d'esprit dans la société, ce qui n'est point indifférent à leur manière de chanter : toutes deux ont dans un genre différent un talent très-remarquable." (pp. 402-403, Tome XIV, Londres, 1788)

 

Quand Giovanni Gallini visita la France en 1783 pour recruter des chanteurs pour le King's Theatre, l'opéra italien de Londres, il commença sans doute par contacter Madame Mara.
Une lettre de cette dernière, écrite depuis Ostende à Charles Burney, témoigne des raisons de son refus d'alors :

 

"[...] Monsieur; l'amitié que Vous m'avés témoigné autre fois, et dont je me flattois de récêvoir de nouvelles marques cet hÿver, m'arrache l'aveu sincère que c'est avec la plus grande peine que je me vois éloignée encor par des circonstances contraires d'un paÿs, ou j'ai reçu mes premieres idées, et à qui je me suis attachée depuis de tout mon coeur ! les propositions de mr: Gallini étoient trop dures pour pouvoir les accepter; car réellement avec toute la force de ma poitrine, je ne crois pas qu'elle auroit pu suffire à me faire entendre deux fois par sémaine pendant un couple de mois dans le grand Opéera ; Ajoutés-y encor qu'il a marchandé comme on marchande au marché des herbes, et vous pourrés aisement comprendre que je n'aimerois pas avoir à faire à un tel Directeur, à la vérité, trop indiscrêt. En acceptant 1200 £ sterl: pour faire le double service des talents qui ont été avant moi, c'est en même tems me mêttre au dessous d'eux, et ruiner ma santé peutêtre pour jamais si j'ai l'ambition de ne pas vouloir compromettre ma réputation. si Mr: Gallini m'avait donné 1500 £, je les aurois accepté avec les conditions ordinaires, mais come il n'est pas musicien, il a crû risquer son argent qu'il aime beaucoup, et il ne s'est pas fié à ses prore oreilles. Dépuis j'ai promis à Mr: Abel de venir à Londres pour ses concerts, mais tant qu'il a quitté Paris, il ne m'a pas donné de ses nouvelles, et j'ai tout lieu de croire qu'il n'a pas réussi dans son projet. [...] Sachant que j'ai refusé l'engagement de Turin pour avoir le plaisir de passe en angleterre sous des auspices bien moins avantageuses, j'aurois crû du moins, qu'il ne manqueroït pas de m'avertir à tems du succès de son entreprise. [...]"(12 novembre 1783)

 

 

Portrait de Hüssner. Leipzig, vers 1792.
Photographie © DR

 

L'Angleterre (1784-1802)

Les Mara se rendirent finalement en Angleterre en 1784.

La cantatrice fit sa première apparition professionnelle lors d'un concert au Pantheon Theatre le 29 mars 1784, pour un concert organisé par Abel. Elle chanta entre autre, "Alma grand anezzo" de Pugniani et "Vadasi del mio bene" de Nauman. L'affluence fut médiocre pour les six concerts prévus par souscription, à cause des élections qui se tenaient au même moment, comme le précise Burney.

Les directeurs du Pantheon lui donnèrent la permission de se produire aux commémorations handéliennes (Handel Memorial Concerts) qui se tinrent à Westminster Abbey et au Pantheon, entre le 26 mai et le 4 juin 1784. Les manifestations étaient organisées par Charles Burney qui en a laissé une description très précise.
Le premier concert qui se tint à l'abbaye royale était composé d'extraits d'oeuvres variées, dont une Coronation Anthem, le Te Deum de Dettinge, un extrait de la Funeral Anthem, les ouvertures de Esther et Saul et le choeur "The Lord shall reign" d'Israel in Egypt.

Le concert du Pantheon comportait des airs, concertos et choeurs, tirés de Joshua, Israel in Egypt et Judas Maccabaeus. Le seul oratorio chanté en entier fut le Messiah, donné à l'abbaye le troisième soir, les deux derniers concerts étant des reprises des premiers concerts.
Les effectifs étaient très importants : 525 intervenants, dont 251 musiciens et 275 chanteurs (60 sopranos, 48 contre-ténors, 83 ténors et 84 basses. (les solistes sont inclus) Joah Bates "dirigeait" de l'orgue, assisté de trois sous-chefs d'orchestres.

L'évènement eut un tel retentissement qu'il fut repris quasiment chaque année, entre 1785 et 1791 (excepté 1788 et 1789). Haydn assista à celui de 1791 et fut marqué par la vénération anglaise pour Haendel, qui tint une grande part dans la composition de ses oratorios La Création et Les Saisons.

La dernière annonce des concerts de Madame Mara au Pantheon du 11 juin annonçait que ce serait son dernier concert de la saison, mais elle se produisit cependant en soliste aux Oxford Music Room le 19 juin 1784.

En 1785, elle donna de nouveau 14 concerts au Pantheon. Mais elle fut également engagée aux Ancient Concerts.

Sa participation aux Handel Memorial Concerts de l'année se termina par un faux pas qui devint célèbre : elle resta assise durant le choeur de l'Alleluia alors que toute l'assistance se levait, y compris la famille royale.

En juin 1785, elle chanta au Oxford Music Room et refusa de bisser un air. Le jour suivant, elle fut huée lors de son premier air, et elle s'assit durant le choeur. En dépit de l'assurance du Doctor Hayes qui annonça au public qu'elle se lèverait durant le choeur suivant, elle ne le fit pas. Le Vice Chancelier lui fit ordonner de le faire à l'acte suivant. Elle quitta finalement l'estrade après son air, ce qui provoqua une émeute.

Cet incident donna lieu à une caricature, "A Wapping Concert", publiée en 1786, qui la montre assise, près du texte suivant : "MADAME MARA prie son Public Poli de l'excuser de s'asseoir durant la représentation, car elle a contracté durant son enfance une Maladie appelée Le Genoue Inflexible, ou (Genou Raide) qui l'empêche de se lever, même durant les Pièces de Musique la plus Sacrée - ses Ennemis l'appellent Orgueil, mais cela doit être de la perfidie, puisqu'elle n'est même pas capable de se lever devant ses Majestés; ou devant le Nom Sacré de Jehovah."

En octobre 1785, elle favorisa les souscriptions pour les concerts à Willis's Rooms concurrençant ceux donnés par Gallini à Hanover Square. Elle se fit sans doute £ 3000 avec ces apparitions.

Le 29 novembre 1785, The Public Advertiser déclara qu'elle était " sans contredit la première chanteuse du monde".
Un autre incident se produisit le même mois au Winchester Music Festival quand elle refusa à nouveau de bisser un air et se plaignit que les "bouseux du Hampshire" l'avaient "grunted out of the room" [fait sortir par leurs grommellements]

En janvier 1786, elle signa un contrat avec le King's Theatre. Son mari l'avait accompagnée, et se produisit dans certains des orchestres avec lesquels elle chantait. Comme on le verra plus précisément, la plupart des opere serie chantés par Mara furent revus selon ses spécifications. Elle continua à apporter ses propres arie di baule, et à imposer ses desiderata. Comme elle avait reçu une formation musicale plus importante que beaucoup de ses collègues, cela lui permis de réviser de manière importante les partitions.

Elle commença sa collaboration avec l'opéra italien, en chantant Didon dans un pasticcio, Didone Abbandonata, le 14 février 1786. Ce pasticcio était dirigé par Anfossi, et arrangé par Madame Mara qui sélectionna des morceaux de Sacchini, Mortellari, Piccinni et Schuster, sur un livret adapté de Metastasio.

Le Morning Herald (15 février 1786) déclara qu'elle avait "les talents d'une excellente actrice avec le mérite de la chanteuse la plus enchanteresse qui se soit produite sur aucune scéne."

Mais ces compliments quant à son jeu sont excessifs, si on compare cette opinion avec celles du connaisseur Mount-Edgcumbe :

 

"[...] Les talents musicaux de Mara (car elle n'était pas une actrice et avait un mauvais physique pour la scène) étaient du tout premier ordre. Sa voix, claire, douce, distincte, était suffisamment puissante bien que très mince, et son agilité et sa flexibilité en faisaient une chanteuse d'agilité, dans lequel style elle était sans rivale ; et bien qu'elle réussisse assez bien les airs les plus pathétiques et solennels de Haendel, cependant on pouvait l'y prendre en défaut, et il apparaissait un manque de sentiment en elle, qu'elle arrivait cependant à communiquer à son auditoire. Son interprétation dans [Didone Abbandonata] fut parfaite, et donna entière satisfaction. [...]" (Musical Reminiscences of an Old Amateur, pp. 59 sq. Londres ; W Clarke, 1827)

 

Burney se montra très louangeur, la comparant à une déesse tombée parmi les mortels. Il précise que l'air "Se il ciel mi divide" avec violon obligato du Poro de Haendel avait été inclus dans ce pasticcio par Madame Mara. (General History of Music... IV, p 352). Lord Cooper compara sa voix à un violon.

Son second rôle fut Andromeda dans le Perseo de Sacchini (peut-être révisé par Madame Mara) dont la première eut lieu de 21 mars 1786. Elle bissa un air de bravoure, "Non è la mia speranza". Elle avait apparemment également dirigé les choeurs, ce qui "expliquait la précision inhabituelle avec lesquels ils furent exécutés" (General Advertiser)

 

 

 

The Charmers of the Age. Caricature de James Sayers, 1786. Avec Rubinelli. Photographie © DR

 

Le 24 mai 1786, elle chanta le rôle titre de Virginia, en face de Rubinelli (Icilio) qui faisait ses débuts londoniens. Ce pasticcio, fondé sur l'oeuvre de Tarchi -avec des insertions de Cherubini et Anfossi- fut dirigé par Cherubini. Le texte, assez ridicule, fut revu car on le considéra comme trop tragique et violent, mais la révision montre dans la scène finale la malheureuse Virginia, qui rampe à travers la scène, à la recherche de son amant Icilio, et qui est finalement emportée par les soldats d'Apio qui se prépare à la violer...

Le 25 mai, elle retrouva Rubinelli dans Armida, encore un pasticcio, fondé sur les Armida d'Anfossi et de Jommelli, cette fois-ci d'après Mortellari ; les répétitions se passèrent fort mal. D'après Burney, elle refusa de chanter les airs qu'avait composé pour elle Mortellari, y substituant ses propres "airs de valise" de Pugnani, Monopoli, Sacchini et Schuster, car elle avait déclaré qu'il ne savait pas écrire, et lui clamait partout qu'elle était incapable de chanter !

Comme ce fut le cas lors de toute sa carrière de chanteuse d'opéra, elle continua de se produire en concert : cette saison, ce fut pendant le Carême, aux Tottenham Court Music Room.

La seconde saison au King's Theatre commença avec Cleonice dans Alceste (Demetrio) de Gresnick le 23 décembre 1786. Elle chanta en face de Rubinelli. Ce ne fut donné que trois fois, car Gertrud Mara tomba malade. Son air "Se libera non sono" était un des airs les plus virtuoses jamais entendu dans ce théâtre, montant jusqu'au fa 3 (comme la Reine de la Nuit)
Elle alla également chanter "Pious Orgies" de Judas Macchabaeus, le 23 décembre 1786 à Drury Lane et participa à divers oratorios cette saison.

Après une brève maladie, elle chanta une version arrangée du rôle de Cleopatra dans le Giulio Cesare "de" Haendel au King's Theatre, le 20 février 1787. Il ne s'agit aucunement de l'oeuvre de Haendel mais d'un pasticcio conçu par Samuel Arnold : l'oeuvre avait été réorchestrée, refondue en deux actes, et Tolomeo ne mourrait pas à la fin... Ne restaient de la musique de Haendel que "Alma del gran Pompeo", "Da tempeste..." (attribué à Tolomeo), le dernier duo et le choeur final, ainsi que le premier. A Gertrud Mara étaient attribués : "Agitata, parto si" (d'un Radamisto qui n'est pas celui de Haendel), des fragments de la scène du Parnasse, "T'amo si, sarai tu quella" (duo de Cesare et Cleopatra : Riccardo), "Rendi il sereno al ciglio" (Sosarme), "Dove sei, amato bene ?" (Rodelinda). Cette "musique antique" plut au roi, et eut un succès relatif., ce qui soulagea la direction qui n'avait consenti qu'avec peine à monter l'oeuvre pour une soirée à bénéfice.
La Mara reprit également ses chevaux de bataille du moment, Dido, Virginia en mars, puis, le 1er mai 1787, chanta Emilia dans La Vestale de Rauzzini, qui n'eut pas le succès escompté avec uniquement deux représentations.

En 1786-1787 elle continua à susciter la controverse. Selon le satiriste John Wolcot / Peter Pindar, on annula un de ses concerts lors de la saison d'oratorios à Drury Lane car cela concurrençait un concert de la Society of Ancient Music qui était sous le patronage royal.

Elle se produisit à régulièrement, dans les années qui suivirent dans les Handel Memorial Concerts à l'abbaye de Westminster : en mai 1787, elle chanta aux côtés de Nancy Storace -qui remplaçait apparemment Elisabeth Billington. Mara fut cependant critiquée dans la presse pour avoir exigé de recevoir son cachet de £1200 avant que le produit des concerts ne soit envoyé aux oeuvres charitables. Ce qu'elle nia.

Durant l'été 1787, elle chanta dans divers concerts en Angleterre et se produisit à Bath et à Bristol en décembre de la même année.

En 1787-1788, elle ne renouvela pas son contrat au King's Theatre, suite à une querelle avec Gallini portant sur son salaire ; elle se consacra donc aux concerts et chanta au Pantheon et dans les oratorios de Drury Lane. S'étant réconciliée avec le ténor Michael Kelly, (ce dernier l'avait offensée en disant que la meilleure chanteuse d'Angleterre était Nancy Storace, sans préciser "dans sa catégorie"...) elle lui offrit de participer à sa représentation à bénéfice à Drury Lane dans Mandane de l'Artaxerses de Arne. Les annonces précisaient bien que c'était sa première apparition à l'opéra en dehors du King's Theatre. Elle rechanta d'ailleurs le rôle pour son propre Bénéfice le 28 mai 1788.

Elle retourna sur le continent pour le carnaval 1789 où elle chanta à Turin ; elle interpréta Stratonica dans le Ariadate de Giordani au Teatro Regio, ainsi que le rôle-titre de Teodelinda d'Andreozzi ; elle interpréta le rôle d'Euridice dans le Demetrio a Rodi, une festa per musica de Gaetano Pugnani, donnée en avril 1789 pour les célébrations de mariage de Victor Emmanuel d'Aoste et de Marie-Thérèse d'Autriche.

Forte de ces succès, elle alla à Venise pour incarner Medea dans Gli Argonauti in Colco, o sia La conquista del velo d'oro de Gazzaniga et le rôle-titre d'Andromaca de Nasolini, pour le carnaval 1790 (février) au Teatro di San Samuele.

Elle revint à Londres en 1790 : le King's Theatre ayant brûlé en 1789, l'opéra italien se donnait dorénavant au Haymarket. Après des négociations ardues en août 1789, le directeur Gallini réengagea Luigi Marchesi et Gertrud Mara.

Elle y chanta Dircea, en face du Timante de Marchesi dans L'Ursupatore innocente, un pasticcio tiré du Demofoonte de Metastasio, le 6 avril 1790. La musique assemblée par Frederici comportait des airs d'Andreozzi. Une polémique éclata quant à la paternité des airs chantés par Mara. The Herald remarqua que "Madame Mara, dans son périple italien, a acquis une suavité particulière dans l'expression de ses notes, qui ajoute à l'étendue étonnante de ses pouvoirs, lui fait verser dans les oreilles un nectar céleste et justifie l'appellation de Hebe opératique." Elle enchaîna sur le rôle de Cleofide dans La generosità d'Alessandro de Tarchi, le 29 avril, d'après Alessandro in Indie.

On monta alors l'Andromaca de Nasolini que Mara avait chanté à Venise. L'oeuvre fut donnée le 28 mai, date du bénéfice de Mara. Marchesi inséra ses propres airs. La critique considéra qu'elle n'avait jamais paru sous un meilleur avantage.

Durant l'été 1790, elle continua ses tournées de concert (dont Doncaster), tout comme en novembre et décembre (Bristol).

En 1790, l'impresario et violoniste Johann Peter Salomon engagea Joseph pour sa saison de concert par souscription. Gertrud Mara faisait partie des artistes qui y chantaient régulièrement ; son mari s'entremit apparemment pour le recrutement de Joseph Haydn, comme le montre une notice parue en décembre 1790 et janvier 1791 dans la presse londonienne.

En 1791, Gertrud Mara rejoignit l'opéra italien, dont la patente allait désormais au Pantheon Theatre (Depuis l'incendie du King's Theatre et sa reconstruction, une dispute homérique opposait les deux troupes pour le privilège de faire représenter l'opéra italien.) Le compositeur Girowetz, qui fut engagé au Pantheon au lieu de Mozart (qui ne répondit sans doute jamais à la lettre du directeur O'Reilly souhaitant s'assurer ses services) était officiellement en train de composer une Semiramide -qui ne vit jamais le jour- pour la prima donna seria du théâtre en janvier 1791.

Elle y apparut en Armida (une révision du Rinaldo de Sacchini) , face à Pacchierotti pour l'ouverture de la saison (17 février 1791) et obtint un immense succès, même si les critiques furent mitigées sur la reprise de l'oeuvre, bien mutilée par rapport à sa version antérieurement donnée à Londres. Le critique du Oracle (18 février) précisa qu'elle avait joué avec plus de capacité qu'on pouvait l'espérer. Pacchierotti et Mara tombèrent malade en mars, ce qui repoussa les représentations.

Elle reprit les chemins de la scène fin avril, et pour son bénéfice du 14 avril, elle tint le rôle-titre d' Idalide, o sia la vergine del sole (Sarti, avec des ajouts). Le trio "Di un si crudele instante" (chanté par Mara, Pacchierotti et Lazzarini) fut considéré par le Morning Post comme "surpassant tout ce qu'on a récemment entendu." Mara adapta un duo de Paisiello de La Molinarella, "Nel core più non mi sento", qu'elle transforma en air, "Ah chel nel petto io sento". Une polémique s'ensuivit sur la paternité de l'adaptation, entre Mazzinghi et les Mara, ce qui donna lieu à un récit assez drôle sur les répétitions chez Gertrud Mara, par le hautboïste Patria.

Le 2 juin, la prima donna chanta Emilia dans Quinto Fabio de Bertoni, donné pour le bénéfice de Pacchierotti. L'été se passa comme tous les ans en tournées de concert (dont York, avec Kelly et Mrs Crouch.)

Durant 1791, elle chanta sous la direction de Haydn aux concerts organisés par Salomon. Pour donner une idée de la compétition qui se jouait pour ces concerts, voici une des annonces parues dans la presse ( Morning Chronicledu 30 décembre 1790) :

 

"Les préparatifs actuels en matière de musique promettent un hiver des plus harmonieux. Outre deux opéras rivaux, une série de concerts est prévue sous les auspices de Haydn, dont le nom est un monument de force, et que les amateurs de musique instrumentale considèrent comme un dieu de science. Cette série aura pour premier violon Salomon, et comme principale chanteuse Madame Mara. Le Professional Concert, sous la conduite experte de Cramer, sera renforcé par Mrs Billington, assistée à l'occasion par Mr et Mrs Harrison. L'Ancient Concert, sous le patronage de Leurs Majestés, reprendra ses activités peu après l'anniversaire de la Reine, avec comme premier violon Cramer et comme principale chanteuse Storace. [...] Pendant le carême, il y aura des oratorios deux fois par semaine aux théâtres de Drury Lane et de Govent Garden. Telles seront, avec l'Academy of Ancient Music, les principales distractions musicales de l'hiver." (traduction de Marc Vignal)

 

Elle souhaitait apparemment retourner en Italie durant l'automne 1791, mais une maladie de son mari l'en aurait empêchée. Mi-octobre 1791 on annonça que le Pantheon abandonnait la production d'opere serie pour la saison suivante, en raison des coûts.

 

 

Mandane. Portrait anonyme paru dans The Hibernian Magazine, août 1792
Photographie © DR

 

Juste avant son départ pour le continent, Gertrud Mara organisa quelques représentations (les 17, 19, 21 et 22 novembre) au King's Theatre (toujours sans privilège pour l'opéra italien et qui était alors occupé par la troupe anglaise de Drury Lane, laquelle attendait la reconstruction de son théâtre) pour y chanter Mandane. Haydn, qui assista à la seconde représentation, précise qu'elle fut accueillie par des "tonnerres d'applaudissements."

Son voyage italien la conduisit à la fin de 1791 à Venise, Milan et Gènes, où elle triompha en dépit des cabales locales. Malgré les critiques qui attaquaient sa capacité d'actrice, elle se produisit à nouveau au Teatro di San Samuele pour le carnaval 1792 dans le rôle-titre de Circe de Paër.

Elle décrit dans son autobiographie le choc qu'elle eut en voyant la malheureuse Marie-Antoinette traînée à la Conciergerie en 1792, lors de son passage à Paris.

C'est à peu près à cette époque que la conduite de son mari devint si insupportable qu'elle réussit à s'en séparer contre le versement d'une rente. A ceux qui lui reprochaient sa longue patience, elle répliquait : "Mais n'est-ce pas le plus bel homme que l'on puisse rencontrer ?"

Avant de quitter l'Angleterre pour l'Italie, elle avait signé un contrat qui stipulait qu'elle reviendrait au printemps pour y chanter un opera seria au King's Theatre et qu'elle devrait 40 soirées à la compagnie de Drury Lane. Salomon avait également annoncé sa saison de concerts aux Hanover Square Rooms pour 1792 en précisant que Madame Mara en serait et qu'elle reviendrait mi-mars. Elle retrouva finalement le sol anglais en avril 1792. Sa première participation à la série de concerts de Haydn fut pour le neuvième concert du 27 avril 1792 où elle chanta deux airs. On la retrouve le 3 mai pour le concert bénéfice de Haydn où elle ne chante qu'une fois et où fut créée la symphonie n° 97. Elle se produit à nouveau deux fois le 4 mai (dixième concert), le 11 mai (onzième concert). Le "Times du 14 mai reproche à Madame Mara de mépriser le public en lui tournant le dos tout en s'appuyant négligemment sur le clavecin, poursuivant : "Nous regrettons de devoir observer que sur ce plan, presque tous nos chanteurs ont besoin d'être rappelés à l'ordre."" (Marc Vignal)
Le dernier concert de Haydn pour cette série est celui du 18 mai ; Gertrud Mara y participe également.

L'opera seria prévu, en anglais, Dido, Queen of Carthage, donné le 23 mai 1792, fit un four total. La musique était de Stephen Storace et le livret de Prince Hoare. Alors que Gertrud Mara aurait dû le chanter 12 fois, elle ne se produisit que 5 fois. La musique en est totalement perdue.

"Le 1er juin, Mara a donné son concert. On a joué deux de mes symphonies, et je l'ai accompagnée, tout seul au pianoforte, dans un air anglais très difficile de Purcell. Il y avait très peu de monde." (Haydn, Carnets) Le Morning Herald du 2 juin trouva l'air de Purcell "irrégulier, passionné et pathétique" et rapporte une série d'incidents, dont "la chute d'une tasse entière de thé chaud, due au geste brutal d'un bras maladroit, dans le cou de Mara" [cité par Marc Vignal]

Le 3 juin 1792, elle dîna chez Stephen Storace, en compagnie de Joseph Haydn, de Michael Kelly et de Nancy Storace. La soirée dût être mémorable, si l'on en croit la note succinte de Haydn dans ses Carnets, "Sapienti pauca" !

Le 12 juin, Haydn assista à sa soirée à bénéfice au Haymarket : elle chantait Didone "de" Sarti, dont il remarque que seuls un trio, quelques récitatifs et un air, étaient de Sarti ! Il ne pouvait que le remarquer, ayant dirigé lui-même l'oeuvre une quinzaine de fois à Esterhazà en 1784-1785...

Elle ne chanta que tard dans la saison suivante, le 10 novembre 1792, dans Artaxerxes. Le manager de Drury Lane, Kemble, nota que "Mara a simulé la maladie et a ruiné sa réputation à Londres." Elle ne chanta cette saison que six fois, contrairement au 40 soirées prévues par contrat.

Cependant, la saison de Drury Lane se tenait en alternance avec l'opéra italien au théâtre du King's Theatre -les travaux de construction de Drury Lane n'étant pas achevés.
A l'opéra italien, géré par Michael Kelly et Stephen Storace, Gertrud Mara chanta Aspasia dans I Giuochi d'Agrigento (de Paisiello) le 5 février 1793 () -où elle fut huée à la suite de son refus de chanter un bis. La presse fut partagée : certains considérèrent que la foule avait eu raison (The Times), d'autres (The Chronicle) que "on lui avait demandé de manière inhumaine de bisser un air très difficile... et parce qu'elle n'a pas obéi aux diktats de vingt personnes sans considération pour elle, elle a été cruellement huée pour le finale."

Elle interpréta également le rôle-titre de Teodolinda (d'Andreozzi, avec des ajouts de Cimarosa, Federici et Sarti) en face de Michael Kelly (Minulphus), le 19 mars ; et Zenobia dans Odenato et Zenobia (pasticcio de Sarti, Giordani, Tarchi et Federici), le 11 juin. Une assez mauvaise saison artistiquement parlant, pour le King's Theatre.

Durant l'été 1793, elle participa aux oratorios donnés à Covent Garden sous la direction de John Ashley. Un autre incident eut lieu quand elle refusa de chanter le "Mad Bess" de Purcell dans la troisième partie de l'oratorio le 6 mars 1793, tout en produisant un certificat médical. On lui fit valoir qu'elle avait chanté les deux premières parties sans problème. Elle fut remplacée par Mme Dussek au concert suivant.

A la suite de cette affaire, James Harrison, chanteur et éditeur de musique, excédé par son comportement, écrivit une lettre ouverte (anonyme) dans The World, stigmatisant l'attitude de la cantatrice. Celle-ci se procura l'autographe de la lettre et lui fit un procès. Qu'elle gagna.... pour recevoir un shilling de dommage et intérêts. Furieuse, elle refusa de chanter à la soirée à bénéfice de John Ashley... qui fit un procès à Harrison, clamant que le manque à gagner provoqué par l'absence de la prima donna était de sa faute !! Le public suivit toutes ses péripéties avec avidité, d'autant plus que James Harrison était le frère du chanteur Samuel Harrison avec lequel Gertrud Mara avait eu une liaison affichée en 1786... (Après une villégiature à Margate, ils s'étaient rendus à Paris ensemble.)

Après la saison 1792-1793, Gertrud Mara n'eut plus de contrats de longue durée avec aucun établissement. Elle se cantonna principalement à des apparitions ponctuelles pour des oratorios ou des concerts, à Londres (comme aux jardins du Ranelagh) ou en province : Bath, Dublin...

Durant la saison 1794, engagé par Salomon, Haydn revint pour une série de concert. Gertrud Mara fut de nouveau engagée, aux côtés de la basse Johann Ludwig Fisher, l'Osmin de Mozart. Pour le premier concert du 10 février, elle chanta des airs d'Anfossi et de Guglielmi. The Oracle précisa : "Mara chanta, c'est assez dire." Pour les concerts des 17, 24 février et 3 mars, elle fut remplacée par Madame Ducrest, car elle était malade. Elle reprit du service pour le concert des 10, 17, 24 et 31 mars, et des 7 et 28 avril.

En 1794 Gertrud Mara quitta officiellement son mari qui s'était signalé par sa conduite désordonnée (boisson, jeu, infidélités). Comme le hautboïste W. T. Parke le précise dans ses Musical Memoirs : "Mr. Mara l'aimait comme il aimait la bouteille, et fréquemment cassait la tête de l'une et fendait celle de l'autre."

Elle se mit en ménage avec le ténor et flûtiste Charles Hayman Florio -de vingt-cinq ans son cadet-, qu'elle avait rencontré alors qu'il faisait ses débuts de chanteur aux oratorios de Covent Garden, les 7 et 21 mars 1794. Les deux amants s'enfuirent à Bath. Le père du chanteur, Pietro Grassi Florio, serait mort peu de temps après de l'alcoolisme dans lequel il serait tombé par sa mortification devant ce scandale...

Une lettre de la cantatrice, écrite à l'actrice Jane Pope révèle ses sentiments à propos du scandale que cela suscita :

 

"[...] Dans ma situation présente, je m'aperçois de mon erreur - je n'ai jamais courtisé l'amitié de ceux qui écrivent dans les journaux. Peut-être me suis-je trop enorgueillie de mon talent & de mon caractère privé pour penser que j'avais à les craindre ou que leur soutien puisse m'être nécessaire. Se sentant méprisés, en échange, n'ont pas laissé échapper la moindre anecdote de e qui m'est arrivé en public, pour me taxer d'orgueil et d'impertinence. [...] Il est très cruel après avoir entretenu ma famille et moi-même depuis mes six ans, et ensuite (je suis désolée de le dire) un mari paresseux et extravagant, à la suite de sa prédisposition à la boisson, d'être réduite à cette période de ma vie, à recommencer à zéro pour me procurer les premières nécessités, mais j'espère que ceux qui m'ont honorée de leur protection & amitié ne les retireront pas maintenant [...]"

 

Le 24 mars 1795, rentrée de Bath, Gertrud Mara donna un concert à son bénéfice à Hanover Square Rooms, sous la direction de Janiewicz, avec Clementi au piano. L'affluence fut maigre ; selon Haydn, il n'y avait pas plus de 60 personnes.

Le 8 juin 1795, le compositeur participa à un concert à bénéfices pour le flûtiste Ash, prête-nom supposé de Gertrud Mara. Ce fut sa dernière apparition à un concert en Angleterre.

Le 30 avril 1796, elle chanta Mandane d'Artaxerxes à Covent Garden, mais le Monthly Mirror précisa qu'elle "garde toute sa douceur, mais a perdu une bonne partie de sa puissance."

 

 

Caricature de John Nixon : Madame Mara à un concert à Bath, avec Venanzio Rauzzini.
Photographie © DR

 

Elle rechanta le même rôle à Dublin l'été 1796 avec Florio en Artaxerxes (qui fut hué chaque soir, selon le Monthly Mirror.). Il abandonna sa carrière de chanteur peu de temps après et vécut aux crochets de sa maîtresse.
Johann Baptist Mara resta à Londres, comme il y était obligé par contrat conclu entre sa femme et lui. Les deux époux étaient en mauvais termes depuis quelques temps, comme en témoigne Haydn dans ses Carnets, en évoquant une scène qui eut lieu lors du concert du 24 mars 1795, mentionné plus haut :

 

"Quand le concert fut fini, Madame Mara donna un soupé dans la pièce voisine. Après minuit, M. Mara fit hardiment irruption et demanda un verre de vin. Madame Mara, voyant qu'il enrageait, et craignant les conséquences, fit appel à son homme de loi, qui était à table, et qui dit à M. Mara : Vous connaissez nos lois, et vous aurez l'amabilité de quitter cette pièce sur le champs, sinon vous aurez à payer £200 demain. Le pauvre homme quitta la compagnie. Madame Mara, sa femme, partit le lendemain à Bath, avec son sigisbée, mais je pense que son obstination égoïste la rend ridicule aux yeux de tout le pays."

 

Mara quitta le pays quelque temps après ; il mourut dans la misère aux Pays-Bas en 1808, jouant du violon dans les tavernes en échange d'un coup à boire.

Alors qu'elle n'était pas considérée comme une bonne actrice, Gertrud Mara changea de répertoire et se produisit dans l'opéra comique à Covent Garden. Sa voix commençait sans doute à faiblir. On la vit donc en Polly dans The Beggar's Opera (25 octobre 1797) ; les critiques furent plus que mitigées, comme en témoignent ces lignes du Monthly Mirror : "Sa Polly est totalement grotesque : sa figure, son aspect, et son âge sont directement répugnants pour notre idée du personnage ; et son accent étranger et ses gesticulations complètent l'absurdité [de cette prise de rôle]"

Elle ne se découragea pas, puisqu'elle chanta également à Covent Garden en 1797-1798 dans Love in a village, The Castle of Andalusia, The Duenna, Lionel and Clarissa, et Marian.

Le 16 octobre1798, Florio donna un opéra, The Outlaws à Drury Lane. Ce fut un échec, avec six représentations. Les rumeurs du temps affirment que le véritable compositeur n'était autre que Gertrud Mara.

Sa présence en Zemira dans The Egyptian Festival (Drury Lane, 11 mars 1800) fut admise car c'était une autre tentative de Charles Florio comme compositeur. Ce fut un échec, malgré des décorations somptueuses. Le jeu de Mara fut critiqué comme étant un "scandale absolu pour sa profession" (Dramatic Censor).

Elle participa à l’une des deux créations anglaises de la Création de Haydn au King's Theatre, le 21 avril 1800 avec Sophia Dussek-Corri.

Le couple continuait à faire scandale puisqu'en août 1798, ils furent traduits devant les tribunaux pour avoir séquestrée et battu leur cuisinière quand elle avait désiré rendre son tablier. Le litige fut finalement réglé à l'amiable.

Devant l'échec de ses prises de rôle dans le ballad opera, Gertrud Mara retourna à ses premières amours, les oratorios, et chanta au Haymarket en 1801 dans des extraits de Haendel. Le 15 mai 1801, elle chanta toutefois Lorenza dans The Castle of Andalusia à Covent Garden, sa seule apparition scénique cette année-là à Londres.

Le 3 juin 1802, elle donna un récital d'adieu au King's Theatre. Les recettes furent énorme, quasiment £1000. Elle chanta un duo avec Elisabeth Billington, spécialement composé à cette intention, mais qui n'a pas survécu.

 

 

Gravure publiée par Werner & Hood, 30 avril 1800.
Photographie © DR

 

Ruine et décadence : 1802-1833

Elle partit avec Florio, passant par Paris où elle donna des concerts -on dit qu'elle y aurait gagné 12 000 francs- passant par l'Allemagne - elle resta une semaine à Berlin en février 1803 où elle donna un concert d'adieu et se produisit dans Der Tod Jesu de Graun-, Francfort, Gotha, Weimar, Leipzig, Vienne.

Ils se fixèrent en Russie, chantant tout d'abord à Saint-Pétersbourg, puis à Moscou (vers 1807).
En 1808, Florio fut arrêté à Moscou, car on le confondit avec un Richard Florio qui s'était répandu en libelles contre le Tsar Alexandre. Ils reçurent des cadeaux somptueux quand on s'aperçut de la méprise.

Les extravagances de Florio et l'incendie de Moscou en 1812 où Mara avait investi toutes ses possessions, la ruinèrent. Florio avait essayé de spéculer en investissant dans des brevets musicaux, et les pianofortes, mais ne réussit qu'à se ruiner davantage. Il engrossa une servante russe, que Madame Mara envoya à Londres avec son enfant, mais la jeune femme retourna à Moscou où Florio recommença sa liaison avec elle.
Florio mourut en 1819 à Moscou, dans un état mental instable, refusant toute nourriture pendant trois semaines, pensant que Gertrud Mara voulait l'empoisonner...

Peu de temps après la mort de Florio, elle tenta de faire un retour en Angleterre. Elle avait soixante-douze ans... On annonça son concert, qui eut finalement lieu le 16 mars 1820, au King's Theatre. Les annonces avaient été mystérieuses, indiquant une "fort célèbre chanteuse, qu'il était impossible de nommer encore". Le concert fut un échec total ; il ne lui restait plus aucune voix, même si "elle avait encore le pas ferme, et se tenait très droite". Les critiques furent indulgents, en souvenir de sa gloire passée : "Nous préférons ne pas nous étendre sur les ruines de la grandeur évanouie, et aurions été bien plus heureux de n'avoir gardé que les souvenirs de la puissance, de la grandeur et du pathétique de cet art qui se manifestait autrefois dans les concerts de Mara." On nota que "le pouvoir et la douceur se sont évanouis, mais la correction de son goût est toujours apparent".

On trouve néanmoins mention de sa participation sur un livret milanais de I Crociati a Tolemaide de Pacini (créé à Trieste en 1828), dans le rôle de Argene !

Quittant l'Angleterre définitivement, elle s'installa à Reval -maintenant Talinn, en Estonie-, et vécut de leçons de chant auprès de l'aristocratie locale (elle fut souvent l'hôte du baron Kaulbars), et y mourut le 20 janvier 1833.

En 1831, Goethe lui dédia un second poème, "Sangreich war dein Ehrenweg", qui fut mis en musique par Hummel, et qui lui fut envoyé avec le premier poème composé en 1771.

 

"A Madame Mara
Pour un heureux anniversaire,
Weimar, 1831
Riche en chants était ton chemin glorieux
Gonflant toutes les poitrines
Moi aussi je chantai le long des routes et des
Sentiers, égayant chaque effort, chaque pas
Près du but, je songe aujourd'hui
A ce temps si doux ;
Sens avec moi combien je me réjouis
De te saluer et de te bénir."
(Traduction de Roger Blanchard et Roland de Candé)

 

 

 

Détail de l’affiche du concert à bénéfice donné pour la veuve et les enfants de l’acteur Benson,
à Drury Lane, le 9 juin 1796.
Photographie © DR (Collection E. Pesqué)