Photographie (c) Jen-Pin.

Aux antipodes du pianiste enfermé dans un ghetto pianistique, Jean-Marc Luisada est un pur passionné, illuminé par ses passions et à la culture fort large.

Celui-ci, qui a sorti un coffret intitulé Le Chant du piano, m’a accordé, sous la superbe verrière du Grand Hôtel, une interview vocale, quelques jours avant de donner trois concerts chez Berlioz, à La Côte-Saint-André (Isère). Et la conversation de rebondir sur ce qui lui chante…

« Je suis né en Tunisie, à Bizerte, et je n’ai parlé vraiment que tard, vers l’âge de 3 ans. Par contre je chantonnais à qui-mieux-mieux sur les enregistrements de mes parents, ceux d’Erich Kleiber, d’Horowitz et de Furtwängler. Sa Neuvième Symphonie de Beethoven enregistré live à Bayreuth en 1954, le mouvement lent plus que le choral de l’Ode à la Joie, me submergeait d’une émotion que je n’ai jamais retrouvée, une émotion intense qui me faisait pleurer à chaudes larmes et qui me fait toujours pleurer aujourd’hui. Mes parents ont fini par cacher leurs disques en haut de l’armoire, mais je faisais de l’escalade pour les récupérer. J’étais très taciturne puis vers 6 ou 7 ans ; je suis devenu très bavard à l’école, ce que les professeurs, pas assez psychologues, comprenaient mal. Mon père adorait Chopin que ma mère trouvait alors trop sentimental. J’avais déjà développé un rapport assez masochiste à la voix.

Grâce à mon professeur Marcel Ciampi, j’ai joué devant la grande mozartienne française Gabrielle Ritter-Ciampi, à l’âge de neuf ans. Sa musicalité était parfaite et son air d’Il Re pastore est l’une des plus belles choses que je connaisse, c’est superbe de pureté.

Leur oncle, Théodore Ritter, né Toussaint Prévost, a été un élève de Berlioz et de Liszt. C’est Liszt qui lui a donné, lorsqu’il avait 10 ans, le surnom de Ritter « petit chevalier » qui est resté dans cette grande dynastie d’artistes.

Je possède des documents manuscrits du légendaire Mattia Battistini, un ami des Ciampi.

Je ne suis pas un passionné de Berlioz mais j’adore l’Enfance du Christ notamment grâce à l’air du ténor et j’ai accompagné Françoise Pollet dans Les Nuits d’été. Elle était superbe dans le domaine du lied et dans le répertorie allemand en général (Wolf, Brahms, Strauss). On a donné des concerts à Londres, au Canada, à Ravinia, etc…On s’est rencontré à l’abbaye de Royaumont où je l’ai accompagnée dans le sublime air de concert de Mozart Ch’io mi scordi di te. Puis quand elle chantait enceinte de sa fille dont je suis le parrain.

J’ai commencé à accompagner des chanteurs très tôt, dès l’âge de 17 ans, au Café Edgard, un café-théâtre parisien, où on jouait sept soirs de suite avec Judith Mok, une très jolie femme qui a enregistré un disque avec Abbado, la fille d’une poète hollandais. Elle avait un physique proche de celui d’Anja Harteros.

J’ai aussi travaillé avec Jean-Paul Fouchécourt, notamment La bonne Chanson de Fauré. Il est vraiment excellent dans la mélodie française. On a joué à Varsovie, à Aix, à la Bibliothèque nationale et dans la superbe salle Tchaïkovski de Moscou.

J’ai aussi accompagné Donna Brown, une soprano très sensible et très fine musicienne.

Je suis fan du Tamino de Fritz Wunderlich qui renvoie pour moi à ce chef d’œuvre de la cinéaste Liliana Cavani, Portier de Nuit, au moment où Dirk Bogarde et Charlotte Rampling sont à l’Opéra de Vienne et où elle reconnaît son bourreau.

J’ai une passion pour Jonas Kaufmann dont j’admire tant la musicalité et le jeu d’acteur. Il a su réinventer les rôles les plus connus comme Werther, Don José, Mario. Son Lohengrin m’a réconcilié avec Wagner. Pour être aussi sublime, il faut avoir beaucoup souffert même s’il n’en a pas l’air. C’est le plus grand artiste (je ne dis pas uniquement chanteur) du XXIième siècle. Comme Callas aura été la plus grande artiste du XXième.

C’est mon grand regret de ne pas avoir pu admirer Callas sur scène ni Samson François en concert. Mais j’étais là bien sûr lorsqu’Horowitz est revenu au Théâtre des Champs-Elysées. Et grâce à Jean-Philippe Collard, j’ai pu jouer devant lui. Voilà un pianiste qui savait faire chanter son piano ! Comme Menuhin savait faire chanter son violon ! Ils possédaient tous les deux « une voix » immédiatement reconnaissable car tout à fait unique.

Je ne vais presque jamais à l’opéra maintenant mais j’ai vu des spectacles inoubliables : Le Simon Boccanegra mis en scène par Strehler au Palais Garnier puis à la Scala, Le Don Carlo de la Scala monté par Ronconi pour le Bicentenaire de ce théâtre mythique, un Don Giovanni à Garnier avec Ruggero Raimondi et Jane Berbié en Zerlina.

Je trouve le film collectif Aria passionnant notamment le moyen métrage de Godard sur l’Armide de Lully [voir le dossier analyse de Jérôme Pesqué sur ODB-opera] ; où il a tout compris de l’homosexualité. En revanche, je trouve les films-opéra presque tous mauvais.

 

Photographie (c) DR

Je suis un cinéphile passionné et j’organise des séances pour mes élèves toutes les deux semaines suivis de repas en rapport. Après Le Festin de Babette, ils ont même eu droit çà du foie gras et du caviar ! J’adore Bresson, Malick, Visconti, Clément, Ophuls, Vivian Leigh.

J’ai enregistré L’histoire de Babar avec Jeanne Moreau avec des pièces surréalistes et des textes de Satie pour épicer le propos. Ma mère adorait Jeanne Moreau et Annie Girardot. Jeanne m’a appris tant de choses, notamment ce que c’était qu’un story-board.

J’ai aussi beaucoup travaillé avec Macha Méril qui m’a appris comment se faire respecter en tant qu’artiste et à faire passer avec délicatesse nos petits caprices. J’ai joué à son mariage avec Michel Legrand. On avait monté Feu sacré, un spectacle inspiré par la vie de Chopin et de George Sand. C’était  mis en scène de façon dépouillée par Simone Benmussa et c’était pour  moi comme une autre manière de faire de la musique de chambre. »

En quittant les délices de la conversation avec Jean-Marc Luisada, à la ferveur si communicative, on songe à ce mot de Jean Cocteau : « Le talent c’est d’en trouver aux autres ». Et on retrouve, dans nos fichiers, la date exacte du concert donné au Grand hôtel, voisin du Palais Garnier, rue Scribe, tout à la fin de sa carrière, par le ténor Roger, le premier Faust de Berlioz. C’était le 9 mai 1874.

Propos recueillis par Jérôme Pesqué,

le 19 août 2019.

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