Photographie © DR

 

Je crois que votre vocation est née en voyant le film de Guitry, La Malibran avec la grande Geori Boué ?
Oui, je devais avoir seize ou dix-sept ans et ce film fut le grand déclencheur. C’est curieux tout de même. Je suis ressortie de cette séance en me disant « je veux être chanteuse ! ». Cela paraissait un peu aberrant parce que je n’avais jamais chanté et que je ne venais pas d’un milieu musical même si ma mère avait une voix et que j’avais conscience que je possédais un matériel vocal. Il y a eu ensuite une fête de fin d’année scolaire au lycée où j’ai chanté un air et le professeur de musique m’a encouragée à étudier le chant sérieusement ce qui a fortifié mes intuitions.
J’ai alors débuté avec une pianiste à Carcassonne, j’ai oublié son nom malheureusement, il y a tellement d’années, qui m’a dit qu’il fallait que j’aille à Toulouse. Comme mon père souhaitait que je passe d’abord mon bac, je ne me rendais au Conservatoire que le jeudi, dans la classe de Claude Jean, un homme adorable qui était très connu à l’époque et qui avait été le professeur de Geori Boué et de Lucienne Anduran. Et ensuite, après avoir obtenu mon bac, j’ai suivi le cursus à temps plein.

Oui, et en deux ans seulement, vous avez tout remporté !
Oui, ça été rapide. J’ai débuté ensuite, grâce à Monsieur Izard, au Capitole dans le rôle de Charlotte que j’ai chanté ensuite à Carcassonne, où je suis née, avec la troupe du Capitole. Et puis tout s’est enchaîné. Il y a eu une série de Carmen à la Monnaie en remplacement de Lucienne Anduran, qui était tombée malade. C’est là que Maurice Lehmann, le directeur de l’Opéra de Paris, m’a envoyé un télégramme disant qu’il voulait m’auditionner. Comme ça s’est bien passé, il m’a engagée.

Et vous avez eu droit au fameux bis dans Tosca, fait rarissime à l’Opéra.
Oui, c’était même interdit ! Mais le public hurlait tellement…Il faut dire qu’avoir Corelli comme partenaire, c’était plus qu’inspirant. Il était très beau et chantait superbement. Je l’ai retrouvé par la suite dans Don Carlo à Garnier où il quittait parfois la scène pour s’asseoir sur un banc en coulisse, auprès de sa femme, et boire un peu. Nous avons fait une autre Tosca à Nice. Ce soir là, il était magnifique mais avait décrété, à la fin du premier acte, qu’il ne pouvait pas continuer. Monsieur Aymé, le directeur, m’a envoyée le chercher dans sa loge. J’ai réussi à le convaincre de revenir et il a fini la représentation avec brio. Il avait ses fameuses crises de panique qui l’ont sans doute décidé d’arrêter sa carrière assez tôt.

C’est un des partenaires qui vous a le plus marqué ?
Oh, il y en a eu d’autres ! Pour rester dans les ténors, je citerai ceux de la génération d’avant la mienne comme le grand ténor canadien Raoul Jobin ou Georges Noré, puis, bien sûr, Vickers, Gedda, l’adorable Alain Vanzo, le formidable Dimitri Uzounov dans Aïda, André Turp dans Louise , José Luccioni-les bons soirs-

C’était la fameuse production de Louise dans les décors de Maurice Utrillo que Geori Boué a inaugurée ?
Oui. Elle avait un statut de vedette et était donc invitée pour ces grands événements puis les gens de la troupe prenaient la relève. J’ai chanté après elle dans la nouvelle production d’Eugène Onéguine par exemple.

Il y a eu ensuite une Aïda un peu particulière que vous avez commencée dans la salle et finie sur scène [12 janvier 1958] …
Oui, je me suis dit que je n’avais jamais eu l’occasion de voir le spectacle et j’ai décidé d’y assister avec des amis. Nous avions mangé ensemble avant le spectacle ce que je ne faisais jamais lorsque je chantais et nous avons pris place dans la salle. C’était l’excellente Georgette Camart qui tenait le rôle-titre. Mais elle a eu un malaise et on est venu me chercher pour continuer la représentation.

Vous chantiez ces opéras en français ou dans la langue originale ?
Nous avons fait d’abord Tosca en français à l’Opéra-Comique mais lorsque l’ouvrage est rentré au répertoire de l’Opéra, nous l’avons chanté en langue originale. Aïda était donnée à Garnier dans les deux langues. Obéron de Weber en français, un spectacle féériquement monté tout comme les Indes galantes, cette autre production somptueuse de l’époque Lehmann.

Un des sommets de votre immense carrière a sans doute été le Don Carlo de Rome, avec Visconti.
Oui, bien sûr. C’est un de mes vraiment beaux souvenirs car j’ai pu travailler avec deux hommes formidables. C’était Giulini, un homme adorable, qui dirigeait et il nous y a fait entendre des choses que je n’avais encore jamais perçues dans cet opéra. C’était deux hommes très intelligents, très talentueux et très raffinés.

Vous avez connu d’autres grands metteurs en scène ?
Il y a eu Patrice Chéreau avec ses Contes d’Hoffmann. J’ai beaucoup apprécié Louis Ducreux qui a été d’abord un grand comédien puis qui est devenu directeur de l’Opéra de Marseille et metteur en scène d’opéra. C’était un homme intelligent qui nous dirigeait très bien et nous a apporté beaucoup. Je me souviens d’une très belle Adrienne Lecouvreur dans son Opéra…

Il a monté à Marseille des choses rares, comme Lulu avant Paris et des créations en France de Menotti.
Oui, j’y ai fait la Maria Golovine de Menotti, dans la mise en scène du compositeur lui-même, un spectacle que nous avons ensuite repris à Garnier. Avec Menotti comme metteur en scène j’ai chanté aussi la Bohème.

Vous avez chanté autres ouvrages contemporains ?
Oui, Erwartung avec Sylvain Cambreling et une mise en scène d’Humbert Camerlo. C’est un rôle bref, assez scabreux et très difficile, que j’ai abordé à une période difficile, et puis il faut dire que j’étais tout de même à 12 mètres du sol ! Le dernier grand rôle de ma carrière.

Quels sont les rôles qui vous ont le plus marqué ??
Le Chevalier, bien sûr, que j’ai eu la chance de chanter, et en français et en allemand, avec Régine (Crespin) et avec Elisabeth Schwarzkopf.
J’ai beaucoup aimé chanter en plein air comme aux Arènes de Fourvière à Lyon et à Orange (Hérodiade et Damnation) aborder des ouvrages rares comme la Reine de Saba, un rôle très vocal, typique d’une certaine époque et d’un certain style.

 

 

Il Tabarro à l'Opéra-Comique avec Jacqueline Lussas. Photographie Colette Masson©

 

Vous avez des regrets de ne pas avoir abordé certains rôles ?
Non, je n’ai pas de regrets. Mon mari voulait que je chante Traviata mais je n’ai jamais obtempéré.

Et l’enseignement ?
Lorsque cela a commencé à se calmer sur le plan théâtral, j’ai enseigné le chant au Conservatoire du IX ième arrondissement de Paris puis, la déclamation lyrique, à Saint Maur.

Qu’entend-on exactement par déclamation lyrique ?
On apprend aux élèves à chanter en bougeant, en situation. Aujourd’hui j’ai arrêté car c’était très fatiguant même si j’ai un élève qui est devenu un ami, Jacques Calatayud qui vient me voir lorsqu’il aborde un nouveau rôle.

Je vois de nombreux programmes d’ouvrages récents comme la Lady Macbeth de Bastille…
Oui, j’aime bien sortir lorsque j’ai la forme !. J’ai beaucoup aimé Makropoulos avec le King Kong et j’ai adoré cette Lady Macbeth, un spectacle magnifique. J’ai été ébloui par Ewa-Maria Westbroek, admirable sur le plan vocal et scénique alors qu’on ne lui a pas facilité les choses (rires). L’autre rôle de femme était formidablement tenu aussi.
Je suis allée l’autre jour à Liège pour une Lucrezia Borgia avec June Anderson. Quelle technique, c’était magnifique !

Quels sont les chanteurs actuels que vous préférez ?
Natalie Dessay que je viens de voir au cinéma dans la Sonnambula du Met et dans La Création de Haydn à la télévision. C’est une femme intelligente, une grande musicienne et une belle actrice.

En dehors de l’opéra, vous avez des hobbies ?
J’aimais beaucoup aller au théâtre mais je me suis découragée car je trouve que ces derniers temps la programmation des théâtres privés de Paris n’est pas très intéressante. J’ai était souvent déçue. Je vais donc au Français où il y a tout de même une bonne troupe. Cette saison j’y ai vu La Grande Magie qui a eu de très bonnes critiques mais que je n’ai pas trop apprécié non plus à part le fabuleux Podalydès. Même au Français, les jeunes ont parfois une mauvaise diction.

C’est un vrai problème aussi à l’opéra et peut-être la différence fondamentale avec votre époque.
Vous avez tout à fait raison. Ma fille qui a connu cette belle époque et travaille maintenant au Grand Théâtre de Genève me le dit aussi. Les jeunes n’articulent pas, ils font du son mais ne rendent pas toujours justice aux mots et à leurs sens. Enfin, quand c’est du beau son, on est content quand même…Il y a bien sûr des exceptions comme Roberto Alagna, une belle voix de ténor, qui fut excellent en Roméo à Orange.

Je crois que vous aimez aussi le cinéma…
Oui, beaucoup. J’ai vu le dernier Almodovar que j’adore et j’irais voir le dernier film de Woody Allen dès que possible car c’est mon autre cinéaste préféré.

 

 

Commentaires   

0 #1 JEAN MOULINES 06-07-2018 16:10
j"aiemrai savoir
-Si MAKbme Sarroca est toujours vivante
- s'il serait possible de passer des enregistrements de ses rôles sur France musique
je l'ai écouté au lendemain de l"obtention de son 1° prix au conservatoire de Toulouse
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