Entretien avec Jean-Philippe Lafont

Conversation à trois autour de Jean-Philippe Lafont.

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Puisque nous sommes chez Denise Dupleix, votre professeur de toujours, nous allons insister sur votre formation musicale.

Denise Dupleix : après une carrière de soprano colorature dans les rôles d’ingénue, j’ai décidé de me consacrer à l’enseignement et de préparer les diplômes de professeur de Conservatoire. Sur les conseils de mon amie Isabel Garcisanz, je suis allée chez Jeanine Micheau qui m’a reçue, une seule fois. J’étais passionnée, j’ai travaillé comme une bête et j’ai décroché mes diplômes de professeur de chant et d’art lyrique du premier coup. Et j’ai postulé au Conservatoire de Toulouse où j’ai pris mon poste à la rentrée de septembre 1971. C’était une fourmilière de jeunes artistes farfelus et d’emblée j’ai repéré le potentiel de Jean-Philippe.

Jean-Philippe Lafont. En fait j’aurais dû suivre les cours d’une vieille professeur, sur le point de partir à la retraite, Madame Céas, mais vous imaginez bien que je préférais nettement être dans la classe de Denise Dupleix, alors dans sa quarantaine d’années, toute fraîche arrivée à Toulouse. Comme j’étais inscrit à la fac de médecine, j’ai fait valoir à l’administration que mes cours là-bas n’étaient pas compatibles avec l’emploi du temps de Mme Céas mais avec ceux de Denise Dupleix. Je disais à Denise « je suis le seul ici qui possède le potentiel pour faire carrière ; ne perdez pas votre temps avec les autres ! » Je n’avais alors reçu aucune formation. On m’a montré un jour une partition avec la mention p. et on m’a demandé ce que cela voulait dire. J’ai répondu mais c’est p comme puissance ! et en voyant un f que cela correspondait à force !  J’avais aussi le trac et j’ai raté complétement mon premier concours de fin de première année devant un jury présidé par Janine Micheau. J’ai commencé à ton tonitruer et à perdre mes moyens.  A l’issue de cette épreuve catastrophique, jetais très déprimé et je me disais « ma carrière est finie ». J’ai rencontré Mme Micheau dans la rue et elle m’a répondu « Comment ça votre carrière est finie ?! mais elle n’a pas même commencé ».

DD Le directeur a tout de même accepté que je reprenne Jean-Philippe et j’ai promis de le visser. Je l’ai fait rentrer en parallèle dans la classe d’art dramatique où l’ors d’un concours de fin d’année, dans un rôle muet d’une scène de Guitry, il a tellement capté toute l’attention du jury que la candidate a été recalée ! Le concours de deuxième année s’est beaucoup mieux passé avec la scène Philippe I / Posa où Jean-Jacques Cubaynes tenait le rôle du roi d’Espagne. C’est là qu’il a été repéré par le directeur de l’Opéra Studio où j’ai été nommée professeur.

 

Et c’est avec cette troupe que vous avez fait vos débuts scéniques dans le rôle de Papageno

JPL oui, exactement. C’était dans le cadre du festival d’Avignon 1974, au cloitre des Carmes, dans une mise en scène du directeur de l’Opéra-Studio, Louis Erlo. Il y avait une alternance avec notamment Léonard Pezzino et Geoges Gautier en Tamino. Nous avons repris plus tard ce spectacle à l’Opéra-Comique, l’Opéra-Studio se trouvait alors salle Favart.

Et c’est le début de votre grande histoire avec l’Opéra de Paris qui chapeautait alors l’Opéra-Comique

Exactement Je me souviens très bien de Rolf Liebermann, avec sa grosse voix très allemande me dire à l’issue d’une représentation du Porteur d’eau de Cherubini 5mars 1980] « Aujourd’hui une star est née ! ».  J’avais chanté un peu auparavant un rôle important Nick Shadow du Rake’s progress de Stravinsky.

Et le spectacle Offenbach, avec le disque à la clé, avait déjà fait de vous une  star.

Oui, c’était [en décembre 1979] un couplage de trois ouvrages courts, Monsieur Choufleuri restera chez lui, Pomme d’Api et Les Dames de la Halle. C’est Jean-Marc Thibaut qui avait été pressenti mais il a dû y renoncer car c’était trop difficile vocalement pour lui. C’était dirigé par Manuel Rosenthal et mis en scène par Robert Dhéry

Les deux adjoints de Rolf Liebermann, Gérard Mortier et Hugues Gall sont restés fidèles à la prédiction de leur mentor !

Oh que oui ! G. Mortier m’engagé à Bruxelles pour Golaud, un de mes rôles préférés.

DD Tu te souviens quand Pelléas est passé à la télévision et que je t’ai téléphoné pour que tu le regardes et la réaction de ton père !

JPL Mes parents étaient formidables et m’ont beaucoup soutenu mais ce n’était pas du tout leur univers musical ; ils étaient fan de Luis Mariano ! [il chantonne l’air de La Belle de Cadix] Moi-même j’étais persuadé que je ne chanterai jamais cela et Denise était persuadée du contraire !  « Si je dois chanter çà, j’arrête tout de suite ma carrière » L’expérience s’est reproduite avec La Femme sans ombre et Wozzeck.

Encore un de vos grands triomphes !

Oui, j’adore Barak et tous ces personnages débordants d’humanité.

Oui, vous y étiez formidable à Marseille comme au Châtelet ! Mais revenons à Hugues Gall qui vous a si souvent programmé durant ses 9 ans à la tête de l’ONP

Oui, c’est vrai. Je lui dois tellement ! Pourtant lorsqu’il a été nommé je me suis dit « Pourvu qu’il ne te garde pas rancune ! ».  En effet, je lui avais refusé un contrat à Genève pour Le Songe d’une nuit d’été de Britten.

Mais vous avez ouvert l’ère Gall avec ce Nabucco inoubliable de 1995 avec Varady, Ramey, Cura et Urmana dans la production de Carsen

Et il m’a confié souvent de grands rôles comme Falstaff, Scarpia que j’ai chanté plus de 50 fois à Bastille, Wozzeck, Telramund, Sancho Pancha, les diables des Contes d’Hoffmann, etc.

Hélas à cette époque faste avec l’Opéra de Paris succède aujourd’hui un moment bien douloureux.

Oui, comme vous le savez j’ai fait une chute le 14 septembre dernier lors d’une répétition de Tosca où je tenais le rôle du Sacristain. Ma genouillère a glissé sous mon pied et en voulant monter un escalier qui se situe derrière le décor, dans le noir, j’ai chuté de 18 marches, la tête à l’envers et j’ai perdu connaissance. J’ai bien failli me tuer ou devenir paraplégique mais je suis toujours là, obligé de renoncer à ma carrière scénique à cause de mes douleurs mais toujours vivant. J’ai pris un avocat et je suis suspendu à la décision des assurances. Le moral n’est pas bon.

Mais vous allez continuer à donner des concerts !

Oui, je l’espère bien. Je sors un disque sur les différentes versions de La Marseillaise qui me vaut un bel article dans Le Figaro de ce matin, je supervise des masterclasses à l’Ecole normale en vue de monter Les Noces de Figaro salle Cortot, je guide des hommes politiques, dont Emmanuel Macron, pour le placement de leur voix en meeting et un cinéaste veut même me consacrer un documentaire de 52 minutes. Je suis très en forme vocalement mais le reste va moins bien.

 

Propos recueillis par Jérôme Pesqué le 24 janvier 2017 à Paris.
 
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