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Interview réalisée par Jean-Marc Héry dans le cadre du festival Off and Back 2008 au domaine de Pont-Royal en Provence, à l’issue d’un cycle de master class et d’un récital donné le 10 juillet.

 

Chère Nadine Denize, pour commencer cet entretien je souhaitais revenir un peu sur la genèse de votre carrière.
Et bien écoutez, d’abord c’est une vocation, je pense que j’ai toujours voulu chanter, dès l’âge de 6 ans, j’avais décidé de chanter. Il faut reconnaître toutefois que le contexte était un peu particulier, mon père étant officier, nous étions en Allemagne et je baignais dans la musique du matin au soir, donc j’ai entendu les Schubert, les Schumann très tôt et j’ai pu aussi très tôt m’exercer à la pratique de la langue allemande.
Curieusement j’ai commencé la musique assez tard en ce sens que j’ai commencé le piano à 16 ans ainsi que l’histoire de la Musique, l’harmonie, … bref les études complètes. Étant fille unique, quand j’ai annoncé à mes parents que je voulais chanter, dans un milieu bourgeois, on m’a évidemment répondu que cela n’était pas possible. Toujours est-il que pour faire passer la chose j’ai affirmé que je voulais faire de l’enseignement, devenir professeur de musique. A ce moment là c’était beaucoup plus respectable. J’ai donc commencé véritablement mes études musicales, j’ai commencé dans ma ville natale le chant à 15 ans, donc très jeune, et avec un excellent professeur. Cela a été ma chance dans ma carrière d’avoir trois excellents professeurs ; je suis entrée au conservatoire de Paris à 18 ans et j’en suis sortie à 20 pour être engagée à l’Opéra de Paris à une époque où il y avait une troupe. Et c’est cela qui était extraordinaire à l’époque car c’est tellement formateur pour les jeunes. Donc il s’agissait d’une troupe de 120 chanteurs tous français. Vous savez que c’était la Réunion des théâtres lyriques nationaux. Et j’ai donc commencé à faire mes débuts sur les planches dans des petits rôles : à l’Opéra de Paris c’était Mercédès avec Jane Rhodes qui était une exceptionnelle Carmen. Donc, j’étais en quelque sorte stagiaire : pendant deux ans il fallait faire ses preuves dans des petits rôles, et après on faisait les débuts officiels. C'est ainsi qu’à l’Opéra de Paris j’ai fait mes débuts officiels dans la Damnation de Faust, dans une mise en scène de Béjart inoubliable. Et j’ai donc eu dès le début l’opportunité de travailler avec de très grands noms, des êtres exceptionnels. Dans le même temps j’ai démarré à l’Opéra-Comique dans Werther , avec Alain Vanzo.
Puis il y a eu des bouleversements politico artistico qui ont fait que Liebermann est arrivé à Paris, a pris la direction de l’Opéra, a fait une refonte de l’équipe… Entre temps je commençais à sortir un peu de l’hexagone puisque j’avais chanté Carmen à Hambourg à l’époque d’ailleurs où Liebermann en était directeur. Hambourg était alors le phare de l’art lyrique en Allemagne. Au final, prenant ses nouvelles fonctions, Liebermann a auditionné tous les chanteurs de la troupe de l’opéra et en a repris une quinzaine, dont j’étais.
C’est à ce moment là que j’ai souhaité prendre des rôles plus importants et que j’ai commencé à travailler les Wagner puisque le nouveau directeur a amené tout ce répertoire qui n’était pas courant chez nous. Songeons que c’est Bernard Lefort qui a fait créer Frau ohne Schatten à l’Opéra de Paris en 1972 où j’interprétais le Falke avec Rysanek qui était sublime dans l’impératrice, Christa Ludwig, Gwyneth Jones sous la baguette de Karl Böhm.
Donc j’avais émis le désir de travailler tout ce répertoire wagnérien que je connaissais déjà et que j’avais dans l’oreille depuis l’enfance.
J’ai donc appris Kundry avec madame Nadia Geida et la chance est passée par là. On programmait Parsifal, à l’Opéra de Paris et la cantatrice qui devait interpréter le rôle est tombée malade. C’était un dimanche matin et l’on m’appelle à 11h pour me demander si je voulais tenir le rôle le soir même. Je connaissais le rôle au rasoir, le chef était extraordinaire (Horst Stein) et j’avais suivi toutes les répétitions parce que je faisais aussi dans cette production l’une des filles fleurs. Et c’est ainsi que j’ai vraiment débuté ma carrière internationale. Après ce rôle on m’a sollicitée pour chanter Parsifal à Munich, j’ai chanté Don Carlo en Allemagne, j’ai chanté tous les Wagner, au Staastoper de Berlin et au Deutsche Oper. Et parallèlement j’ai commencé une carrière italienne.

 

 

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A ce sujet précisément vous avez aussi interprété des rôles rossiniens ?
Non jamais, jamais de rôles rossiniens !

Pourtant vous avez chanté Berthe dans le Barbier ?
Oui mais cela ne compte pas vraiment ; j’étais encore au Conservatoire et c’était l’un de mes premiers impresarii qui était l’associé de Gabriel Dussurget, le fondateur du festival d’Aix, que j’adorais et auquel je devais beaucoup.
J’ai donc fais mes débuts à la Scala dans Donc Carlo avec Freni, Ghiaurov, Cappuccilli, Carreras sous la baguette d’Abaddo et ensuite cela a été un enchaînement, pendant des années j’ai chanté en Italie. Il y avait à l’époque le Maestro Francesco Siciliani qui était l’homme de la musique dans la péninsule : il était à la tête de l’académie Sainte Cécile de Rome, directeur artistique du festival de Perugia, directeur de la Scala. Il m’a fait l’honneur de me prendre dans son écurie.

Et il y a évidemment un épisode dont on ne peut pas ne pas parler c’est celui de Karajan puisque nous fêtons cette année le centenaire de sa naissance.
Et bien Karajan ce fut une rencontre magnifique, je regrette simplement de ne pas avoir fait d’autres ouvrages avec lui. J’étais alors chez Michel Glotz. Et Karajan voulait enregistrer Pelléas qui était une de ses œuvres préférées et il souhaitait une voix jeune pour tenir le rôle de Geneviève. A l’époque je devais avoir 35 ans (il faut rappeler que j’ai fait ma première Kundry à 30 ans, ce qui est jeune). Et Karajan s’est justifié en disant cette chose très intéressante : « je veux une voix jeune car c’est un ouvrage tellement poétique… » Il ne voulait pas d’une grosse voix, d’une voix de matrone et j’ai passé une semaine d’enregistrement à Berlin particulièrement passionnante. C’était un homme délicieux parlant un français merveilleux. Mais évidemment comme il dirigeait le festival de Pâques de Salzbourg où il disposait de toute une brochette de mezzo parmi lesquelles Baltsa, l’expérience ne s’est hélas pas reproduite. Pour autant d’autres chefs m’ont énormément marquée : j’ai beaucoup chanté avec Georges Prêtre que j’adore (les Troyens à la Scala, Don Carlos, Werther avec Alfredo Kraus)…

Les Troyens que vous avez d’ailleurs repris lors de l’ouverture de l’Opéra Bastille.
Oui alors évidemment, c'est-à-dire qu’ayant fait Cassandre et Didon à la Scala j’aurais aimé faire l’un de ces rôles à la Bastille mais Pierre Bergé voulait deux Noires américaines dans ces rôles là. Donc il ne me restait plus que le rôle d’Anna, qui est très beau mais qui ne correspond pas tout à fait à ma tessiture. Curieusement d’ailleurs je n’ai plus chanté à Paris depuis 14 ans, ce qui est assez étrange.

 Donc finalement votre carrière a été essentiellement européenne et américaine ?
Oui, aux États-Unis j’ai chanté Don Carlo au MET. A l’époque _ et cela ne se fait malheureusement plus bien qu’ils soient sponsorisés par Rockefeller, il y avait ce que l’on appelle la tournée du MET. Les saisons étant très courtes et se terminaient au mois d’avril puis on tournait pendant 3 mois dans tout le continent nord américain. C’était une organisation gigantesque : il y avait une quinzaine d’avions qui partaient toutes les semaines avec notamment des décors admirablement faits. Nous séjournions alors une semaine dans chaque ville : Indianapolis, Atlanta, etc. Nous avons sillonné tous les États-Unis et tous les soirs nous donnions un ouvrage différent.
Cela me fait penser que les rôles que j’ai le plus chantés dans ma carrière ont été Kundry et Eboli.

 

 

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Vous me parliez de trois enseignants qui vous ont marquée et je souhaitais en savoir un petit peu plus…
Alors j’ai travaillé dans ma bonne ville de Rouen avec une femme assez exceptionnelle qui s’appelait Marie-Louise Christolle qui a formé énormément de monde notamment dans les chœurs de l’Opéra de Paris. J’ai ensuite étudié au Conservatoire de Paris avec Camille Mauranne et ensuite avec Germaine Lubin qui m’a vraiment amenée sur le chemin allemand où elle avait encore pas mal de connexions malgré les tourments qu’elle avait pu subir de la part des Français.
Cet enseignement me pousse d’ailleurs aujourd’hui à revenir vers la promesse faite à mes parents : j’ai aujourd’hui quelques élèves en cours particuliers et je donne de plus en plus de master class, parce que j’ai quand même un acquis, j’ai quand même beaucoup de choses à transmettre du fait que j’ai travaillé avec des gens extraordinaires : des Prêtre, des Abbado, des Plasson, des Sawallisch, des Inbal.
Quand on fait un programme et que j’envoie d’ailleurs mon CV, les organisateurs me disent généralement qu’ils ont beaucoup de mal à réduire…

Et le festival d’Aix ?
Et bien le festival d’Aix j’y ai chanté Luisa Miller , à l’époque de Bernard Lefort, avec Montserrat Caballé, j’y ai aussi fait des concerts avec Alain Lombard, des récitals avec Christian Ivaldi : j’y suis venue deux ou trois années de suite avant de passer à autre chose. C’est comme Orange : j’y ai fait l’une de mes premières Walkyrie (Fricka) avec Nilson, Rysanek, James King, Theo Adam, les plus grands wagnériens de l’époque et sous la baguette de Rudolph Kempe Mais finalement est-ce que le répertoire allemand ne tombe pas un peu en désuétude dans ces festivals puisqu’à une époque à Orange on montait beaucoup de Strauss et de Wagner alors qu’aujourd’hui on monte en définitive toujours les mêmes œuvres.
Je crois hélas que c’est aussi une politique de marketing : maintenant seul le tourisme compte.

Pourtant il y a eu de grands moments wagnériens , je pense au Tristan de Böhm en 73 qui ont drainés énormément de monde donc on pourrait imaginer aujourd’hui que de telles œuvres pourraient à nouveau marcher …
Oui mais il n’y a plus la culture !

Et par rapport aux jeunes chanteurs, estimez-vous qu’il y a un changement de comportement comparé à la génération qui était la vôtre et qui a connu les troupes, où vous étiez prise en stage pendant quelques années, où vous étiez formée au milieu d’autres chanteurs.
Vous savez, mon tout premier rôle à l’Opéra de Paris je chantais le page dans Tannhaüser aux côtés de Régine Crespin : on apprenait beaucoup aux côtés de ces gens extraordinaires, c’était réellement formateur.
Or aujourd’hui en France il n’y a plus de troupes alors qu’en Allemagne elles perdurent ; C’est ce qui fait leur grande force : il y a très peu d’invités dans les Opéras. Quand on pense qu’une ville comme Düsseldorf de 65000 habitants a une troupe de 70 chanteurs ! C’est énorme ! Ils jouent tous les soirs, ils ont un double orchestre, un double chœur, ils ont un ballet, une saison de concerts : il y a une activité musicale énorme.
Et plus on monte plus c’est vérifié. J’ai chanté à Leipzig Salomé , Hänsel und Gretel, : et lorsque vous sortez dans la rue vous entendez : « ah ! quelqu’un travaille son violon ! Quelqu’un travaille sa trompette ! » . Vous avez trois chœurs d’enfants, vous avez la radio, vous avez le double orchestre du Gewandhaus, c’est quelque chose de réellement fantastique. Chez nous ça n’existe pas !
Aujourd’hui, du fait de l’influence américaine, le marketing nous a envahis et souvent les carrières des jeunes chanteurs sont fulgurantes : ils n’ont pas le temps de percer que déjà leur voix est détruite.
Moi j’ai eu la chance, même en abordant des rôles lourds jeune, d’être très bien guidée, j’étais en troupe, je rentrais tous les soirs chez moi et en définitive j’avais une vie qui me permettait de gérer les difficultés artistiques alors que maintenant on propulse directement les jeunes.
Il y a quelques temps j’étais de jury au CNSM de Paris et au moment des délibérations on me dit : « il faut donner le prix à une telle car elle est déjà engagée en troupe en Allemagne » ; arrive la candidate suivante et l’on me dit « celle-ci il faut lui donner son prix aussi parce qu’elle chante au MET »… à 26 – 28 ans !
Écoutez, je suis vraiment d’une autre génération parce que pour les personnes de ma génération chanter au MET ou à Salzbourg c’était l’aboutissement ! Or aujourd’hui on propulse sur le devant de la scène des gens qui n’ont aucune expérience et dès que quelque chose ne va plus on les met de côté et on en prend un autre. Alors que moi qui appartient à une époque intermédiaire, après l’époque de Crespin, j’ai fait mes débuts avec Nilsson qui était ma marraine artistique : à l’époque on prenait le temps et on gravissait les étapes marches par marche. J’avais en outre la chance d’avoir deux agents allemands, monsieur Schulz et monsieur Stolz qui étaient exceptionnels et de vrais connaisseurs du chant. Monsieur Schulz sillonnait le monde entier à longueur d’année pour trouver de nouvelles recrues. C’est ainsi qu’il m’a entendue chanter dans Don Carlos à Strasbourg (puisqu’après je suis devenue pensionnaire de l’Opéra du Rhin). Il m’a alors proposé de reprendre le rôle à Munich où l’on avait une autre façon de travailler avec la générale à 10h du matin, le maquillage à 8h30… et c’est là que j’ai rencontré Astrid Varnay, la grande wagnérienne, tout comme Lubin fut une grande wagnérienne, de ces personnes que l’on peut décemment appeler une star, … pas comme ces stars d’aujourd’hui que l’on monte en 15 jours et disparaissent aussi vite.

 

 

Nadine Denize en compagnie d’une partie de l’académie du festival "Off and Back" Photographie © DR

 

Germaine Lubin qui a tout de même été très critiquée en son temps ….
Oui enfin critiquée… vous savez il y avait aussi à l’Opéra de Paris une troupe de très grande qualité qui chantait Wagner en français, mais Germaine Lubin a tout de même été la seule Française à chanter Isolde en 39, c'est-à-dire avant que la guerre ne soit déclarée, à Bayreuth. Et fort peu de Françaises ont réussi à chanter sur cette scène : il y a eu Crespin qui a chantée Sieglinde avec Kempe, d’ailleurs sur recommandation de Germaine Lubin.

Et quant au répertoire du Lied, car hier vous nous avez interprété magnifiquement de œuvres de Schumann, Wagner et Mahler ?
C'est-à-dire que d’une manière générale le répertoire allemand, que ce soit pour l’opéra ou le lied est énorme…. Et quand je pense à tout ce qu’il me reste à faire entre les Schubert, les Brahms, les Schumann…
Vous savez que c’était un rêve et je vous remercie de m’avoir donné cette opportunité, parce que je n’ai jamais chanté la vie et l’amour d’une femme avant ! Parce que j’ai toujours été très timide vis-à-vis de cette œuvre, et que je trouve qu’il faut avoir un vécu pour bien l’interpréter. Donc j’ai chanté pour la première fois l’amour et la Vie d’une femme hier soir.

Et pourquoi avoir conclu votre concert par Satie ?
Et bien Gérard Parmentier trouvait que notre programme était un peu trop sérieux, il voulait terminer sur quelque chose d’un peu humoristique.

Et à l’avenir , vous orienterez-vous plutôt vers l’opéra ? vers le lied ?
Et bien écoutez, ma voix est absolument intacte donc j’espère encore de l’opéra.
Alors évidemment étant donnée ma longue carrière, le cheminement naturel des choses fait que l’on me sollicite moins pour certains rôles. Donc j’espère encore de l’opéra parce que c’est un genre que j’adore, j’aime ces grands personnages, je peux interpréter tous les Strauss, les Clytemnestre, Hérodias, et puis les Wagner ! Fricka ce n’est rien du tout ! Ce n’est rien à côté de Mozart !

 

 

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