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Témoignages amicaux

 

Serge Baudo

J'ai connu Massard au Festival d'Aix, mais il n'a pas chanté avec moi car il ne faisait pas partie des distributions que je dirigeais. A partir de 1962 je l'ai dirigé à l'Opéra de Paris. C'était Georges Auric qui m'avait invité. Je l'ai eu dans différents rôles. Je me souviens tout particulièrement de son Valentin dans FAUST, et je n'ai pas retrouvé de chanteur comme lui dans ce rôle, qu'il chantait -et vous me pardonnerez cette expression un peu vulgaire- "comme dans un fauteuil". Il n'avait aucune difficulté, ni de respiration, ni de tessiture. Il avait tout pour lui, ce garçon. Il était d'un abord extraordinaire, inattaquable, exceptionnel. Une manière de conduire le souffle très rare, même chez les plus grands; il n'avait jamais de problème de respiration. Une couleur de voix très timbrée, une voix qu'on reconnaissait tout de suite, c'était dans le meilleur sens. Un sens du phrasé, de la sensibilité, de la musicalité. En plus, il était bouleversant de talent.
Il avait une prononciation du français, une articulation qui relèvent de l'avant-dernière guerre. Je pense à Thill dans un autre domaine. Il n'y avait pas une syllabe qui n'était pas compréhensible, et en même temps sans jamais altérer le phrasé et le legato. Ce que malheureusement bien souvent j'ai trouvé en contradiction avec différents chanteurs étrangers, ce qui est plus logique, mais aussi français. N'étant jamais en France, je perds un peu le contact avec la jeune école française. J'ai l'impression qu'il y a peut-être un renouveau qui est extrêmement intéressant dans tous les domaines, que ce soit le côté instrumental ou vocal. On s'est tellement employé à faire du son pour faire du son qu'on ne comprenait plus un mot. C'est un peu le défaut des chefs d'orchestre de copier la Philharmonie de Belin. On n'a rien à copier dans la vie, on doit être soi-même. Si on copie, on va vers une culture de supermarché, où on trouve tout partout, et où on entend tout partout.
Massard, c'est la qualité France. Je n'ai jamais pu l'avoir au Festival Berlioz de Lyon. On est tombé dans un circuit avec les chanteurs étrangers à un moment donné, où je me suis peut-être moi-même laissé prendre. Mais ma politique à Lyon, c'était quand même la priorité aux chanteurs français.

Propos recueillis par G. Farret à Marseille le 13 septembre 2003.


Jane Berbie

Avec Robert Massard, nous avons passé ensemble le premier Concours de Pau: lui a eu le Premier Prix à l'unanimité, et moi le Premier Prix. Mais je ne faisais pas encore de chant. J'étais en classe de piano, je venais d'obtenir mon prix de solfège. C'était Edouard Gaujac, directeur du Conservatoire de Toulouse, qui était président du jury. J'avais chanté WERTHER et Margared du ROI D'YS: inconscience de la jeunesse. J'étais partie accompagnée par mon père. On était tous dans une pièce, avec l'accompagnatrice qui nous donnait les mouvements, et nous chantions tous les uns les autres, en rang d'oignon. Je me souviens de la réflexion de Gaujac: Quand vous chantiez le solfège, je ne vous entendais pas aussi bien. Je chantais le son des notes. C'est ce concours qui a propulsé Robert à l'Opéra.
Darius Milhaud: C'était un monsieur d'une très grande gentillesse, d'une grande simplicité et d'une grande intelligence de coeur. J'étais allée chez eux du côté de Montmartre. J'avais eu beaucoup de plaisir à participer aux MALHEURS D'ORPHEE à Aix, je débutais presque en 1962.
Gabriel DUSSURGET: C'était en 1956 ou 57. Maria Branèze, mon professeur, me présente à lui, j'auditionne devant lui et il m'engage immédiatement en 58 pour L'ENFANT ET LES SORTILEGES à la Scala. Il voulait que je fasse l'Enfant, mais le rôle était déjà distribué, et fort bien (Françoise Ogéas.) J'ai donc chanté la Bergère et l'Ecureuil. La même année, quand on est revenus de Milan, Gabriel m'a dit: Je voudrais que tu chantes la Deuxième Dame de LA FLUTE à Aix, et cela s'est fait. Il était question qu'il aille à l'Opéra: Si je suis conseiller artistique à l'Opéra de Paris, je t'engage. Et c'est comme ça qu'il m'a engagée au Palais Garnier.
Et c'est comme ça que j'ai fait des tas de CARMEN à l'Opéra avec Robert Massard, dans la mise en scène de Raymond Rouleau. Avec lui, comme avec Jean-Pierre Grenier, Maurice Sarrazin, Giorgio Strehler ou Jean-Pierre Ponnelle, il connaissait l'opéra, le livret, et faisait avec votre propre personnalité. Vous n'étiez pas un pantin. Je regrette que cela ne se passe plus comme ça.
Le disque de CARMEN avec Callas: J'ai un souvenir extraordinaire de cet enregistrement, et une grande leçon. C'est une dame qui arrivait avant l'heure -car, si on veut être exact, il faut arriver avant l'heure- et qui demandait à Michel Glotz, le producteur, si elle pouvait partir. Quand nous avons fait le trio des cartes, elle m'a dit: Je crois qu'il faut refaire ce passage. Et lorsque nous avons écouté la bande, à ce moment précis elle m'a dit: Non, pas du tout. Tout était bien. Nous enregistrions en plein Paris, Salle Wagram, siège à la fois des matches de boxe et des bals musette le samedi. A l'enregistrement, vous ne pouvez pas bouger un orteil, ça peut faire crisser le parquet. Si vous respirez, il faut respirer d'une manière particulière, sinon on entend des tuyaux d'orgue. C'est très particulier, et épuisant nerveusement.
J'ai connu Georges Prêtre lorsqu'il était chef d'orchestre à Toulouse. Il m'avait déjà dirigée au Capitole dans Mercédès, Siébel, Nicklausse. Il était toujours très exigeant, et il avait raison. Avec un grand respect de la musique, de la chose écrite. A présent, on peut faire n'importe quoi, des rallentandi.
BENVENUTO CELLINI: Le concert de Londres, à l'Albert Hall, a été la trouille de ma vie. A Paris, j'avais fait une angine, une bronchite, une trachéïte, une otite -tous les trucs en "ite". J'avais dix spectacles à Garnier, et n'avais pu en faire un seul.
L'HEURE ESPAGNOLE: Manuel Rosenthal, le seul élève de Ravel. Très exigeant, il ne supportait pas les erreurs musicales. Il m'a dit un jour: Vous connaissez tellement L'HEURE ESPAGNOLE que vous pourriez la diriger. Une fois, j'ai enfermé Michel Hamel dans une horloge. Je n'ai pas de force, mais, en scène, on décuple ses forces nerveusement. Heureusement qu'il y avait une porte de sortie! La force de Robert n'aurait pas suffi à le transporter au premier étage.

Propos recueillis par G. Farret à Marseille le 8 septembre 2003.

Ludovic Tézier

« Quel « diseur », Robert Massard ! »

Propos recueillis par V. Fleurquin, pour ODB-Opéra, à Vienne, le 15 décembre 2005 .


Marc Barrard

Je suis un fan absolu de Robert Massard, que j'ai entendu la 1ère fois dans un Barbier de Séville en français à
Nîmes il y a fort longtemps au cours de la saison 1973-74 (...???) puis à plusieurs reprises dans notamment Faust, Samson
et Dalila, Roméo et Juliette, etc, etc... C'est quelqu'un que j'admire beaucoup par ses qualités artistiques et humaines.
Sur scène c'était, la grande classe, avec beaucoup d'engagement, et dans la vie une personne très discrète et adorable.
Il avait une voix d'une grande souplesse et très facile dans tous les registres, très homogène aussi.
J’ai beaucoup écouté un enregistrement radio de son Posa de Don Carlo et aussi, lorsque je préparais Iphigénie en Tauride, son enregistrement du Colon de Buenos Aires avec la sublime Régine Crespin. J'ai eu l'occasion de le rencontrer à plusieurs reprises et l'homme qu'il est, m'a séduit par sa simplicité et son naturel.
Il est et reste pour moi une vrai référence de grand et beau chant, longue vie à lui et surtout, merci beaucoup pour toutes les joies et émotions que l'on vous doit durant toutes ces années où vous parcouriez la France et le monde entier pour notre plus grand plaisir.

Propos recueillis par J. Pesqué, le 6 mars 2008.