Programme de l'opéra de Nîmes, saison 1953-1954.
Photographie © DR

 

Rencontre publique à Nîmes en avril 2000.

Préambule : une journée particulière.

C'est en mémoire de ma grand-mère maternelle, Louise Vincent-Guillaud, voisine de Monsieur et Madame Crespin, à Nîmes, Place du Château, et employée occasionnelle quelques étés durant au magasin de chaussures de Monsieur Crespin père, que j'ai tenu à organiser cet hommage en l'an 2000. Régine Crespin avait ainsi été la première "baby-sitter" de mes oncles et tantes, après avoir été elle-même confiée aux bons soins de ma grand-mère...
Après deux ans de négociations et de multiples péripéties, j'ai obtenu que la Mairie de Nîmes apporte un caractère officiel à cet hommage.
Il est important de noter que cette Journée Régine Crespin s'est tenue à Carré d'Art, c'est à dire à l'emplacement très exact de l'ancien Théâtre de Nîmes, victime d'un incendie le 27 octobre 1952, scène qui a vu les débuts de Régine Crespin en concert, fin avril 1947, sous la direction d'Edmond Carrière.

Après avoir reçu la presse locale au Bar Hemingway de l'Hôtel Imperator où la Mairie l'avait invitée, Madame Crespin a participé à cette rencontre publique. Cet échange avec son public nîmois qui l'a accueillie par une ovation debout, a été précédé d'un bel éloge, prononcé par le député-maire de l'époque, Alain Clary.
Il a été suivi par une séance de dédicace, et la remise de la Médaille d'honneur de la Ville de Nîmes (qu'elle avait déjà reçue par deux fois, de la main de maires de couleurs politiques différentes). Les deux cents personnes qui ont assisté à cette rencontre ont été conviées par la Mairie à un cocktail, dans l'atrium de Carré d'Art, où une mini exposition de documents prêtés par l'artiste avait été mise en place.

 

 

 

Régine Crespin devant la maison de ses parents,
Place du Château, à Nîmes, tenant dans ses bras Francis Guillaud.
Photographie © DR

 

Nous venons d'entendre, pour mémoire, un petit extrait du Spectre de la Rose de Berlioz. Je crois que l'enregistrement mythique que vous avez réalisé avec Ernest Ansermet a même sauvé quelqu'un du suicide !
Oui, c'est vrai. Un jour, ma secrétaire de l'époque me dit : « Il y a un monsieur qui téléphone souvent et qui veut absolument vous parler. » Je lui dis, « Bon, envoyez lui une photo dédicacée, etc... » Et elle me dit, « Non, non..ce n'est pas de cet ordre. » Bon, je décide alors de parler à ce jeune homme, qui me raconte qu'on lui avait annoncé qu'il avait une maladie incurable et qu'en rentrant chez lui, il avait acheté une grande bouteille de whisky, puis, en passant devant un magasin de disques, il avait acheté un des derniers disque parus, à savoir ces Nuits d'été. Et qu'il l'avait passé toute la nuit, bu tout son whisky, et qu'il avait jeté ce qu'il avait acheté pour se suicider et que c'était vraiment mon disque qui l'avait sauvé. Bien sûr, ça m'a beaucoup touchée et j'ai voulu le voir, le faire venir chez moi, mais il m'a dit « Non non, je ne veux pas ». Et puis, un jour, je chantais une représentation d'opéra, et à l'issue, j'ai vu un petit jeune homme avec une rose à la main, dans un coin, je me suis dit «Tiens, ça doit être ce monsieur », mais il n'a pas osé, il est parti... Cela reste pour moi un grand souvenir. C'est extraordinaire de savoir ce qu'on peut faire avec un peu de musique...

Pourriez-vous nous parler de ces sessions d'enregistrement de ce grand disque ?
Des Nuits d'été ?

Oui. Et de Shéhérazade qui est couplé avec sur le disque.
Moi, je ne connaissais pas Ansermet, pratiquement pas, c'était à Genève. Nous avons enregistré dans un théâtre, une salle de concert. Donc si vous voulez la scène est par là, nous sommes là, l'orchestre est sur la scène et Ansermet est dos à la salle. Moi, j'étais dans la salle, dans une loge sur le côté, avec un micro en dehors de la loge, très haut, et je me dis, « Mais comment allons nous faire pour communiquer avec Ansermet ? Je ne le vois pas, il ne me voit pas.» On commence, on fait les premières mélodies, on va écouter à chaque fois les prises, et à la fin du Spectre de la Rose, il me dit : « Cela vous ennuie de refaire la prise? » Je lui répond : « Bien sûr que non, c'est normal, on est là pour ça. » On refait, sept, huit fois, on réécoute, il n'est toujours pas satisfait... Au bout d'un moment, je me dis : « Mais que veut-il à la fin ? Qu'est-ce qui ne va pas ? » Et je lui demande : « Mais maestro, qu'est ce que je fais de mal, que désirez-vous vraiment? Et il me dit : « Mais ce n'est pas çà, c'est seulement sur la dernière phrase que vous... » « Mais, maestro, c'est la rose qui est en train de mourir. Et comme c'est son dernier souffle, je pensai que ce serait plus expressif de laisser passer un peu de souffle comme cela» « Oh, mais c'est une idée extraordinaire, dans ce cas, on va prendre la première prise, c'était la meilleure! » (rires)

 

 

 

A l'hôtel Imperator, bar Hemingway, avant la rencontre.
Photographies © Emmanuelle Pesqué

 

Et pour en rester avec Hector Berlioz, un compositeur qui vous est cher, puisque vous avez chanté notamment les Troyens et la Damnation de Faust, vous êtes associée, je crois, à l'Année Berlioz. Vous devez donner des cours d'interprétation exceptionnels...
En principe, ce sera en 2002, avec l'orchestre de Paris ; je dois donner des master classes avant, probablement, à Royaumont, et dans le cadre de ce travail, on fera deux master classes publiques à Paris et un concert. Mais ce n'est pas encore tout à fait organisé ni très précis...

Un autre grand compositeur auquel vous êtes énormément associée, outre Berlioz, c'est Wagner.
Quel a été le départ de votre démarche pour aborder Wagner ?

Si on chante Wagner, tout d'abord la première préoccupation, c'est d'avoir la voix pour. Une voix assez puissante, assez importante. C'est une condition à laquelle on ne peut pas échapper.
La seconde chose qui a été décisive, c'est qu'à l'époque, lorsqu'on passait ses Prix de Conservatoire, les épreuves étaient publiques et à ce moment-là tous les directeurs d'opéra de province venaient à Paris y assister. Ils venaient nous sélectionner pour voir qui était intéressant. Il y avait à ce moment là, lors de mon concours de fin d'année, le directeur de Mulhouse, Monsieur Belogé, qui m'a entendue dans un air de Wagner et qui a demandé si je voulais bien chanter Elsa chez lui. J'ai dit oui, et j'ai fait Lohengrin chez lui l'année suivante et puis j'ai fait aussi mes débuts à l'Opéra de Paris dans ce rôle. C'est comme ça que j'ai pris le pli wagnérien, tout de suite. Je me souviens d'une anecdote là-bas, à Mulhouse, un collègue qui me dit « Mais je joue aussi en France », alors je lui rétorque « Mais nous sommes en France ici! » « Ah non, me répliqua-t-il, ici, nous sommes en Alsace ! »

Je crois que vous avez des souvenirs marquants quand vous vous êtes retrouvée pour la première fois sur la scène du Festpielhaus de Bayreuth.
Cela, c'était beaucoup plus tard, en 1959. Lorsque j'ai abordé Lohengrin là-bas c'était un rôle que j'avais déjà beaucoup chanté depuis ces débuts à Mulhouse. Il y a même eu, une fois, une anecdote assez drôle.
On sait que lorsqu'Elsa rentre en scène, au premier Acte, on lui adresse un certain nombre de questions, notamment sur son identité, questions auxquelles elle ne répond pas sinon par des signes de tête. Une voisine que j'avais invitée ce soir là, me dit à la fin du spectacle « Oh, tu as été très bien, même si au début, on voyait bien que tu avais le trac parce que tu avais les yeux rivés au sol, tu regardais tes pieds et que tu ne répondais qu'en hochant la tête » (rires)
Il ne faut pas avoir trop d'idées préconçues sur les voix wagnériennes car il faut bien se dire que lorsque Wagner a écrit ses rôles, les voix « wagnériennes » n'existaient pas, c'était des voix qui pouvaient chanter Verdi, Puccini (sic), et du Bel canto et puis qui ont servi Wagner.

Le seul chanteur français (un Marseillais, lui aussi) qui vous égale en prestige, Victor Maurel, le créateur de Falstaff et de Iago, a été le premier à donner les opéras de Wagner à Londres et a travaillé avec ce compositeur. Lorsque la soprano Félia Litvinne lui a demandé conseil pour chanter Isolde, il lui a dit : « Pour chanter Isolde, prenez cette partition. » et c'était celle... de l'Armide de Gluck (rire de R. Crespin). Vous même vous avez chanté Gluck superbement, vous avez été à la base de sa redécouverte...
Oui, j'ai chanté son Iphigénie d'abord à Buenos-Aires puis à Lyon, et la production de Lyon était tellement belle que l'Opéra de Paris a été intéressé de la reprendre. Et c'est vrai qu'à l'époque, on ne le donnait pas souvent.
Pour revenir à votre anecdote sur Isolde, elle me fait penser à une autre anecdote. Lorsque une jeune chanteuse avait demandé à la grande Birgitt Nilsson ce qu'il fallait vraiment pour chanter Isolde, elle a eu cette réponse « Oh, pour chanter Isolde, il faut une seule chose ...une bonne paire de chaussures ! » (rires)

 

 

 

Discours du député-maire de Nîmes, Alain Clary, avant la rencontre publique.
Photographies © DR et Emmanuelle Pesqué

 

Vous avez aussi beaucoup chanté Richard Strauss, surtout la Maréchale, rôle avec lequel vous avez triomphé au Met mais aussi à Vienne. Je crois que certains spectateurs de là-bas étaient tout de même assez dubitatifs à l'idée qu'une Française aborde ce rôle chez eux, avant d'être conquis.
Oui, en effet, dans la patrie de Richard Strauss, j'ai entendu des collègues autrichiennes, avant le spectacle, dire dans leur dialecte viennois, bien guttural, « Tiens, nous allons avoir une Maréchale en visite... », en accentuant bien le dernier mot ! Mais le lendemain les critiques étaient dithyrambiques.

Je crois que vous avez adopté comme devise une des phrases de la Maréchale. Bon, je préfère que ce soit vous qui la prononciez.
Oui « Où je me tiens, je me tiens debout ». Oui, en effet, j'ai même choisi cette phrase comme titre d'une émission qu'Eve Ruggieri m'a consacrée. Le maire de Nîmes de l'époque [Jean Bousquet dit Cacharel], se souvenant que j'avais grandi à Nîmes, m'a demandé si je ne voulais pas présenter cette émission dans sa ville et donc nous sommes venues toutes les deux vous l'offrir en avant-première, au théâtre municipal qu'on appelait le foyer communal.

 

 

Rencontre publique à Carré d'Art.
Photographie © Emmanuelle Pesqué

 

 

Photographie © Emmanuelle Pesqué

 

Je pense qu'il y a eu une confrontation amicale et artistique avec une autre très grande Maréchale, Lotte Lehmann...
Oui, elle a été une grande Maréchale, bien sûr. Quand je l'ai connue elle avait déjà arrêté de chanter l'opéra depuis longtemps mais le Met de New-York lui avait demandé de mettre en scène le Chevalier à la rose.
Elle ne voulait pas se charger de monter tout l'opéra mais avait accepté de faire travailler les trois rôles féminins principaux à savoir la Maréchale, le chevalier Octavian et Sophie. On a répété pendant un mois avec le chef de chant mais à la fin du premier acte, elle n'était pas bien d'accord avec mon approche du personnage et me reprochait de la jouer trop de manière trop triste. « N'oubliez pas que c'est une Maréchale et quelqu'un qui se tient debout ! » me dit-elle. Mais bon, je lui fis valoir qu'à ce moment là elle se rend bien compte que son jeune amant va sans doute la quitter, car elle commence à prendre de l'âge, et c'est une espèce de résignation ; et puis il y a ce solo de violon si expressif à la fin de sa dernière phrase qui me semblait traduire une espèce de nostalgie assez douloureuse, pas terrible, mais enfin assez douloureuse tout de même. Alors, elle me dit : « Bon alors, on va faire une cotte mal taillée ; à la générale, vous faites ce que vous voulez, si vraiment ça ne me convient pas, je vous jure que je vous dirai la vérité et on changera ce qui ne va pas.» Inutile de vous dire que lors de cette répétition générale, j'ai chanté avec tout mon coeur et tout mon bon vouloir, et j'ai entendu Lotte Lehmann me dire : « Ne changez rien, ne changez rien. » Et c'était quand même une belle générosité de sa part, car je me répète, c'était vraiment une belle Maréchale.
C'était mes débuts au Met. A la fin de l'opéra, il était prévu qu'elle vienne saluer sur scène avec nous, puisqu'elle avait fait une partie de la mise en scène, et quand Mr Bing, le directeur, lui demanda de venir devant le rideau seule, elle lui répondit : « Non, non, je veux Crespin avec moi. » Elle s'est mise à pleurer et moi aussi, c'était vraiment un moment béni...(Elle soupire, les larmes aux yeux) Pardon, j'en suis encore émue... Les gens étaient fous, car ils saluaient à la fois la grande Maréchale qu'elle avait chanté pendant des années et la nouvelle Maréchale que j'incarnais.
Je comprends mieux son émotion maintenant que je suis moi aussi passée de l'autre côté de la barrière : pour elle, ce devait être à la fois un moment heureux car les gens l'acclamaient, et un moment douloureux aussi. On est resté cramponnées l'une à l'autre une dizaine, une quinzaine de minutes à se serrer en se disant « Je vous aime ! Moi aussi ! » et c'est un souvenir que je n'oublierai jamais !
(salve d'applaudissements)

 

 

Photographie © Emmanuelle Pesqué

 

Vous continuez à transmettre cet amour de la musique par l'enseignement. Vous représentez un peu l'essence du chant français. Que pensez-vous de la nouvelle génération ?
Il y a plein de belles voix, il y a beaucoup de chanteurs. Mais il y a moins de théâtres qui fonctionnent avec une saison importante, il y a moins de chances pour les jeunes de « se faire les dents » si je puis dire, car au fond c'est sur scène avec un orchestre qu'on se fait les muscles, qu'on apprend à se tenir, qu'on se familiarise avec ce métier. Maintenant c'est des jeunes qui sortent des écoles et des Conservatoires, mais ce serait fou et diabolique de les mettre sur une scène énorme comme Bastille.
Il y a moins de chemins que lorsque j'ai débuté. Moi je suis allée d'abord à Mulhouse, comme je le disais, puis à Vichy, à Marseille, à Lyon, pendant plusieurs saisons. Aujourd'hui grâce aux progrès du disque et de la télévision, on connaît plus facilement les grands chanteurs et dès qu'un jeune chanteur met un pas dehors hop ! on le compare systématiquement à Callas ou à Pavarotti ! C'est vraiment dur pour les jeunes de se lancer; il faut qu'ils aient de la patience et surtout de la constance.
A mon humble avis, on n'aide pas assez les jeunes, on ne les pousse pas assez. Si j'étais directeur de théâtre je prendrais des jeunes pendant deux ou trois ans pour leur éviter d'aller n'importe où chanter n'importe quoi et je leur apprendrais le répertoire, à se familiariser avec la scène. Mais il faut de l'argent pour cela, bien sûr. D'autre part, il y a aussi le problème des jeunes qui ne peuvent pas refuser certaines propositions dangereuses, des rôles trop lourds pour eux. Bon, cela dit, il y a aussi cet élève de Conservatoire que je trouvais trop jeune et qui m'a cloué le bec en me demandant « A quel age vous avez débuté Madame ? » « A 22 ans. » « Et dans quelle petite opérette ? » « Lohengrin » (rires)
J'aurais dû moi aussi me casser les dents mais le ciel a voulu que je ne me sois pas trop mal débrouillée. En Amérique, c'est la coutume que de jeunes chanteurs obtiennent des bourses pour aller travailler avec un tel, une telle, dans tel pays. Ici, ce système n'existe pas. Les gens qui sont riches ne veulent pas trop l'avouer et faire des dotations à de jeunes chanteurs.

Dernière question avant que l'on ne passe la parole à la salle. J'ai lu dans votre dossier à l'Opéra Garnier que l'un de vos admirateurs avait écrit une BD dont vous êtes l'héroïne qui s'appellerait Kindy.
Oui, j'ai appris qu'un ami voulait mettre la vie d'une cantatrice en bande dessinée et a pensé à moi. Mais il n'a fait que des ébauches et n'a pas trouvé d'éditeur.

 

 

 

Photographies© Emmanuelle Pesqué

 

Il y avait même un passage où vous chantiez dans les étoiles...
Autre projet cocasse, celui d'un film avec De Funès qui devait y jouer un dictateur.

Oui, c'est Gérard Oury qui m'avait contactée pour ce film. Il m'a dit « Vous devrez y chanter à côté de De Funès »,j'ai dit « Oh non ! » (rires), mais nous sommes allés tout de même assez loin dans nos conversations et à un moment donné il me parle de mon cachet. Et comme je ne voulais pas le faire, je lui demande un prix, mais alors, tonitruant!, et il me dit « Bon d'accord ». (rires)
A l'époque, je prenais des cours avec un professeur en Allemagne, j'avais passé une mauvaise période dans ma vie et j'avais besoin de me remettre en selle ; je partais les mains vides toutes les semaines le mardi, mercredi, jeudi et, au lieu de signer mon contrat le lundi, je lui dis que je le ferai à mon retour le vendredi. Entre temps, De Funès s'est désisté, le film a été annulé, et comme j'étais la seule qui n'avait pas signé son contrat... mes dix millions sont passés à l'as. Et je les regrette ! (rires)

Nous passons la parole à la salle, Monsieur...

Un monsieur du public : Bonjour Madame, je suis très heureux de vous connaître. Mes parents qui aimaient beaucoup l'opéra me parlaient toujours d'Audigier. Pouvez-vous nous en dire quelques mots de cette basse nîmoise?
C'est une question difficile, vu que même si nous avons chantés ensemble, je n'en garde que peu de souvenirs particuliers. Il y avait entre nous une grande différence d'âge tout de même. Mais c'est sûr que je me souviens d'une voix superbe. Mais vous savez avoir une voix ne suffit pas. Il faut beaucoup d'autres choses, je crois, une certaine culture, une certaine intelligence, et je pense qu'il manquait un peu de tout cela. Avec la voix qu'il possédait, il aurait du faire une toute autre carrière, une plus longue carrière. Il aurait chanté 30 ans plus tard, il aurait peut-être reçu une meilleure préparation.
D'autre part, je suis là pour parler de moi et c'est assez difficile de parler des autres.

Un monsieur du public : A propos du raisonnement que vous tenez sur les jeunes, chanteurs actuels, ne craignez-vous pas que les très jeunes Marie Devellereau et Alexia Cousin vont se brûler les ailes ?
C'est exactement à ce genre de chanteuses que j'aimerais donner une petite mensualité pour vivre et simplement travailler les choses sans se presser. Les mettre en réserve pour un an ou deux. Ce sont vraiment deux très belles voix qui sont en train de sortir et espérons qu'elles ne se brûleront pas les ailes.

Le même : à ce propos le CNIPAL est-il efficace?
Je ne sais pas parce que je ne suis jamais allée.

Le même : Oui, mais d'après les éléments que vous avez ?
Je n'en ai aucun.

Le même : Dernière question : à notre grand regret, il y a une carence sur le plan des ténors. Pourquoi ?
Je ne sais pas non plus. Vous savez les voix c'est comme les olives il y en a tous les quatre ans ! (rires et applaudissement)

J Pesqué : Oui, d'ailleurs la ville vient de lancer une fête de l'olive. Autre question ?

 

 

Programme de l'opéra de Nîmes, 5 décembre 1953

 

Un monsieur du public : Madame Crespin, j'ai eu le bonheur de vous entendre ici même dans Otello avec le ténor José Luccioni [novembre 1950, avec aussi Pierre Nougaro en Iago]. Je sais que vous n'aimez pas parler des autres, mais est-ce que ça n'a pas été le ténor par excellence de l'époque dont nous parlons ?
Absolument, il a fait une carrière extraordinaire avec une voix sublime et en plus il était beau et se tenait bien sur scène. Il savait que je débutais, c'était la deuxième fois que je chantais à Nîmes, et il était toujours très attentif aux jeunes chanteurs. Avec moi il était très gentil, un chouette bonhomme , vraiment ! Et contrairement à tous les ténors qui sont toujours un peu nerveux, un peu stressés, puisque leurs voix sont plus exposées que celles des barytons, il était très à l'aise, sans angoisse. Un merveilleux artiste !

Le même : Et Georges Thill ?
Vous savez, quand j'ai commençé, il ne chantait presque plus. Il faisait une tournée d'adieu, des concerts au piano, mais comme il avait peur de se fatiguer et de ne pas tenir seul toute une soirée, il avait demandé à de jeunes artistes de participer à ce concert pour lui permettre en chantant un air ou deux de se reposer. Donc j'ai fait trois ou quatre concerts avec lui, mais il n'était pas très bien, il était enrhumé. Voilà un exemple de ténor français qui n'avait pas une culture générale extraordinaire, mais qui avait non seulement une technique, mais surtout une élégance innée du phrasé, de la phrase musicale. Quand on écoute ses disques, c'est vraiment extraordinaire, sa science de ce qu'on appelle le legato. Un grand ténor...

Une personne du public : Et Gustave Botiaux ?

 

 

 

Remise de la Médaille de la Ville de Nîmes.
Photographies © Emmanuelle Pesqué

 

J Pesqué : Veuillez poser des questions personnelles à Madame Crespin, je vous en prie.

Une dame : Je vais sortir tout à fait de la musique. J'étais au Lycée Feuchère et nous étions dans la même classe.
Quel est votre nom ?

L'amie d'enfance: Je suis Mireille XXX et je suis venue souvent dans votre maison.
Oh, grands dieux ! Mais c'est que nous étions voisines ! Mais dis, dans le temps, on se tutoyait, non ? (rires)

L'amie d'enfance: Oui, je te prenais chez toi et nous descendions ensemble. Ce que je voulais dire au public, c'est que, je me souviens encore du plaisir des visites médicales lorsqu'on attendait et que tu nous as récité le vase de Soissons ! (éclat de rire général)
Et quand on est allé passer l'oral de ce fameux bac à Montpellier, on a couché à l'hôtel Métropole...

Alors, là, ce n'est pas moi, je n'y suis pas allée à l'oral du bac, j'ai été rétamée à l'écrit. (Eclat de rire général)

L'amie d'enfance: Ah mais, il me semblait que tu étais venue nous accompagner...
Non... C'est vrai que souvent, quand mon père et ma mère me parlaient du lycée, je leur disais « Mais qu'est-ce qu'on s'est marré ! », et eux de me répondre, « Mais qu'est-ce que vous faites pour vous marrer autant ? »

L'amie d'enfance: Oui, puis notre gourmandise aussi. On allait acheter des « poilus »...
Oui, à la pâtisserie juste derrière chez moi. Comment s'appelait cette pâtisserie ? La Princière ?
Oui, en tout cas, ça me fait plaisir de t'entendre, c'est gentil d'être venue. A bientôt, j'espère ! Pas dans 40 ans quand même ...

 

 

 

Remise de la Médaille de la Ville de Nîmes.
Photographies © Emmanuelle Pesqué

 

La dame wagnérienne: Ernest Blanc m'a dit qu'il y avait deux points forts dans sa carrière, deux points marquants, Bayreuth et sa rencontre avec Karajan. Vous avez chanté à Bayreuth, au même moment qu'Ernest Blanc, et vous avez également chanté au Met avec Karajan.
Karajan, ce n'était pas nécessairement au Met, c'était ailleurs.

La dame wagnérienne: Est-ce que c'était aussi pour vous deux points forts dans votre carrière ?
Oui, on était à Bayreuth au même moment en 58. Il chantait lui dans Lohengrin, moi dans Parsifal. C'est vrai que c'était un événement extraordinaire. D'abord pour être chanteur à Bayreuth pour un Français, c'était pas évident évident, et puis, c'est un théâtre mythique, voulu par Wagner, bâti par Wagner, on imagine que Wagner était là à toucher les pupitres. Et puis c'est une tradition extraordinaire, on n'y chante que du Wagner, et c'est un théâtre à l'acoustique extraordinaire. Et on pense aussi à tous les ainés qui sont passés avant vous, et avec quel talent et avec quelles voix! Et donc, on avait un peu « la paquette ». Et puis, je me souviens que lui aussi avait une peur bleue, mais il chantait superbement Tannhauser, avec une voix superbe que tout le monde connaît. Et Karajan aussi, de grands chefs de notre époque. C'était un découvreur de talents assez extraordinaire. Comme Wieland Wagner lui-même.

J Pesqué : Et vous, vous avez su dire non à Karajan !
Ah ça c'est un mauvais souvenir. (rires) Il voulait que je chante Don Carlo, et moi, comme une idiote, je lui ai dit non, alors que j'aurais dû le faire.

La dame wagnérienne : Ernest Blanc, lui aussi , lui a dit non...
Je suis désolée, je ne suis pas là pour ne parler que d'Ernest Blanc. Une autre question !

 

 

 

Remise de la Médaille de la Ville de Nîmes.
Photographies © Emmanuelle Pesqué

 

J Pesqué : Madame Crespin n'est pas critique ni historienne de l'opéra, elle est là pour répondre à des questions sur sa carrière et des oeuvres qu'elle a si magnifiquement servies. Elle n'est pas là pour vous dire si elle aime tel ou tel chanteur en passant en revue tout le Gotha de l'art lyrique...

Un Monsieur : Je ne suis pas là pour ranimer de mauvais souvenirs pour vous, mais pourrions-nous avoir votre version sur la fameuse cabale de Paris dont vous avez été si injustement accablée dans les années soixante, soixante-dix...
1974... (Elle fait la moue), vous savez, ce n'était pas marrant à vivre, pour dire la vérité, d'autant plus qu'on ne savait pas qui avait commencé cette cabale et que c'était vexant pour moi qui n'avais jamais été sifflée de ma vie, de l'être à Paris, dans ma ville... Et puis ce n'était pas tant cela, mais c'était surtout la malveillance... On me donnait des coups de fils anonymes, la nuit, pour me réveiller le matin, des choses stupides comme m'avoir fait livrer trois pianos dans la journée, de commander à des traiteurs trois dîners, alors que je n'allais pas dîner chez moi, ... Enfin sur le moment, ce n'est pas agréable et cela fait mal.
Mais, quelque chose s'est passé un an ou deux après, après la sortie de la première version de mon livre, j'ai reçu un coup de fil sur le coup des dix heures et demie du soir, quelqu'un me dit « Pardonnez moi, d'appeler si tard, mais c'est que j'ai dû boire quatre ou cinq whiskies afin d'avoir le courage de vous appeler. Je suis l'un de ceux qui vous ont hués en 1974. » J'ai fait « Gloups ! ». Et il me dit, « Je viens m'excuser parce que j'étais jeune, j'avais 18 ans, et je viens de réaliser le mal que je vous avais fait. » Dans un sens, cela m'a fait un peu plaisir , mais je lui ai dit « La prochaine fois que vous aurez envie de huer quelqu'un, réfléchissez un tout petit peu avant de crier » Vraiment, je ne suis pas rancunière, ce sont des souvenirs qui s'évacuent de ma vie. Ce n'est pas trop grave.
C'est vrai qu'à ce moment là, je n'étais pas dans une forme olympique. Et cela m'a fait réaliser, que depuis plusieurs années, dans ma vie personnelle, cela m'a fait réaliser que je ne travaillais plus assez, je me suis remise en question et finalement, je suis allée voir un professeur qui m'a fait revoir ma technique. Et finalement, cela m'a remise en selle. Donc finalement, à quelque chose malheur est bon. Je suis d'un tempérament optimiste. Je pense que toute épreuve qui vous est envoyée, que ce soit physique ou autre, morale, c'est toujours pour un bien, il faut toujours prendre les choses comme cela, les utiliser.

 

 

Les vitrines d'exposition...
Photographie © Emmanuelle Pesqué

 

E. Pesqué : Qu'est-ce qui vous a donné dans votre carrière, un sentiment de bonheur particulier, le plus de joie ?
Il y a un plaisir physique extraordinaire à chanter même si c'est difficile.
Et puis je crois, que quand on est sur scène et qu'on est dans la peau de ce personnage, dans les habits de ce personnage, on est dans une autre dimension, plus fort, on est soi, on n'est plus soi, on transmet les sentiments de ce personnage, on n'est pas dans ses propres habits. Donc on ose faire des choses qu'on ne ferait dans ses propres chaussures. C'est une occasion d'échapper au quotidien, et puis on est un peu ailleurs. Et puis, il y a la joie aussi, avec seulement deux cordes vocales et un orchestre, de communiquer au public, de donner une espèce de sentiment de bien-être. On est un instrument humain, c'est formidable. Et en même temps, on sent une vague de communication, que vous envoyez, votre âme, votre coeur. Et quand le public le reçoit, il vous renvoie votre coeur. Et donc, le plaisir existe toujours.

 

 

Le public nîmois...
Photographie © Emmanuelle Pesqué

 

J Pesqué : En parlant de vos relations avec le public, il y a un public qui est tombé particulièrement amoureux de vous, c'est celui du Teatro Colon de Buenos Aires. Et il s'est constitué là-bas un groupe d'admirateurs que vous appelez dans votre ouvrage votre « Mafia »...
Cette « mafia » est constituée de jeunes garçons et de jeunes filles qui avaient 16-18 ans à l'époque, et avec qui je corresponds toujours. Ils sont devenus docteurs, avocats, des êtres adultes.
Le public de Buenos Aires est vraiment un public extraordinaire qui adore les chanteurs et l'opéra. En plus, lorsqu'ils ont adopté quelqu'un vraiment profondément, ils sont incroyables. J'ai vu beaucoup de publics dans le monde, mais avec celui-là je garde une espèce de souvenir d'amour, je ne peux pas dire autre chose.
Un jour qu'on chantait Carmen, ils ont acheté quelque chose comme 120 douzaines de fleurs et lorsque je suis venue saluer j'ai été accueillie par une véritable pluie de fleurs, toute l'avant-scène en était couverte ; et si je n'avais pas eu une robe aussi lourde, je crois que je me serais couchée sur les fleurs tellement c'était beau !

J Pesqué : En parlant de rose, je crois qu'on a créé une rose qui porte votre nom...
Oui, c'est vrai. Il avait la rose Callas, la rose Tebaldi et maintenant il y a la rose Crespin. Et vous pouvez l'acheter parce qu'elle est belle, c'est une rose assez pâle...

 

 

 

Programme de l'opéra de Nîmes, 5 décembre 1953

 

Annexe : Régine Crespin à Nîmes

Ancien théâtre

Fin avril 1947, premier concert avec orchestre de sa carrière. Dir. E. Carrière

Novembre 1950, Otello, avec J. Luccioni, R. Crespin et P. Nougaro
Décembre 1950, Lohengrin, avec R. Crespin, R. Jobin, P. Nougaro
Novembre 1951, Tosca, avec R. Crespin, F. Gatto, P. Nougaro

Foyer Communal
5 décembre 1953, Hérodiade, avec J. Luccioni, R. Crespin, J. Borthayre, P. Morlier dir. J. Entremont
1954, Faust, avec R. Crespin, Ken Neate et Pierre Morlier
Janvier 1955, Tosca, avec R. Crespin, A. Laroze et P. Cabanel

Arènes de Nîmes
19 juillet 1981, Carmen, avec R. Crespin, A. Vanzo et JP Lafont dir. M. Soustrot

 

Ajouter un Commentaire


Code de sécurité
Rafraîchir