En marge de la production des Pêcheurs de perles à Limoges, Philippe Manoli rencontre Julien Dran et Alexandre Duhamel le 25 avril 2018.

 

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© Francis Audibert

 

Philippe Manoli : Cette production des Pêcheurs de perles de Limoges vous voit reformer le duo Nadir/Zurga que vous aviez incarné en 2014 à l’opéra de Massy. En quoi vos conceptions des rôles ont-elles évolué entre temps ?

Julien Dran : Eh bien d’abord, entre temps on est tous les deux devenus papas. Cela change beaucoup de choses dans nos vies. Cela nous force à nous poser des questions par rapport aux sacrifices que l’on fait pour notre travail. C’est comme ça qu’un artiste mûrit, aussi.
Alexandre Duhamel : C’est vrai.
Julien Dran : D’ailleurs quand on m’a proposé cette production j’ai tout de suite accepté sachant que ça se ferait avec Alexandre, parce qu’on se connaît et qu’on évolue de la même manière. Et puis j’avais déjà travaillé avec le chef Robert Tuohy et je savais que la production serait excellente.
Alexandre Duhamel : Et pour ce qui est des rôles, en quatre ans nos voix ont évolué, les difficultés qui se présentent à nous ne sont plus les mêmes, moi j’ai dû faire une sorte de « reboot » avec le rôle, c'est-à-dire que je n’ai plus de difficultés avec certains passages qui m’en posaient, et inversement. Ma voix s’est un peu élargie, et je dois veiller à garder les voyelles les plus claires possibles, pour garder un chant français. Quand on reprend un rôle que l’on a déjà chanté, on a plus facilement un « troisième œil », on se gère mieux sur la distance, on est moins à 100%, dans certains passages et on sait que dans d’autres on peut se permettre un petit peu de lever le pied. Dans mon Zurga précédent, j’avais des intentions musicales très louables mais je détimbrais un peu parfois, ça rendait Zurga parfois un peu maniéré. Je vois ça surtout quand je réécoute celui donné en version de concert à la salle Pleyel en 2013, spécialement au premier acte. 

Philippe Manoli : J’y étais. Il était déjà très impressionnant, ce Zurga…

Alexandre Duhamel : Peut-être, mais avec le recul on sait comment améliorer les choses. C’était un peu « vert », certains sons étaient « blancs » pour rester dans la métaphore des couleurs. Et puis j’ai appris à chanter sans me fatiguer, et c’est essentiel.

Philippe Manoli : Chantiez-vous déjà à Massy la version originale de 1863 comme aujourd’hui à Limoges ?

Alexandre Duhamel : Oui.
Julien Dran : Oui, et la fin de l’opéra est sans doute préférable dans cette version, avec le joli duo ténor/soprano. Mais la fin du duo Nadir/Zurga au premier acte, « Amitié sainte » est moins inspirée que la reprise traditionnelle de « Oui c’est elle, c’est la déesse ». 

 

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© Eric Bloch

 

Et pour répondre à la question sur l’évolution de notre travail depuis Massy, je pense qu’aujourd’hui on fait moins les erreurs de la jeunesse, même si on en garde l’enthousiasme, on cherche toujours à tout bien faire, mais on a appris ce que c’est que de monter sur scène quand on est malade, on sent plus vite les défaut techniques de notre voix, on apprend malgré eux à être « relax » comme certains de nos aînés, qu’on respecte énormément.
Alexandre Duhamel : Et c’est ce qu’apprécie, je pense, celui qui est dans la salle et qui est assis, il aime sentir que c’est facile pour le chanteur, qu’il n’est pas rouge et transpirant, ou angoissé, il faut que le chanteur soit serein pour qu’il n’y ait aucun obstacle entre l’expression du texte et de la musique et le spectateur, qui doit ressentir l’émotion. C’est ce qu’on apprend à améliorer avec le temps.

Philippe Manoli : Est-ce que pour ça un professeur de chant garde une place importante dans l’évolution de votre voix au cours de votre carrière ?

Julien Dran : Je sais que certains font sans, et s’ils ont appris comme ça et que ça leur va, tant mieux, chacun doit trouver la voie qui lui est propre. Moi j’ai besoin de parler avec mon professeur, sur des points-clés, car arrivés à 34 ans, on a chanté beaucoup depuis dix ans l’un et l’autre et on finit par savoir ce qu’on fait, mais un regard extérieur sur des sons qui vont en arrière ou sur l’utilisation du diaphragme par exemple, c’est utile.
Alexandre Duhamel : Je trouve qu’il est capital d’être en quelque sorte contrôlé de l’extérieur.
Julien Dran : Et même en-dehors de l’avis du professeur habituel, d’avoir l’avis de quelqu’un d’autre est important: mon dernier rôle à Paris était très court, (Gastone dans La Traviata mise en scène par Benoit Jacquot, NDLR) mais d’avoir pu échanger avec les autres artistes qui étaient sur scène avec moi, cela m’a permis d’essayer des choses différentes.
Alexandre Duhamel : Oui, exactement. De mon côté quand j’ai chanté pour la première fois sur la scène de la Bastille, c’était pour Werther en 2010, et c’était Ludovic Tézier et Jonas Kaufmann qui m’entouraient et me permettaient d’avoir ce recul, avec d’ailleurs des approches très différentes.
Julien Dran : Ce n’est pas si différent : leur façon de penser le chant physiquement est différente, mais à la fin ils veulent que le chanteur se sente libre, que le son soit libre. 
Alexandre Duhamel : Il faut à la fois avoir un lien avec un professeur et aussi être notre propre professeur, car de toute façon notre emploi du temps fait qu’on ne peut pas travailler de façon systématique avec eux. Moi, je m’enregistre beaucoup, je travaille beaucoup avec un miroir, pour vérifier que ma langue est bien en place, et vérifier mes expressions sur le plan dramatique. Ma voix évolue vraiment, j’ai beaucoup plus de facilité dans l’aigu aujourd’hui, et j’ai besoin d’avoir l’avis d’un professeur extérieur qui me dit attention là ou là, et même souvent quand je m’enregistre, j’envoie les mémos à mes profs pour leur demander si pour eux c’est trop clair, ou trop sombre, ou si c’est trop appuyé, est-ce que tous les mots sont assez compréhensibles…

Philippe Manoli : Et qui sont ces professeurs essentiels à votre développement ?

Julien Dran : Moi c’est mon père, Thierry Dran, qui m’a remis sur le droit chemin quand je chantais des choses qu’il ne fallait pas que je chante, parce que j’avais envie d’être déjà trop loin. Il faut respecter son répertoire, sinon, on brutalise l’instrument et il ne fonctionne pas bien longtemps, et on ne peut pas être honnête avec soi-même. Et puis j’ai bénéficié de la rencontre avec des maîtres qui m’ont fait avancer, comme Teresa Berganza et Sherrill Milnes. Lors d’un concours, celui-ci m’a donné de très précieux conseils. Je chantais mon répertoire, et j’ai vu évoluer un ténor doté d’une voix sensationnelle, mais qui ne respectait pas son répertoire et Milnes lui a dit « On ne peut pas te donner le premier prix si tu ne sais pas quel est ton répertoire et si tu vas où le vent te porte. Car ce n’est pas comme ça qu’on peut faire une carrière d’artiste sur quarante ans. » C’est une vision des choses qui peut sembler datée, mais c’est essentiel de garder cela à l’esprit.
Alexandre Duhamel : on ne peut pas être bon partout. Moi c’est Susan Mac Culloch, qui est professeur à la Guildhall School de Londres.
Julien Dran : Il y a des règles immuables dans la vie de tous les jours, notre voix n’est pas détachée de notre corps et de ses contraintes. Teresa Berganza nous montre qu’il faut faire en sorte que la voix flotte sur le timbre, comme Ludovic Tézier chantant Posa, le son sort avec une telle facilité, on comprend tout, c’est solaire. C’est merveilleux. Mais il ne faut pas se leurrer : certains ont leur fierté, et ont du mal à l’avouer, mais un chanteur ne peut en aucun cas réussir tout seul.
Alexandre Duhamel : Non, je suis bien d’accord.
Julien Dran : Et puis ceux qui ne prennent pas de cours n’entendent pas les critiques utiles qui leur viennent de l’extérieur. Attention, certaines font aussi bien mal, on nous dit parfois qu’on n’est pas bien dans cette catégorie, qu’on devrait faire autre chose.
Alexandre Duhamel : Il y a un savant mélange à faire entre remise en question, humilité, et affirmation de soi. Il faut une confiance en soi qui est capitale quand on est sur scène. Sinon on n’est pas relâché, pas détendu, on crispe la mâchoire, le larynx, les épaules. En fait, je pense qu’il faut distinguer le moment où l’on est sur scène et où il ne faut pas laisser de place au doute, et le moment où, hors de scène, on doit impérativement se remettre en question.

Philippe Manoli : La transmission est donc un point essentiel dans la formation du chanteur. Bien que vous soyez encore jeunes, avez-vous déjà l'occasion de transmettre vous-même la passion du chant à des jeunes des écoles ou lycées ?

Julien Dran : Je fais beaucoup de répétitions avec des jeunes. Mais c’est un peu particulier puisque, étant issu d’une famille de chanteurs, initialement je détestais ce métier, je ne comprenais pas comment on pouvait avoir envie de chanter devant des gens, costumé et maquillé… je ne comprenais pas !
Alexandre Duhamel : C’est drôle !
Julien Dran : En tant que jeune on est toujours très timide, inhibé, quand on est seul. Face à sa classe on peut faire le malin, mais quand on est tout seul, il n’y a plus personne… Je n’ai jamais donné de cours, pour l’instant j’estime que c’est trop tôt, il faut avoir l’humilité de comprendre les choses soi-même avant de vouloir les transmettre plus tard, mais il est important de voir des jeunes pour les sensibiliser au fait que le chant n’est pas un « truc pour les vieux » comme ils disent, ni pour les riches, que c’est bien pour tout le monde. En tant que spectateur et en tant que chanteur aussi c’est pour tous. Il est grave d’empêcher quelqu’un de s’exprimer, sous toute forme mais également par le chant. Le chant ce n’est pas « précieux », c’est instinctif, c’est viscéral, et donc ça se rapproche beaucoup de ce que veut un enfant.
Alexandre Duhamel : Et d’ailleurs quand on est bébé on n’est pas inhibé, on chante très naturellement. Quand j’observe mon fils je m’aperçois que c’est très naturel pour eux. Un bébé qui crie, c’est plus fort qu’un contre-ut de Pavarotti !
Julien Dran : Oui, ils sont plantés sur leurs jambes idéalement et ça sort !
Alexandre Duhamel : Tout est en place, le diaphragme est placé comme il faut…
Julien Dran : Parce qu’on stigmatise socialement l’expression de soi, et ensuite ça n’est plus possible. L’enfant est soumis à des règles, il ne faut pas faire de bruit quand ils sont en cours… On est bridé ensuite. Les petits sont honnêtes.
Alexandre Duhamel : Il faut dire que si on y réfléchit, faire le choix comme nous de vouloir être en scène, de passer un orchestre de quatre-vingt musiciens, dans une salle de mille à quatre mille spectateurs, ça signifie qu’on a vraiment, vraiment besoin de se faire entendre ! Au-delà même de l’évident amour de la musique, chez moi en tout cas il y a quelque chose de profond qui se joue dans ce rapport à l’expression de soi.
Julien Dran : Je crois que beaucoup, beaucoup de gens ont besoin de se faire entendre. Surtout à une certaine tranche d’âge. Tous les deux nous apprenons à être parents, nous devons dire non et apprendre les limites mais avec ma compagne nous tâchons d’éviter de réprimer l’expression.
Alexandre Duhamel : L’éducation positive…
Julien Dran : Mes parents qui sont professeurs voient tant de gens qui ont besoin de s’exprimer, ils n’y arrivent pas bien mais ils en ont un besoin profond. C’est si naturel dans certaines tribus, dans certains pays. On chante comme on respire. C’est un besoin universel, qui est au fond de nous.
Alexandre Duhamel : Je me souviens d’ailleurs que le vrai déclic est venu un jour, où j’ai réalisé que j’avais une voix, quelque chose au fond de moi. J’avais trouvé ma premier prof de chant dans les pages jaunes, dans mon arrondissement de Paris, j’avais dix-huit ans, je dis au téléphone « Bonjour, je voudrais faire du chant », et je suis invité à venir. Le professeur, Martina Catella, proposait à côté des ateliers d’expression corporelle, de l’improvisation. Un jour, au milieu d’une improvisation, un truc est sorti de moi, tout le monde s’est arrêté, les vingt personnes m’ont regardé héberluées en se demandant « Qu’est ce que c’est que ce son-là ? ». Je ne savais pas ce qui s’était passé, et le professeur m’a dit qu’il fallait que je fasse quelque chose avec ce truc exceptionnel qui était sorti de moi. Et quand j’ai commencé à travailler avec Yves Sotin au CNSM de Saint-Maur, on a complètement oublié toute notion d’esthétique, toute notion d’interprétation et on a ouvert la voix. On a pris le bloc de pierre, on l’a dégrossi, et depuis dix ans petit à petit j’en fais la sculpture. Je crois qu’il ne faut pas se tromper de sens quand on construit une voix. Comment demander à un chanteur de chanter piano avant de chanter forte ? Avant même de chanter une phrase piano aujourd’hui je la chante forte d’abord pour asseoir la voix, et ensuite petit à petit j’enlève de la pression. 

Philippe Manoli : Et ce faisant vous tracez les lignes directrices de vos futurs cours de chant… Vous parliez de vie de famille, comment un chanteur d’aujourd’hui concilie-t-il carrière et vie de famille ?

Alexandre Duhamel : Avec Facetime ! Je ne sais pas comment faisaient les chanteurs des anciennes générations. Le matin, je me réveille, je passe le petit-déjeuner avec mon fils sur Facetime, le soir le coucher se passe de même, petite histoire lue avec Facetime, hier avant que je monte sur scène, « Toï toï mon papa, je t’aime. », alors ça me fait fondre. Et puis je les fais venir, je rentre beaucoup à Paris entre les représentations, et je pense qu’on a tous les deux des femmes qui gèrent ça de façon admirable. Et c’est grâce à elle que je peux continuer à faire ce métier, car pour moi fonder une famille c’est aussi important que de chanter, et c’est donc grâce à elle que je réalise ce double rêve.
Julien Dran : Il faut dire que tous les deux nous avons des compagnes vraiment exceptionnelles, qui nous permettent de continuer ce métier. Des perles !
Alexandre Duhamel : C’est bien vrai !
Julien Dran : Mon père était chanteur, et je ne le voyais pas. Les choses ont changé aujourd’hui. Il faut changer de rythme quand on reprend la vie de famille, car les petits ne se lèvent pas à onze heures, et on veut être avec eux, sinon ça nous fend le cœur. Moi je connais la vision de l’enfant de chanteur, et aujourd’hui je suis de l’autre côté. On a des sacrifices à faire. Mais si on enchaîne trop les allers-retours on finit par le payer. Même si le plus important c’est ma famille, j’aime aussi chanter, surtout dans les conditions où on vient de le faire pendant un mois. Cela demande des sacrifices que beaucoup de gens n’auraient pas envie de faire. D’ailleurs l’été dernier, mes seules vacances depuis cinq ans, mon corps a fini par me lâcher et j’ai été malade toutes les vacances, de la fièvre tout l’été. Je lui avais trop demandé trop longtemps.
Alexandre Duhamel : Parfois, je me demande quand même pourquoi je ne retourne pas dans ma Normandie élever des chevaux… Je serais tellement heureux, rien qu’avec l’odeur des chevaux le matin, les monter, les entraîner, qu’est-ce que je serais heureux !
Julien Dran : Et puis tu pourrais embrasser ton fils quand il est malade. Plaisir fantasmagorique pour nous. Quand ils sont malades, on doit s’éloigner. C’est cruel !

Philippe Manoli : On assiste tout de même à un changement générationnel : auparavant on ne faisait pas d’enfant, surtout les chanteuses, ou on restait près de sa famille au détriment de la carrière.

Alexandre Duhamel : C’est un métier fait de solitude, il faut gérer les egos de chefs d’orchestre ou de metteurs en scène difficiles, pas toujours bons, et souvent ça va ensemble, il faut gérer des collègues qui ne sont parfois pas du tout dans l’échange et le partage, il faut gérer le fait d’être moins bien dans son corps, il faut gérer les critiques, il faut gérer le jugement, tout ça en étant loin de sa famille, alors parfois on se dit « Mais pourquoi fais-je autant de sacrifices ? ». Et on l’oublie au moment où on pose le pied sur scène.
Julien Dran : Non. Pas toujours. Pour la première fois depuis longtemps, je me dis que ce que je fais aujourd’hui dans cette production vaut les sacrifices que je fais et portera ses fruits pour l’avenir. Mais ce n’est pas toujours le cas. 
Alexandre Duhamel : Certaines productions sont fondatrices.
Julien Dran : Oui. Et on a l’impression de laisser quelque chose. 

 

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© Julien Dodinet 

 

Philippe Manoli : Christophe Ghristi, qui préside depuis peu aux destinées du Capitole de Toulouse, a dans des articles récents défendu l'idée que les directeurs d'opéra hexagonaux se doivent d'engager des chanteurs français plus souvent, surtout dans le répertoire national. Pensez-vous que la situation soit sur le point de basculer, alors qu'un article récent d'un critique déclarait la défaite du chant français à propos de la production de Benvenuto Cellini à l'Opéra Bastille ?

Julien Dran : Je pense que les opéras de France vont être à nouveau dirigés par des gens d’ici. On ne peut pas passer à côté du fait qu’il y a une génération remarquable de chanteurs français. 
Alexandre Duhamel : Christophe Ghristi fait un réel effort à Toulouse, j’ai fait Pelléas avec Marc Minkowski à Bordeaux aussi, on a des castings francophones magnifiques.

 

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© Julien Benamou

 

Julien Dran : Oui, on peut me parler tant qu’on voudra des Pêcheurs de perles montés à l’étranger, sans un chanteur francophone, le public ne saisit pas un mot de ce qu’ils chantent, c’est quelque chose qui n’est pas possible en Italie, par exemple. Pourtant c’est encore possible en France, hélas. Mais ce qu’on fait ici à Limoges, cela doit servir de référence à ce qui devrait être fait tout le temps dans le répertoire français. On comprend tous les mots. Tous les gens qui sont venus nous voir, et des gens qui ont la dent dure, qui savent me dirent quand ça ne va pas, me disent « Ah, on comprend tout, le français est beau, les nuances sont là aussi, le chant est intelligent, l’orchestre impeccable, les chœurs impeccables. » C’est possible de le faire. Vous savez, des fans sont venus me voir ici, mais je ne fais pas ce métier pour cela, ou pour être une star. J’aime monter sur scène et chanter, cela induit d’avoir des fans et éventuellement de prendre le risque d’être une star, mais je ne fais ce métier ni pour l’argent ni pour être une star, mais plutôt pour participer à la création de productions qui resteront comme des références. C’est un des arts majeurs de l’humanité, tout de même, l’opéra !
Alexandre Duhamel : on souffre toujours d’un certain passéisme aussi : on trouve toujours des quinquagénaires pour nous dire : « Ah, il est bien, mais ça ne vaut pas tel ou tel ancien ! ».

Philippe Manoli : Oui, mais c’est ainsi depuis longtemps. Même Callas en a souffert. A ses débuts on disait « C’est bien mais ça ne vaut tout de même pas Ponselle ! ». 

Julien Dran : Aujourd’hui c’est nous qui chantons, c’est nous qui faisons le travail. Et on doit se débrouiller avec des changements, peut-être un peu subtils, mais tout change en fait. Les choses s’accélèrent : avec les réseaux sociaux tout est immédiat, ce n’est plus une semaine après ou un mois qu’on publie une contre-performance, c’est dans la soirée.
Alexandre Duhamel : Et ça reste, tout reste sur internet, auparavant le papier était jeté, perdu. Aujourd’hui c’est gravé. On a des vidéos pirates, etc.
Julien Dran : Moi, je suis d’accord avec ça. On a signé pour ça. On s’expose. Sinon on ne fait pas chanteur, on fait vigneron.

Philippe Manoli : Il est des sopranos qui chantent Lakmé et Olympia toute une carrière quand leur tempérament les pousse vers Norma ou Alceste. Les rôles liés à votre catégorie vocale correspondent-ils à vos aspirations, autrement dit la nature vous a-t-elle contenté autant qu'il y paraît ? 

Julien Dran : J’aimerais un jour, si ma voix me le permet, chanter Werther. Quel ténor ne voudrait pas chanter Werther ? J’aime beaucoup Mozart et j’en ai peu chanté. Même Mithridate, Idoménée. Je ne suis pas encore assez vieux pour chanter les rois donc on ne me les propose pas, mais Ferrando de Cosi, je ne l’ai fait que deux fois, je l’aime beaucoup et c’est très bon pour la voix. Après un Lindoro que j’ai peu apprécié j’ai découvert ce Nadir en 2014 et je l’ai adoré, comme Edgardo de Lucia di Lammermoor, je commence à chanter Alfredo de La Traviata qui me plaît bien aussi.

Philippe Manoli : Ma question était un peu plus tendancieuse : vous aviez déclaré à propos de Fra Diavolo d’Aubert que vous aviez apprécié de sortir des rôles de gentil ténor et de découvrir une face différente des rôles.

Alexandre Duhamel : Mais les rôles de barytons sont plus complexes et permettent souvent de travailler sur des aspects humains/inhumains très intéressants, bien plus que dans la plupart des rôles de ténors.
Julien Dran : C’est vrai, la plupart des rôles de ténors présentent des imbéciles dans lesquels je ne me retrouve pas : Gérald dans Lakmé est de ce point de vue une énigme pour moi. Il est militaire, dans un pays exotique et découvre tant de choses et tombe amoureux et après… il ne sait pas quoi faire. C’est impensable! J’aime beaucoup le rôle de Nadir, parce qu’il est viril. Il ment à Zurga mais reste humain, il est guidé par ses sentiments.

 

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© Christian Dresse

 

Alexandre Duhamel : Zurga est guidé par le devoir et Nadir par ses sentiments.
Julien Dran : Il est un peu plus sauvage, il a une carrure. Mais j’aime aussi les rôles plus complexes comme le Duc de Mantoue de Rigoletto : on peut montrer une face innocente et une face totalement perverse.
Alexandre Duhamel : on a tous une part infime en nous des rôles qu’on incarne. J’ai une part de Golaud en moi. Ce qui est fantastique c’est d’ouvrir la brèche, jusqu’à la folie. La scène avec Yniold, la violence, la jalousie qui ronge, la possibilité de pardon, ça ouvre des abîmes. Moi, je n’ai rien d’un méchant dans la vie, mais sur scène je peux me permettre d’explorer ces tréfonds de l’âme humaine. J’attends avec impatience d’aborder Iago ou Scarpia de ce point de vue.
Julien Dran : Fra Diavolo est un manipulateur. J’étais jeune quand je l’ai incarné, j’adorerais le refaire maintenant. Ce serait autre chose qu’ « Un’aura amorosa »!
Alexandre Duhamel : il y a encore six mois, si on m’avait parlé du rôle-titre de Don Giovanni, je n’aurais même pas réfléchi, mais aujourd’hui, je commence à me poser la question.

Philippe Manoli : Alexandre Duhamel, vous êtes donc parti d’une frustration dans le domaine je crois pour aboutir à un épanouissement…

Alexandre Duhamel : Oui, je croyais être ténor, et j’ai eu du mal à admettre ma tessiture, mais ensuite je me suis rendu compte que les rôles de baryton me permettaient d’aborder des trésors de psychologie.
Julien Dran : Je rêverais d’être baryton pour chanter Rigoletto. Et je rêverais d’être basse pour chanter Philippe II.
Alexandre Duhamel : Et je rêverais d’être ténor pour chanter Rodolfo !! Un soir, au moins !