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Native de Montauban, diplômée du CRR de Toulouse, licenciée en musicologie, Anaïs Constans a poursuivi sa formation au CNIPAL à Marseille. De nombreuses récompenses sont venues reconnaître son jeune talent, en particulier au concours de Toulouse et au concours Operalia où elle obtient le troisième prix. La prochaine saison lyrique lui permettra des prises de rôle importantes. Nous l’avons rencontrée à Saint-Étienne pendant les répétitions de Cendrillon de Nicolo Isouard.

 

Vous êtes à St Etienne pour interpréter cette Cendrillon de Nicolo Isouard, œuvre oubliée d’un compositeur un peu oublié. Pouvez-vous nous parler de cette œuvre et de ce rôle. Comment est-il écrit, présente t-il des difficultés particulières ?

Le rôle de Cendrillon est moins virtuose que celui de ses sœurs Clorinde et Tisbée, deux sopranos qui sont traitées à la manière de Rossini avec beaucoup de vocalises. Cendrillon est aussi soprano mais toute sa difficulté est de rester vraie et humble. Il faut donner du relief à cette écriture qui peut paraître très simple en trouvant la vérité du personnage, en le traitant de manière naïve, mais pas si naïve que çà puisqu’elle sait qu’elle s’en sortira. Sur un plan vocal ce n’est pas vocalisant du tout. C’est très opposé à l’écriture des sœurs.

Vous êtes entrée facilement dans ce personnage ?

Très facilement. J’ai auditionné pour le rôle de Cendrillon et Alexandre Dratwicki ( le directeur scientifique du Palazetto Bru Zane qui coproduit le spectacle- ndr) m’a demandé aussi d’auditionner pour le rôle d’une des sœurs. Mais le rôle de Cendrillon m’a plu tout de suite pour sa simplicité, son humilité. L’écriture est moins virtuose que celle des sœurs mais ce n’est pas moins intéressant. Ma voix convient bien au rôle. Mais faut bien suivre toutes les indications de nuances parce que Isouard a indiqué beaucoup de choses sur la partition qu’il faut rendre le mieux possible.

Pouvez-vous nous parler de vos débuts. Comment êtes vous venue à la musique et au chant ?

 Mes parents ne sont pas musiciens « classique » et je ne connaissais pas la musique classique hormis les jours de pluie où ma grand-mère passait les valses de Strauss pour ramener le soleil à la maison. J’ai commencé à l’âge de neuf ans dans une chorale de village pour faire comme ma grande sœur. Finalement je ne l’ai pas quittée et j’y suis restée pendant treize ans. Le chef de chœur a trouvé que j’avais une voix « qui sonnait bien »  et a demandé à mes parents que je prenne des cours de solfège et des cours de chant même si c’était un peu tôt. J’ai donc été inscrite à l’école de musique. Je suis entrée au conservatoire de Montauban à l’âge de quinze ans et après mon bac j’ai intégré celui de Toulouse d’où je suis sortie en 2011. J’ai en même temps fait un cursus de musicologie à l’Université du Mirail puis je suis entrée au CNIPAL à Marseille.

Vous alliez quand même à l’Opéra ?

Pas du tout. On habitait à la campagne, à une heure de Toulouse. La distance, les prix et un peu d’appréhension faisaient qu’on n’y allait pas. J’ai fait un bac littéraire avec option musique et dans ce cadre on nous a emmenés à l’Opéra pour une Flûte Enchantée à la Halle aux grains, une production du Capitole. J’en garde un très grand souvenir. Comment mieux commencer ?

Quand avez-vous décidé d’en faire votre carrière ?

Assez vite. J’ai suivi une première scientifique avec le souhait de faire médecin et la même année je suis entrée au Conservatoire de Montauban. C’est alors devenu évident pour moi qu’il fallait que je continue le chant. Je faisais quelques petits concerts avec le lycée qui me donnaient l’occasion de faire des solos. J’ai toujours été poussée par les gens qui m’entendaient. J’ai eu aussi la chance très tôt, avant de rentrer au conservatoire, de faire partie de la troupe du festival Offenbach du château de Bruniquel. J’ai commencé dans le chœur de jeunes filles. Après les représentations il y a une table d’hôte où chacun, chanteur ou public, peut chanter. J’ai pu chanter ce que j’apprenais au conservatoire. On suivait mes progrès, on m’encourageait. C’était bénéfique et réconfortant et me motivait à me lancer dans une carrière.

Qu’est ce qui vous a motivée d’aller au CNIPAL ?

J’ai eu comme premier professeur de chant à Montauban Claudine Ducret. Je ne l’ai jamais quittée depuis quinze ans puisque je m’entends très bien avec elle. Notre travail était dans la visée d’intégrer l’Atelier Lyrique de l’Opéra Bastille. J’ai accédé trois fois à la finale, mais sans suite. Je n’ai pas non plus pu être admise au CNSM de Paris. Mon destin n’était pas de faire mes études à Paris. Cà a été très dur pour moi, il a fallu retrouver la confiance en soi. Heureusement j’ai été admise au CNIPAL à Marseille en 2011…

…Qui malheureusement n’existe plus. Quel bilan faites-vous de vos deux ans passés là-bas.

Ils m’ont énormément apporté. On avait des coachings avec des chefs de chant presque tous les jours. Un des grands avantages est que les agents et directeurs artistiques venaient nous auditionner sur place. Des concerts étaient organisés tous les mois au foyer de l’Opéra d’Avignon et de celui de Marseille et on nous faisait monter deux ou trois œuvres dans l’année. J’ai participé ainsi entre autres à une Chauve-souris et à un concert Puccini mis en scène par Jean-Louis Pichon. 

concours operalia

Concours Operalia

 

Vous avez passé beaucoup de concours, reçu des récompenses…

J’ai obtenu mes premières récompenses au concours de Marmande en 2012 avec le 1er prix Mélodie française et le 2eme prix Opéra. A la suite je me suis présentée à celui de Toulouse, sans prétention, et finalement j’ai reçu le 3eme prix et le prix du public. J’en ai ensuite passé beaucoup d’autres…

Pourquoi autant de concours dont Operalia… ?

J’ai passé plusieurs concours internationaux et j’ai chaque fois été primée. C’est une opportunité de se faire connaître. J’ai décidé de me présenter à Operalia en 2014. Mon agent de l’époque était un peu dubitatif compte-tenu du niveau d’exigences puisqu’on sélectionne seulement quarante chanteurs sur dossier. J’ai quand même voulu tenter ma chance. Comme Cendrillon il faut avoir foi en soi. J’ai été récompensée par le 3eme prix.

Quelle est la récompense qui vous a fait le plus fait plaisir ?

 C’est très difficile à dire. Le prix qui m’a le plus marquée émotionnellement parlant c’est celui de Toulouse. C’est mon premier grand concours, c’est mon pays. Evidement Operalia aussi m’a marquée. Entendre Placido Domingo prononcer votre nom au palmarès, c’est magique…La finale sous sa direction est un moment qui reste gravé.

Vous a-t-il donné des conseils ?

J’ai pu échanger un peu avec lui mais ça reste bref, le temps lui est compté. J’ai chanté Giulietta d’I  Capuleti et il m’a dit « encore une Giulietta ! On va en faire quelque chose d’intéressant. Je veux une Giulietta dramatique, qui vive, pas qui s’écoute chanter ». Et ça a très bien marché.

Quel a été votre tout premier rôle ?

C’était Miss Ellen dans Lakmé ici même à St-Etienne dans la belle production de Lilo Baur en 2013 (que j’ai reprise à Marseille il y a deux ans), puis Pauline dans La Vie Parisienne à l’Opéra de Toulon.

Comment choisissez-vous vos rôles ? Vous arrive t-il de dire non ?

Bien sûr j’ouvre la partition et ensuite je demande l’avis de Claudine Ducret mon professeur, de Jean-Marc Bouget qui est son mari, pianiste et chef de chant à l’ONP et aussi d’Alain Lacroix à Toulouse qui me suit depuis le début et qui connaît très bien l’opéra. Oui il m’arrive de dire non. Ainsi il y a deux ans on m’a proposé Marguerite de Faust et j’ai préféré refuser. C’est un rôle de grande endurance que je chanterai, mais plus tard.

L’an dernier Christophe Ghristi, le directeur du Capitole de Toulouse m’a demandé si je chantais Blanche de la Force. Je lui ai dit que non, j’avais uniquement travaillé Sœur Constance au CNIPAL, rôle où je ne me sentais pas très à l’aise car un peu trop aigu. Il m’a proposé de travailler les grandes scènes de Blanche pendant un mois et de faire une audition ensuite. Et en travaillant tout m’a semblé évident, la vocalité, le personnage. A l’audition tout s’est très bien passé. Je lui suis vraiment très reconnaissante pour cette démarche.

Y a-t-il des chanteuses ou des chanteurs que vous admirez tout particulièrement ?

Il y en a une c’est Mariella Devia. L’été dernier j’ai chanté Marie de La Fille du régiment à Montpellier. J’ai senti le besoin de travailler ce rôle avec une belcantiste qui avait l’habitude de ce répertoire. J’avais entendu dire que Mariella Devia donnait des cours. J’ai réussi à l’aborder et j’ai eu la chance de pouvoir travailler avec elle. La qualité de la voix, la technique, la précision, l’intelligence de cette dame sont vraiment exceptionnelles. Elle m’a énormément apporté.

Vous continuez de travailler avec elle ?

Oui, même si je l’ai peu fait ces derniers temps à cause de ma maternité. Elle donne des cours comme elle chante. C’est d’une très grande efficacité. Maintenant qu’elle a arrêté sa carrière elle aura aussi un peu plus de temps.

Berta Barbier de Séville. ONP 2016

Berta Barbier de Séville ONP 2016

 

D’autres artistes ? 

Bien sûr Anna Netrebko, Jonas Kaufmann, Ludovic Tézier, le trio sublime actuel. Mais aussi Placido Domingo, Edita Gruberova…

Y a-t-il des artistes, metteurs en scène, chefs avec qui vous aimeriez travailler ?

 Je vais faire Les Dialogues avec Olivier Py. Ce sera pour moi une belle rencontre. J’aimerais bien chanter avec Patricia Petibon, Sophie Koch, Sandrine Piau. Je suis heureuse de chanter bientôt au TCE avec Véronique Gens dans Maître Péronilla. J’aimerais bien retravailler avec Nathalie Stuzmann avec qui j’ai fait le pâtre de Tannhäuser à Monte Carlo. Elle est d’une grande humanité tout en étant un grand chef.

De quels projets futurs peut-on parler ? 

Le 24 mai je chante la Messe solennelle de Rossini à Toulouse. Puis il y a Manoëla de Maître Peronilla en juin au TCE qui me permet de retrouver Offenbach. C’est une version concert qui sera enregistrée par le Palazetto Bru Zane. Il y aura ensuite la première dame de La Flûte Enchantée à Marseille puis Blanche des Dialogues des carmélites à Toulouse. J’enchainerai avec Leïla des Pêcheurs de perles à Toulon. On reprendra La Fille du Régiment à Avignon en janvier 2020. La Cendrillon d’Isouard sera reprise à Massy, à l’Athénée à Paris et à Caen.

Cette prise de rôle dans Blanche sur une grande scène française et avec cette mise en scène sera un moment très important dans votre jeune carrière…

 C’est un de mes rôles rêvés. Depuis toujours je suis une grande admiratrice de la musique de Poulenc, elle me touche énormément. J’ai travaillé une bonne partie de ses mélodies. Cette production est sublime et l’équipe artistique promet de rendre de beaux moments musicaux. Ce sera pour moi un moment très fort.

Falstaff Nannetta Festival Saint Céré

Falstaff Nannetta Festival de St Céré

 

Vous avez déclaré un jour que dans ce métier il faut beaucoup de patience. Pensez vous que cette patience est récompensée et que votre carrière prend son envol ?

C’est vrai, j’ai tenu beaucoup de petits rôles mais ils contribuent à se construire petit à petit. Quand on m’a proposé Berta du Barbier à Paris, j’ai beaucoup réfléchi avec mon agent. C’est un rôle qu’on propose le plus souvent à une mezzo et à une personne plus âgée. Beaucoup de gens me font confiance. Oui ma carrière est en train de changer mais il ne faut pas s’arrêter là. J’entre dans une nouvelle phase, mais j’ai aussi conscience que ce sera une phase de travail. On ne cesse d’apprendre, c’est l’un des grands attraits de ce métier.

Quels sont les rôles que vous aimeriez qu’on vous propose dans les cinq ou dix ans à venir ?

Dans l’immédiat j’aimerais bien chanter la Juliette de Gounod. Pamina aussi, j’adore ce rôle que je chante souvent en concours, mais curieusement on ne me le propose pas. Suzanne, Manon et Marguerite dans quelques années. Sophie du Chevalier à la rose, c’est un rêve aussi. Thaïs mais plutôt d’ici cinq ans. J’aimerais aussi beaucoup faire Mireille.

Antonia, pour rester dans Offenbach ?

Oui bien sûr. J’ai fait un récital d’airs d’opéras français avec Marc Soustrot en novembre où je chantais l’air d’Antonia. Ma voix me porte vraiment vers ce rôle.

Quel regard portez-vous sur ce métier. Est-ce plus difficile pour les jeunes qu’auparavant ?

Je ne sais pas si c’est plus difficile. C’est différent. Il y a peut-être moins de moyens mais beaucoup de choses se font encore. Le plus important est de garder un cap, une exigence de répertoire, de se faire conseiller. Ça reste un métier de passion que j’essaie de vivre le plus simplement et le plus naturellement possible. J’ai une famille « simple » qui sait me ramener sur terre. Je n’ai juste qu’à rentrer chez moi pour ne pas me perdre !

Marie La Fille du Régiment. Montpellier 2018

Marie La Fille du Régiment Montpellier 2018

 

Vous appréciez de revenir auprès de votre famille, mais aujourd’hui il faut être médiatisé, comment gérez vous cette nécessité ?

Je ne le gère pas très bien (rires). Les réseaux sociaux deviennent très importants. Il va falloir que je le travaille. J’ai une page facebook…

Vous avez un site internet qui est bien fait…

Oui j’ai un ami qui est web designer et photographe et qui fait un très beau travail. Il faut communiquer au bon moment, être pertinent.

Vous avez le trac avant d’entrer en scène ?

Pas trop, surtout si j’ai bien travaillé en amont…

Quand vous ne travaillez pas, avez-vous des loisirs préférés ?

Le rapport à la famille est très important pour moi. J’ai fait le choix de vivre à Toulouse. L’éloignement est difficile. Je fais en sorte que mes proches soient avec moi. Je viens d’avoir un bébé et je l’ai avec moi ici. On me disait que c’est très compliqué d’être maman quand on est chanteuse mais je pense qu’il ne faut pas négliger une vie de famille pour sa carrière. Sinon j’aime bien aussi faire un peu de sport et comme je suis très gourmande…

Une dernière question : le bébé, il est Toulousain ?

Evidemment (rires)…

 

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 Site internet :  www.anaisconstans.com

Entretien réalisé par Gérard Ferrand le 11 avril 2019 à Saint-Etienne.

Remerciements à Oumama Rayan de l’Opéra de Saint-Etienne pour son aide.

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