Du si bémol au contre-fa...

 

 

Rodolphe.Photographie © Studio Sinclair

 

Comment t’est venu le goût du chant ?
J’ai eu la chance de naître dans une famille de mélomane. Je suis né dans le Quartier du Panier le 21 juin 1936 à Marseille. Ma grand mère était Corse, mon grand père de Bras, dans le Var.
Il était comique troupier au théâtre aux armées pendant la guerre de 14/18 et mon père travaillait au tram de Marseille. Il était directeur artistique du groupe et il faisait partie de l’orchestre. Il jouait de plusieurs instruments, en particulier du saxo ténor et de la clarinette. Au moment des fêtes de Noël, il faisait un numéro de clown avec un partenaire et parfois j’y participais. Passionné d’opéra, il a commencé à m’y emmener dès l’âge de 5 ans. Je me revois dans ses bras sur la place de l’opéra, nous venions de voir Carmen avec Lucienne Anduran, José Luccioni et Solange Delmas. Lucienne m’avait embrassé.
Je me rappelle vers 6 ou 7 ans être allé voir Les Pêcheurs de perles avec Traverso, Valère Blouse et peut être Solange Delmas, le lendemain je chantais « Je crois entendre encore » mon grand père me disait les paroles car j’avais retenu l’air mais pas les paroles. J’avais des parents exceptionnels. Je me rappelle aussi d’une représentation de La vie de bohème avec Raphaël Romagnoni et Jane Rinella. Quand on me disait : « Qu’est-ce que tu voudras faire plus tard ?»
Je répondais, « je serais ténor »
Mes parents m’avaient inscrit à un concours de chant, au parc Chanot. On m’avait hissé sur une chaise et j’avais chanté : « Flotte petit drapeau ». Le comique Perchic qui animait le concours avait dit au public : « vous entendrez parler de lui plus tard » et plus tard, au cours d’une représentation je l’ai retrouvé.

Alors tes premières leçons et tes premiers débuts ?
Mathilde Delmas m’a donné mes premières leçons de chant, quand je chantais à l’église du
Calvaire (c’était l’église de mon quartier). Elle était professeur au Conservatoire de Marseille. Il y avait aussi Fernande. Au cours d’une représentation que je donnais à Rouen, donc plusieurs années après, j’entends une voix qui ne m’était pas inconnue et je vois une grande femme rousse. C’était Fernande, la femme de monsieur Selligman, l’administrateur de l’Opéra de Rouen qui m’avait engagé. Nous n’avions pas fait le rapprochement. C’était des gens charmants.
Au conservatoire j’y suis resté un an avec Jean Paul Passéda ; on travaillait dans la classe du baryton Fernand Lagarde.
Mais dès l’âge de 16 ans j’ai travaillé en cours particulier avec mon professeur « italien » Léon Cazauran. En fait il était de Bilbao, c’était un Basque. Il habitait dans un petit appartement en haut de la rue Grignan face au palais de justice. C’est lui qui m’a enseigné la technique des vocalises, le placement et la projection de la voix. Mon père connaissait le baryton Marenchi, qui lui-même connaissait Cazauran, c’est comme ça que j’ai été présenté à lui. Il avait crée Werther en italien à Parme. Je me rappelle qu’en été il avait un complet blanc, et quand il se promenait on aurait dit un grand seigneur. C’était « mon Maître». Il faut l’entendre phraser Werther et Faust.
Il y a un autre ténor qui demeurera une référence pour moi : c’est Henry Legay. Il reste incomparable dans Nadir et Des Grieux. C’est en l’écoutant dans l’air de « la Tourterelle » du Postillon que je l’ai chanté de la même façon, avec plus de fioritures que sur la partition.
J’ai commencé à faire des auditions auprès de Michel Leduc, directeur de l’Opéra de Marseille.
Mon père connaissait une chanteuse, Marguerite Bellan, elle avait été la femme d’un directeur de l’Opéra et venait chanter à l’amicale des trams. Elle a été intéressée aussi bien par ma voix que par mon jeu et elle m’a fait chanter dans son théâtre au boulevard Boisson. Là j’ai chanté les premiers actes de La bohème, du Barbier avec Georges Borrot, de La Traviata, de Mignon. J’avais 19 ans.
J’ai connu aussi Etienne Bernard. Nous faisions partie de « la phalange du Lacydon »
Nous tournions dans plusieurs salles de spectacle. A la salle Mazenaud et au Boulevard Boisson. On ne faisait que de l’opéra. Madame Marguerite Bellan qui était directrice, mais aussi âgée, me faisait faire de la mise en scène. Tous ces spectacles étaient interprétés en costume. J’avais embrigadé mon frère pour chanter le rôle de Jarnot dans Mignon, il avait une voix de ténor et c’était un rôle de basse. C’était amusant.
En 1963 Louis Ducreux m’engage dans la troupe de l’Opéra de Marseille pour chanter les rôles de ténor légers.

 

 

Almaviva, le 17 avril 1958. Photographie © Camera

 

Tes véritables débuts ont lieu à Toulon dans le Barbier de Séville ?
Mon père connaissait Monsieur Truphème, le directeur de l’Opéra de Toulon et il m’avait obtenu une audition. J’avais chanté Le Barbier et Les cloches de Corneville. Il m’appelle de la salle : « Burles qu’est ce que vous voulez chanter chez moi dans 15 jours Le barbier ou Les cloches ? » J’ai choisi Le barbier. Et c’est ainsi que je débute le 17 avril 1958 un jeudi après midi en matinée populaire dans le rôle d’Almaviva aux cotés de Thérèse Schmidt, Robert Vidal, Dominique Devercors, Guy Grinda et René Salsoni, c’était le maître Hendrick qui dirigeait. Truphème m’avait offert le costume, mais pas donné 1 franc, ni pour le spectacle ni pour le déplacement. Mais j’étais content de débuter. Guy Grinda chantait Pédrille (plus tard il sera directeur de l’Opéra de Toulon). Il m’avait prêté ses bottes pour le premier acte. Je mesure 1.70m et lui en faisait deux. Elles m’arrivaient sous le ventre et c’était du 46. J’allais chanter ce Barbier sans répétitions, sur un simple raccord la veille. J’avais tellement le trac que pour entrer en scène c’est un des artistes qui m’a poussé et je me suis oublié dans la botte ! Le lendemain Grinda qui chantait Tosca a dit : « Tiens Burles a transpiré du pied ». Deux mois après je partais faire mon service militaire en Algérie.

Tu as fait ton service militaire en Algérie. Ccomment s’est-il passé ?
Quand j’ai fait les grandes villes c’était la guerre ; et puis je suis arrivé à Oran. Là j’ai connu le directeur de l’Opéra monsieur Ribéra. Je pouvais venir quand je voulais au théâtre je pouvais répéter tous les jours avec la pianiste, Germaine Lemansans, je payais la leçon 6 francs. Ce que je gagnais à l’armée, je l’envoyais à ma femme et pour mon fils et je peignais des tableaux sur les valises en bois de mes copains ; ça me faisais un peu d’argent pour payer la pianiste. Je pouvais aller voir gratuitement tous les spectacles.
Après le régiment, Monsieur Ribéra m’a engagé pour une série de Cloches de Corneville. Il m’a présenté madame Sarade qui a été ma première impresario puis c’est Ribéra lui même qui l’a remplacée et comme je lui devais beaucoup du fait de sa gentillesse, je n’ai pas osé le quitter.
Ensuite j’ai travaillé avec Mr Rainer, c’était un imprésario moyen ; c’est pour ça que je n’ai pas trop fait carrière à l’étranger.
C’est après mon service militaire que j’ai fait Paillasse pour la télévision avec José Luccioni et Franca Duval. Monsieur Sorgel qui était le frère d’Adrien Legros dirigeait le théâtre de Constantine, il m’avait engagé pour La Veuve joyeuse.

Tu as chanté I Puritani à Gand, comment cela s’est il passé ?
C’est venu du directeur de l’Opéra de Gand qui m’aimait bien. C’est le baryton Jean Laffont qui lui avait parlé de moi, nous avions déjà chanté souvent ensemble. Le directeur avait pris contact avec mon imprésario et j’ai fait Les pécheurs, Lakmé avec Françoise Garner et Jean Laffont pendant plusieurs saisons, mais aussi Don Pasquale.
Alors il me dit « Je vais monter Les Puritains». Je lui réponds qu’en ce moment je travaille sur le contre fa du troisième acte. « Tu fais le contre fa, tu peux me le faire là devant moi » Il y avait Kan Koral avec moi « Charles fais-le ! ». On est allé chercher la partition et je lui ai chanté le final de l’acte. Voilà comment ça s’est passé et c’est parti pour 3 représentations qui ont eu lieu en janvier 1973. Bon, j’étais un peu inquiet, mais j’ai travaillé la partition et le rôle, ça a bien marché. Je l’ai chanté avec Maria Fléta qui est la petite fille du ténor Miguel Fléta, Marco Stecchi et Tadeuz Wierzbicki.
J’ai aussi chanté Le Postillon. J’avais toujours beaucoup de succès à Gand ; le public m’aimait bien. Ces représentations des Puritains m’ont permis une ouverture sur l’Espagne. Le père de Maria Fléta qui était impresario et m’avait apprécié tant vocalement que pour l’aide que j’avais apporté à sa fille qui n’avait que 20 ans, m’a proposé de chanter à Saragosse où j’ai interprété trois ouvrages : Le Barbier, Les Pécheurs de perles (en italien) et Rigoletto. J’ai repris aussi les Puritains à La Haye avec Anna Maccianti.

Pourquoi n’y a-t-il pas eu de suite en France ?
J’aurais du demander aux directeurs de le faire et je ne l’ai pas fait. Et nul n’est prophète en son pays. Mais il n’y a pas que ça, au lieu de me faire chanter Andalousie et La Belle de Cadix, ils auraient mieux fait de me faire chanter des Mozart et des Rossini. Il fallait gagner sa vie et j’acceptais. Bon, La belle de Cadix ce n’est pas rien car j’adore Francis Lopez, qui m’avait proposé de venir chanter au Châtelet. J’ai refusé car s’en aurait été fini pour l’opéra. Au festival d’Aix je n’ai jamais chanté, mais on m’aurait proposé Don Giovanni je l’aurais fait. J’aurais certainement fait aussi bien que Luigi Alva. J’ai bien chanté l’Enlèvement au Sérail en français, mais si on me l’avait demandé en allemand je l’aurais appris. J’ai interprété La Fille du régiment et Don Pasquale de Donizetti mais j’aurais bien aimé aborder L’élixir d’amour. J’aurais dû chanter La Somnambule à Dijon, Pierre Filippi me l’avait proposé, mais je suis tombé malade.
Le rythme de travail était dur. Je chantais toutes les semaines. Lundi, mardi, mercredi répétition, jeudi générale, vendredi 1 ère représentation, samedi repos, dimanche 2 ème représentation quand tu n’en faisais pas deux le même jour. Au moment des fêtes de fin d’année c’était la folie.
Il faut savoir aussi qu’à cette époque, nous avions notre propre garde robe. Je faisais moi-même mes costumes, aidé de ma mère et de ma tante et comme j’étais décorateur de formation, je les décorais. Par exemple pour Le Barbier, j’avais confectionné un habit et des chaussures style Louis XV. Il nous arrivait aussi de les louer. Il fallait transporter les malles de costumes pour les déplacements, ce qui augmentait la fatigue.
Pour Le Pays du Sourire je le chantais avec le costume de Gustave Botiaux qu’il m’avait vendu à ma demande. Non seulement je l’avais vu et entendu dans ce rôle mais en plus c’était moi à l’époque qui aidait à le maquiller.
Aujourd’hui tu arrives les mains dans les poches, tu reçois à l’avance un descriptif de tes mensurations et le théâtre s’occupe de réaliser ton costume.

Quelques mots concernant La Fille du régiment donnée à l’Opéra-Comique et retransmise à la télévision.
Quand on regarde la vidéo, on croit que tout va bien, or pendant la pré-générale j’ai reçu un décor en bois et en fer sur la colonne vertébrale. Mais on a continué à répéter ; le docteur m’a donné des calmants qui m’ont altéré la voix. J’ai beaucoup souffert. C’est Mady Mesplé qui chantait Marie, elle était fatiguée, il y a eu du chahut dans la salle. J’ai pris sa défense ; ça a tourné aux coups de poing après le spectacle. Michel Cadiou, m’a rejoint dans le mouvement. Si bien qu’aux autres représentations quand j’entrais en scène j’étais accueilli par les sifflets d’un certain groupe du public.
Mais mon début à l’Opéra-Comique a été marqué aussi par un accident. Je chantais Les pécheurs à Dijon et nous faisions la dernière à Chalon. Après le spectacle nous rentrions à Paris dans la nuit, le lendemain il y avait la répétition générale de Zoroastre. Nous avons eu un accident de voiture ; elle a fait une chute de 6 mètres et plusieurs tonneaux. Anne Maria Miranda, qui était avec moi, a été blessée à la tête et moi j’avais la colonne vertébrale écrasée par la voiture. On nous a amené à l’hôpital de Besançon et après des radios j’ai pu partir à Paris, c’est Jean Pierre Laffarge qui est venu nous chercher. Mais il ne fallait surtout pas me toucher. Donc l’Opéra-Comique a commencé et fini par des accidents qui auraient pu me coûter la vie.
J’ai eu aussi à subir quelques jalousies. Par exemple à Marseille quand j’ai chanté Le Postillon j’attaquai l’air du rondeau en montant sur un tonneau ; quelqu’un avait fait en sorte que je tombe ; je me suis fait mal à la jambe. Pour Le Pays du sourire, toujours à Marseille, j’avais reçu des lettres de menaces. En fait, j’ai eu un triomphe. Je devais faire ombrage à quelqu’un.

Heureusement qu’il y a beaucoup de bons souvenirs !
Il y en a plein.
D’abord, Toulon qui va me lancer une nouvelle fois. Au cours de la saison
1967/1968, Ferdinand Aymé le directeur me fait chanter le rôle de Léopold dans La Juive aux cotés de Tony Poncet. Je remporte un triomphe et comme Aymé à plusieurs théâtres, Nîmes, Béziers, Montpellier j’en fais la tournée avec cette Juive toujours avec le même succès et là je suis vraiment propulsé.
J’ai participé aussi au bicentenaire de Boieldieu à Rouen en 1975 en chantant La Dame blanche avec maître Paul Ethuin, Françoise Garner, Danielle Perrier. Les Puritains à Gand, resteront des souvenirs inoubliables.

 

 

La Dame blanche. Marseille, mars 1966.
Avec E Sabran et F Dresse. Photographie © DR

 

Tu as participé à deux grandes reprises: La Dame Blanche et Le Postillon de Longjumeau
Alors, ma première Dame blanche fut un vrai calvaire. Il y avait une série de Dames dans la région parisienne pour l’inauguration du théâtre de Puteaux et on finissait aux Champs-Elysées. Michel Cadiou devait faire les huit premières et moi les huit autres. Cadiou tombe malade et je dois le remplacer. Je connaissais la partition, mais pas le texte et j’étais pris de court. Les organisateurs me disent, « Tu le feras, tu auras des souffleurs. ». Ils avaient mis deux souffleurs de chaque coté, cour et jardin. Ca s’est révélé d’une grande difficulté, d’autant que la veille de la première, j’avais chanté Les Pêcheurs à Saint Etienne. J’ai attaqué à 9 heures du matin pour répéter et j’ai terminé à minuit après la représentation. Tant bien que mal, je m’en suis sorti et j’ai appris le rôle en l’interprétant sur scène. Cette série de Dame blanche s’est terminée par une soirée de gala aux Champs-Elysées, là j’étais en super forme, je ne l’oublierais jamais. J’avais fais le contre-mi à la reprise de « Viens gentille dame ». La basse Térasson m’avait dit : « Comme Villabella »
Pour Le Postillon, c’est différent. C’est un de mes plus beaux souvenirs de ma vie d’artiste.
D’abord c’est Louis Ducreux à Marseille qui l’a monté exprès pour moi : « Charles, je vous donne Le Postillon, je le monte pour vous ». C’est lui qui nous l’a fait travailler, répéter et a réalisé la mise en scène. Avec Ducreux, c’était un vrai travail d’acteur.
Avant Marseille on l’a rodé à Arles et à Salon de Provence, ce qui nous a permis d’arriver à Marseille en connaissant le rôle aux bouts des doigts. Il y a eu aussi plus d’un mois de répétitions. La distribution ! Anne Marie Sanial, Jean Brun éblouissant, Jacques Doucet. J’avais avec moi tous les maîtres de l’univers. Après j’en ai fait un peu de partout, y compris à Toulouse et Dijon, où je faisais aussi la mise en scène. Je voulais garder la façon que nous avions d’évoluer dans l’ouvrage.
Et Le Jongleur de Notre Dame ! C’est le rôle de ma vie. J’avais une voix de ténor léger, j’aurais aimé chanter Werther, je le sentais ce rôle, mais trop large, trop d’orchestration. Je l’aurais peut être chanté comme Schipa, mais à l’époque je ne me sentais pas prêt. J’adore Massenet et là j’avais un vrai rôle dramatique.
C’est encore Toulon qui va m’offrir mon premier Jongleur avec Michel Carriere comme chef, Michel Dens dans le rôle de Boniface et un metteur en scène formidable Fernand L’Huillier qui me l’a fait travailler comme Ducreux pour Le Postillon. J’ai appris le rôle avec Marcelle Chadal, ma pianiste. En un mois je l’ai appris ; elle me donnait toutes les répliques, elle avait un sens inouï de la musicalité.
Je m’étais aussi préparé au cirque Montmartre à Paris pour apprendre à faire les roulades et à jongler. Ca a été un merveilleux succès. Au cours d’une représentation le baryton Kan Koral qui était dans la salle m’avait dit « Tu es comme Kraus dans Werther », et puis j’ai reçu aussi les éloges de monsieur Béssant-Massenet, le petit-fils du compositeur.

 

 

L’Annonce faite à Marie. Avec Eliane Manchet (Violaine).
Photographie © DR

 

Tu as assuré aussi une création mondiale: L’Annonce faite à Marie de Renzo Rossellini.
Cette création, je la dois à Jean Giraudeau qui était directeur de l’Opéra-Comique. C’était un homme très sensible, très musicien, merveilleux.
Il m’engage en 1969 à l’Opéra-Comique pour Zoroastre de Rameau. Il cherchait un contre ténor, on lui avait parlé de moi ou il m’avait entendu. Je vais auditionner et j’ai chanté La Dame blanche. Après Zoroastre il m’a proposé d’intégrer la troupe de l’Opéra-Comique. Je lui avais fait remarquer que j’avais des contrats en province pour deux ans, il m’a proposé de voir avec mon calendrier et d’assurer 5 représentations par mois ; le reste du temps je pouvais faire ce que je voulais. Il a été extraordinaire.
J’y ai chanté Le barbier, Don Pasquale, La Fille du régiment, Platée, Mireille, Le porteur d’eau de Chérubini, Vive Offenbach… C’est donc lui qui m’a choisi pour chanter L’Annonce...
Son chef Georges Sébastian voulait un autre ténor ; au début il était très dur avec moi. Mais comme je passais bien auprès de sa femme et de Madame Rossellini, au fur et à mesure tout c’est bien passé. On a fait une tournée en Italie avec Julien Haas, Eliane Manchet, Christiane Stutzman, Jean Pierre Laffarge, Denise Scharley. Nous sommes restés un mois à La Fenice de Venise. La presse a été très élogieuse. Ca me changeait aussi de mes rôles, car c’était beaucoup plus dramatique, et le travail d’acteur était très intéressant.

Et l’Opéra Garnier ?
C’est en 1977 que Rolf Liebermann fait appel à moi, mais seulement pour des petits rôles dans Le Couronnement de Poppée de Monteverdi, Boris Godounov de Moussorgski. Mais il y avait de grands artistes internationaux comme Vickers, Jones, Ghiaurov, Raimondi...
A mon sujet, Jean Gourret écrit dans le dictionnaire des chanteurs de l’opéra de Paris (Paris ; Albatros, 1989) :

 

« Charles Burles fut l’ultime premier-ténor à être présenté par la troupe sur la scène du Palais Garnier avant la grande débâcle de 1971. Il n’en était pas le moindre par le talent : son timbre frais et coloré, son aigu exceptionnel -allant jusqu’au contre- mi – sa virtuosité éblouissante dans les vocalises, son art consommé de la demi-teinte, tout le destinait à régner sur le répertoire de ténor léger des deux salles parisiennes. D’ailleurs ne s’était-il pas taillé une brillante réputation, aussitôt paru à la salle Favart, dans le Barbier de Séville (Almaviva) ; Mireille (Vincent), Don Pasquale (Ernesto). »

 

 

Valetto dans Le Couronnement de Poppée, à Garnier en 1978.
Photographie © DR

 

Y a-t-il des rôles que tu n’aurais pas dû interpréter ?
Oui, mais je ne suis pas casse-cou. Je ne me suis jamais lancé dans Faust. Au lieu de faire La Bohème et Rigoletto, j’aurais préféré faire, comme je l’ai déjà dit, l’élixir d’amour, plus de Don Pasquale et des Rossini.
Rigoletto je l’ai fait pour me faire plaisir, ça me changeait du Barbier que je chantais à tour de bras ou de voix. Je n’avais pas vraiment la voix pour le faire, mais je le faisais. Bon, je n’en ai pas fait beaucoup quand même.
Mais Rigoletto c’est une vieille histoire. Dans ma jeunesse j’avais participé à un concours de chant ; c’était l’équipe du Panier (dont j’étais natif) contre l’équipe de La Belle de Mai. J’avais gagné le maillot jaune en chantant La Bohème et Les Pécheurs. Pour faire plaisir au public, les organisateurs me demandent de chanter un air de plus du fait que j’étais vainqueur. Je chante « La plume au vent » et à la fin je fais un « pain » (canard) incroyable ! Bien plus tard à Reims, on me demande de chanter Rigoletto. Je ne l’avais plus du tout chanté ; il y avait Jean Rallo, Anne Marie Sanial et Edith Jacques. Arrivé à «La plume au vent», il me prend le trac au souvenir du concours de chant. Edith Jacques m’encourage, je place la voix, je fais un si naturel dont je reste moi-même ébahi et je le tiens : bravo bis, je bisse, pareil, bravo, bis Sanial dans les coulisses « Tu ne vas pas le trisser ».Je l’ai trissé. Oui, je sais que je n’ai pas vraiment la voix, que dans le quatuor c’est un peu juste, que je passe en voix mixte. Mais j’avais le courage de le faire surtout la cabalette du trois que d’autres plus adaptés que moi ne faisaient pas, et je donnais toutes les notes aigues. Je me disais « tu es plus courageux qu’eux » : Rigoletto c’était un combat. J’aurais adoré chanter Werther, mais je ne m’y suis pas aventuré.
J’avais eu une proposition pour chanter Faust en Irlande à Belfast avec Sonje Poost et Robert Hale. Mais alors, si je les faisais, ç’en était terminé de mes Barbiers, Postillons et Dames blanches car j’aurais perdu la souplesse de ma voix.
Mais pour revenir à ce concours de chant, la maison CAMERA, en cadeau m’avait fait une grande photo en couleur et m’a proposé l’édition d’un 78 tours au choix, Le Barbier ou La Bohème. J’ai choisi Le Barbier et j’ai enregistré l’air d’Almaviva : j’avais 17 ans.

Tu me disais que ta voix a été plus puissante que ce que l’on a eu l’habitude d’entendre, que s’est- il passé ?
Quand j’ai commencé à travailler avec Léon Cazauran, J’avais une voix bien établie du médium à l’aigu de même couleur, c’était large.
Mais j’ai eu un problème d’oreille interne à la suite d’un médicament qui m’a rendu pratiquement sourd et je n’arrivais plus à retrouver mes aigus. Ca s’est passé après les Guillaume Tell de Toulouse vers 1966. J’ai eu une grippe et le produit que m’avait donné le médecin m’avait attaqué le tympan. Je n’arrivais plus à trouver l’appui de mes aigus ; je n’entendais plus. Les cordes vocales, c’est très important, mais l’audition l’est plus encore.
J’avais chanté mon premier Si j’étais Roi à Marseille, Je ne savais plus où j’allais, les critiques ne m’avaient pas arrangé « Burles sur une mauvaise pente ». Grâce à Pierre Mercadel, ancien baryton d’opérette, en quelques mois m’a refait travailler les aigus sur une autre position, mais c’était moins large. Par contre j’atteignais plus facilement le contre-ut et le ré. Mais ma voix avait changé. J’ai placé le médium comme les aigus et j’ai amenuisé ma voix. Jusqu’au si bémol, si naturel c’était une voix suffisamment large pour faire Faust mais l’ut de poitrine ne suivait pas. Je ne me plains pas, j’ai fait une autre carrière.
Par contre la technique de Mercadel m’a permis de m’en sortir, même malade, dans tous les ouvrages sauf dans Rigoletto. Mercadel était professeur au conservatoire de Marseille. Il a été aussi le professeur de Georges Liccioni et de Gines Sirera, il enseignait aussi à l’école de chant de l’Opéra de Marseille. On peut s’en rendre compte en écoutant dans le double CD Malibran les airs du Pécheur de Guillaume Tell et de La Bohême avec par exemple les airs de La Dame blanche

Comme pour tous les artistes, il y a beaucoup d’anecdotes dans ton récit.
Il y en a quelques unes assez cocasses. Par exemple, à mon début je chantais Siebel dans Faust à Marseille. Arrivé à l’air de Siebel « Faites lui mes aveux... » Je termine avec le si bémol et là il y a un spectateur qui crie de la salle : « Bravo petit, chante le docteur ». A Aix-en-Provence, je chantais le berger dans Mireille, mon père qui m’attendait voit Adrien Legros qui lui dit : « Tu peux l’attendre, il tient encore la note dans la salle ». A Bordeaux je chantais encore Mireille, mais Vincent avec Monique Depondeau ; à la sortie il y a une vieille dame de Toulouse, au Capitole elle avait toujours sa loge coté jardin, qui vient me voir - Marie Louise Moynet- qui me dit : « Demain, je vois Louis Izar et dans les huit jours tu recevras une lettre ». Effectivement quelques jours après je recevais une lettre de Louis Izar le directeur du Capitole de Toulouse, il avait été le créateur du Pays du sourire en France, pour faire une série de Veuve joyeuse et puis j’ai fait Mireille etLe Barbier. C’était en 1966. Il voulait que je fasse aussi Le pays du sourire. J’ai refusé, je lui ai dit que si je chantais Sou Chong je ne pourrais plus faire le Barbier. Je l’ai abordé en 1976. Marie Louise Moynet deviendra « ma grand-mère » de Toulouse.
Il y a eu aussi un mémorable Pécheurs de Perles à Marseille avec Carla Rutili et Henry Peyrottes. Le metteur en scène, Mathias Eichmann, avait fait un immense soleil en papier, des costumes transparents en matière plastique. Au deuxième acte il y avait un très haut mirador entouré de filet ; Carla Rutili était tout en haut et moi pour la rejoindre j’arrivais par-dessous la scène et je devais monter. Je m’étais pris dans les filets et je n’arrivais plus à en sortir. Je suis quand même arrivé en haut. Mais le clou était à venir au dernier acte. Il y avait un immense filet et Peyrottes était habillé en rouge, lorsqu’il commence à chanter : « l’orage c’est calmé » le public lui se manifeste bruyamment et arrivé au passage : « le coupable c’est moi » là ça c’est déchaîné, le public s’est mis à scander: « C’est Lefort !c’est Lefort » qui était directeur de l’opéra. Quand le metteur en scène est venu saluer, ça a continué, de plus belle et à la sortie le public l’a poursuivi jusque sur le vieux port.
Les directeurs sont aussi près de leurs sous. Dans les théâtres de Ferdinand Aymé, il y avait les adieux lyriques. A Nîmes j’avais chanté les premiers actes de La bohème et des Pécheurs de perles. Monsieur Aymé m’appelle et me dit : « Mon cher Burles, mais te montes pas la tête. La Bohème c’était bien, te montes pas la tête, mais alors Les pécheurs c’était merveilleux. » Je lui réponds alors l’année prochaine je monterai mon prix : « Je t’avais dit de pas te monter la tête. »
Nous chantions L’Enlèvement au sérail au Capitole de Toulouse avec Michèle Péna, Danielle Perrier, Jean Giraudeau, Gérard Serkoyan et dans le rôle parlé du Pacha Sélim il y avait uncomédien qui prétendait avoir travaillé le chant avec la basse Humbert Tomatis, il était un peu envahissant. Nous lui disions, « Ne t’inquiètes pas, tu n’as rien à chanter, tu parles seulement ». Dans la scène où il me demande mon nom je réponds COSTADOS. Il interprétait avec grandiloquence : « Coostaadoos moon piire ennemi, ma vengeance seraa tééériible, oeil pour oeil dent pour...» Le dentier lui tombe dans la main. Il me regarde : « j’ai oublié de mettre la poudre ».Il se remet, le dentier. Michèle Péna qui avait un rire strident n’en pouvait plus ainsi que moi et il reprend : "nee riieezz paas." Il sort et la réplique suivante « à le destin sur nous s’acharne » il rentre à nouveau : « Ne riieez paas ! » Nous étions tous écroulés. Voilà ce sont des anecdotes qui m’ont amusé et qui restent ancrées dans les souvenirs.

En 1984, tu arrêtes de chanter, qu’est ce qui se passe ?
Je fais mon dernier Jongleur à Nîmes en 1983 et Vive Offenbach à Toulouse en 1984 ; Je me tourne vers une nouvelle carrière : le magnétisme. C’est quelque chose que je faisais déjà. Les collègues quand ils avaient un problème me demandaient de les soigner. Et là je l’ai exercé pendant 15 ans à Toulouse, mais j’ai aussi approfondi mes connaissances pendant 7 ans pour être plus efficace. Mes collègues de l’opéra venaient me voir. Le magnétisme peut donner une énergie nouvelle dans le corps.
Quand j’ai décidé d’arrêter, c’était l’ère Liebermann à l’Opéra, il y avait de plus en plus de chanteurs étrangers qui venaient et les chanteurs français ont commencé à être délaissés voire critiqués dans le mauvais sens. Pourtant j’aimais bien Liebermann. Il y a eu aussi la fermeture de l’Opéra-Comique et la dissolution des troupes. C’était devenu très difficile de trouver des contrats, pour des camarades, ça a été catastrophique. J’ai eu cette nouvelle ouverture et j’ai fait ce choix.
Dans la vie il faut se tester. C’était une nouvelle aventure sur le plan humain, la valeur humaine c’est très important. J’ai soigné des adultes mais aussi des enfants et des animaux. J’avais une clientèle importante.
Durant ces années j’ai peu travaillé ma voix. Mais le chant c’est un don de Dieu. Une représentation c’est un peu comme une messe, c’est une communion entre l’interprète et le public. Des fois je me disais ; combien me reste t’il encore de représentation à faire ? Aujourd’hui je regrette d’avoir eu ce type de pensée.

Quand tu parles de valeur humaine, tu as agis aussi pour des collègues.
Oui à l’égard de collègue malade, je suis intervenu aussi auprès des directeurs des théâtres où je chantais afin de permettre à de jeunes artistes d’obtenir des contrats car lorsqu’on débute si l’on n’est pas un peu aidé c’est très difficile de se faire une place.

Le 21 décembre 1996, tu reprends à Toulouse avec le rôle de Ménélas dans La Belle Hélène et tu commences une nouvelle carrière.
Après douze ans, je décide de rentrer à Marseille et sur la route je me mets à chanter : « Tiens j’ai encore de la voix ». Je contacte Hugues Gall, directeur de l’Opéra Bastille, qui me dit : « Je suis prêt à vous entendre et à ouvrir mes théâtres nationaux pour vous. » Je reprends donc cette deuxième carrière et je commence par La Belle Hélène à Toulouse.
Je me rappelle qu’au trio j’avais donné un si bémol pour le clôturer. Nous l’avons trissé avec Jean Brun et Michel Trempont. En fait j’ai conservé une voix claire. Jusqu’au « la » ça peut aller. Tous ces nouveaux rôles que j’ai abordés je l’ai fait avec autant de joie et de plaisir que pour les autres. Quand je chantais Monsieur Triquet c’était avec la même volonté de faire plaisir au public que si je chantais Almaviva. Il faut que le public soit heureux de son spectacle.

Des regrets ?
L’impresario Shultz m’avait proposé de venir chanter le Postillon de Longjumeau à Düsseldorf en allemand. Il se mettait à ma disposition pour que des pianistes me fassent travailler le rôle en allemand. Mais Louis Ducreux n’a pas voulu me laisser partir car je faisais Chanson d’amour à Nancy. Un peu plus tard je me trouvais à Toulouse pour l’Enlèvement au sérail, c’est le directeur de Düsseldorf qui m’a relancé pour que je vienne le chanter en français les autres interprètes le chanteraient en allemand. On n’a pas voulu me remplacer et donc je ne l’ai pas fait. Mais ça été le cas aussi pour Hyppolite et Aricie de Rameau à Londres, pour la création de La P… respectueuse d’Olivier Bernard d’après J.P.Sartre à Tours, à l’époque je chantais dans Le Couronnement de Poppée à l’Opéra Garnier et pour une reprise de L’Annonce faites à Marie à Naples, j’ai manqué aussi La Somnambule à Dijon que me proposait Guy Grinda et Les pécheurs de perles au théâtre de l’Opéra d’Athènes, les dates ne correspondaient pas avec mes engagements. C’est l’imprésario du baryton Mario Stecchi, Aldo Cavalière qui m’avait sollicité.

Le chant français aujourd’hui ?
Il y a toujours des bonnes voix. encore faut-il leur donner la chance de se produire sur scène. C’est très important car sans cette expérience, on ne peut pas acquérir l’importance de la projection des sons dans une salle de spectacle. Je suis content car un de mes élèves, c’est un jeune ténor, Zing Wang, en 2008 a eu le premier prix à l’unanimité du concours de chant de Béziers. Il vient d’obtenir le grand prix du concours de chant de Strasbourg et il va avoir des contrats pour la saison prochaine.
J’ai eu aussi beaucoup de plaisir à faire travailler le ténor Mario Zéffiri qui a une voix un peux similaire à la mienne, spécialiste des rôles de ténors aigus de Rossini tel ceux de Sémiramis, Tancrède, Le Voyage à Reims..., et qui fait une belle carrière internationale.

Comment fait-on pour avoir une diction comme la tienne ?
J’ai travaillé comme si je parlais, c’est aussi ce que fait Alagna. Mais aujourd’hui beaucoup d’artistes pensent à la place du son avant de penser aux paroles, alors que la langue française c’est un joyau. Il faut travailler là-dessus, alors qu’en favorisant uniquement le son, on fait de la bouillie, on mange les paroles et il n’y a plus la projection des mots. Il faut que le chanteur en scène donne l’impression au public qu’il est à coté de lui.

Tu as eu un parrain de théâtre ?
Oui c’était la basse Adrien Legros, un très grand artiste. C’était mon parrain, avec lui je me, confiais, je lui demandais des conseils. Je l’aimais beaucoup et je le plaçais très haut. J’avais fait un portrait de lui dans le rôle de Méphisto du Faust de Gounod et quand je le lui ai amené il en avait les larmes aux yeux. Il aimait beaucoup la Provence et il avait traduit l’air de la calomnie du Barbier de Séville en provençal, C’était la version qu’il chantait lorsqu’il bissait.

Tu aimes faire de la restauration de peintures et de sculptures, comment cela t’est-il venu ?
Quand j’ai commencé à travailler, j’étais décorateur, je faisais des affiches de cinéma au 26 rue de Rive Neuve chez Monsieur Jean Tcharloum. Je peignais les grosses tètes des acteurs, mais je n’ai jamais appris aux beaux arts. C’est comme ça que j’ai commencé.
J’avais acheté un immense tableau de l’époque d’Olive, grand peintre marseillais. Avec un de mes amis, nous l’avions mis sur la galerie de la voiture et arrivés au vieux port un coup de vent à tout emporté et déchiré. On l’a récupéré. Chez moi j’avais une grande pièce. Je l’ai posé sur un contre-plaqué et je l’ai restauré. Mon copain n’en revenait pas. Ensuite j’ai acheté des statuettes cassées et j’ai refait des mains, des bras ; c’était devenu mon violon d’Ingres et ça je l’ai toujours fait y compris à Toulouse quand je me suis arrêté de chanter et je continue. J’ai d’ailleurs participé à une exposition à Draguignan des oeuvres d’artistes lyriques. C’était organisé par Elisabeth Millon qui était la Présidente des amis du Théâtre.

 

 

 

Mireille avec Jacqueline Silvy.
Photographie © DR

 

 

Le Jongleur de Notre Dame. Photographie © DR