Albane Carrère : so french Hannigan ?

Albane Carrère incarne l’archétype de la jeune chanteuse lyrique du XXI ième siècle dont elle cumule tous les atouts, comme en se jouant : études instrumentales poussées avant d’aborder le chant, études universitaires en parallèle dans une autre discipline, en l’occurrence la sociologie, tête bien faite, polyglotte et rompue à la communication moderne, physique tout à la fois et étonnamment très féminin et fort androgyne, talent d’actrice qui chante, récitaliste raffinée qui s’apprête à sortir son premier disque Schubert, éclectisme du répertoire, fort ancrage déjà dans la musique contemporaine.

 

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ODB-Opéra vous a présenté Barbara Hannigan avant tout le monde (ou presque) dès 2005, voici Albane Carrère qui, tout en étant elle-même, totalement et irréductiblement, pourrait bien suivre le même parcours…

Venez-vous d'une famille de mélomanes ?

Non, pas spécialement. Ma mère aimait chanter sous la douche et avait une belle voix mais n'a jamais développé ce talent. Quant à mon père, il aimait écouter de la musique classique lors de nos trajets familiaux en voiture vers Saint-Raphaël où nous passions tous nos étés. Je me souviens que je me sentais dans mon univers dès que la musique résonnait, comme si c'était mon langage, naturel et instinctif. Cela faisait naitre en moi beaucoup d'émotions, surtout lorsqu'elles étaient accompagnées du paysage qui se dérobait sous mes yeux.

Comment a-t-on découvert votre potentiel vocal ?

Je l'ai un peu découvert seule car j'aimais la musique en général et chanter spontanément en duo avec ma sœur, aujourd’hui comédienne. J'ai commencé la clarinette puis le chant dans les chœurs de mon école européenne. Plus tard, lorsque j'ai débuté mes études de sociologie à l'université de Bruxelles, j'ai choisi de mettre la clarinette de côté au profit du chant. Lorsque je chantais, je me sentais comme sur un nuage et les retours de mes proches et du public étaient toujours très positifs. On me disait que j'avais une belle voix et que je faisais passer beaucoup d'émotions à travers elle, ce qui résonnait en moi car j’utilisais en effet le chant comme mon moyen d’expression le plus juste, au sens ‘vrai’ du terme. Tout cela m'a encouragée à me lancer corps et âme dans le chant une fois mes études universitaires achevées. Je suis alors entrée au Conservatoire Royal de Bruxelles et n’ai cessé de chanter depuis.

Vous avez suivi de nombreuses master classes. Quel bilan en faites-vous ?

J'ai en effet suivi beaucoup de master classes auprès de personnalités riches et différentes : Teresa Berganza, Ann Muray à l'Académie Mozart d’Aix-en-Provence, Michel Plasson, Sophie Koch, François Le Roux avec Opera Fuoco, Nadine Denize, Thomas Quasthoff à la Philharmonie, et j’en passe ! sans compter toutes celles que je faisais quand j’étudiais au Conservatoire Royal de Bruxelles. Le bilan que j’en fais va peut-être vous décevoir par sa simplicité. Les master classes sont avant tout des rencontres et, comme toutes rencontres, elles sont plus ou moins fructueuses en fonction du temps de travail dont nous disposons avec le professeur, des circonstances générales (master classes publiques ou privées, par exemple) et même des atomes crochus ! Les master classes publiques tournent souvent en concerts déguisés ou en démonstration peu propice au réel travail et à la concentration mais elles ont l’avantage de former le jeune chanteur à la scène par la simple présence du public. Le meilleur apprentissage est sans aucun doute l’expérience. Être sur scène, au sein d’une équipe, encadrée par un metteur en scène et un chef, puis donner vie et voix à un personnage avec notre personnalité propre.

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Vous avez aussi travaillé avec Martha Argerich. Sur quel projet précisément ?

C’était en 2008 au Festival de Lugano. Pour la Comédie Musicale opératique « La Fugue » d’Alexis Weissenberg qui était présent dans la salle au premier rang. Je chantais le rôle de Samantha. J’ai eu la chance de commencer la soirée avec un solo dans lequel elle m’accompagnait. Cela passait en direct à la radio de Lugano. Cette femme possède une énergie quasi mystique, voire animale. J’en garde un souvenir intense et émouvant.

Vous avez déjà participé à trois créations mondiales ; quel rapport avez-vous à la musique contemporaine ?

Plus que trois si l’on compte celles que j’ai créés en concerts comme, récemment et entre autres, Deux âmes Simultanées de Eric Tanguy, avec Suzana Bartal, cette saison au Festival de Besançon, ou encore les Lust auf Sehnsucht, communion entre Schubert et Jean-Luc Fafchamps, qui sortiront en Cd cette fin de saison. A l’Opéra, c’est vrai que l’on peut en compter trois majeures comme La Dispute de Benoît Mernier au Théâtre Royal de La Monnaie, Le Senza Sangue de Peter Eötvös dont j’ai créé la version scénique en France, en Suède, en Hongrie dirigée par le compositeur même, et à Londres au Barbican avec le BBC Symphony Orchestra (la version concert ayant été créée quelques mois auparavant par Anne Sofie Von Otter aux Etats-Unis). La troisième est toute récente avec le Cosmicomiche de Michèle Reverdy donné ce mois-ci avec l’Opéra de Toulon. La musique contemporaine vient à moi assez naturellement depuis quelques années. En premier lieu peut-être parce que j’ai suivi le solfège instrumentiste au Conservatoire de Bruxelles et détiens donc les codes pour bien m’en tirer dans le travail que cela représente, si on le compare à celui d’une partition classique. Mais, surtout, parce que je trouve génial de pouvoir discuter directement avec le compositeur, trouver des arrangements le cas échéant, et connaitre cette excitation d’être réellement la première à donner vie à chaque note pour la première fois. C’est exaltant et dénué du poids de la tradition que l’on rencontre habituellement quand on chante un millième Cherubin ou une énième Carmen. Aussi, la musique contemporaine est souvent dirigée scéniquement de façon moderne et dépoussiérée. Parfois plus proche du monde du cinéma et cela me plait énormément. J’aime les projets fins plus que la grosse artillerie !

Quels ont été selon vous les étapes majeures de votre première décennie de carrière ?

J’en ai citées dans les questions précédentes, comme mes premiers pas à la Monnaie de Bruxelles ou le rôle principal de Donna dans le Senza Sangue de Eötvös mais il y en a d’autres comme le rôle-titre de Thérèse de Massenet à l’Opéra Royal de Wallonie, ou encore ma nomination en tant que mezzo-soprano soliste au sein de la toute première troupe de jeunes solistes à l’Opéra de Rouen Haute-Normandie initiée par Frédéric Roels en 2010-2012. Cela m’a permis de faire plusieurs prises de rôles intéressantes pour une jeune mezzo comme celui de la Seconde Dame dans la Flûte Enchantée, de Flora dans Traviata, et même de Mrs Grose dans Le Tour d’Ecrou de Britten ! Ensuite, je dirais que j’ai été marquée par le rôle de Zerlina chanté à l’Opéra de Tours en 2013 et tout récemment par celui de Cherubin à l’Opéra d’Avignon. Une autre étape importante et récente est mon entrée à l’étranger : en Italie avec le rôle de Enrichetta di Francia au Théâtre Verdi de Trieste et en Allemagne avec celui de Marie dans Moïse et Pharaon de Rossini au Festival rossinien de Bad Wildbad.

Mozart tient une place importante dans votre répertoire actuel me semble-t-il.

Oui, c’est vrai. J’ai toujours adoré Mozart et les rôles de mezzo qu’il a écrits à l’époque pour des voix un peu plus graves, ou en tous cas moins aigues puisque la catégorisation des voix n’existaient pas, me conviennent très bien à la fois scéniquement et vocalement. J’adore l’ambiguïté si moderne de ses personnages, comme Cherubin, Zerline et tant d’autres.

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Quels sont les artistes et les œuvres qui vous inspirent le plus ?

Parmi les mezzo-sopranos, je dirais Janet Baker pour sa palette de couleurs incroyable, sa classe et sa technique parfaite. J’adore aussi Anne Sofie von Otter pour son timbre et sa musicalité. Pour les œuvres, j’en ai tant et pas seulement dans le genre de l’opéra. J’adore aussi la mélodie ou le Lied, en particulier Les Nuits d’Eté de Berlioz que j’ai eu le bonheur d’interpréter récemment au Théâtre de Champs Elysées avec l’Orchestre Lamoureux, ou les Lieder de Schubert ou de Schumann que je chante souvent en récitals. Si je devais dire mes opéras préférés, je dirais Don Giovanni de Mozart ou, dans un tout autre genre, La Petite Renarde rusée de Janacek ou l’Heure Espagnole de Ravel mais franchement j’ai du mal à répondre à cette question d’abord parce que j’aime tant de choses et aussi car mon amour pour une œuvre lyrique peut être étroitement lié à ce que les metteurs en scène en font.

Avez-vous des rêves de collaboration avec de grands chefs, grands metteurs en scène ?

Oh j’aimerais rencontrer encore beaucoup de monde et chaque chef et metteur en scène peut être grand en fonction de l’œuvre qu’il aborde si elle lui colle à la peau. Mais, si je devais en citer quelques-uns, j’aimerais beaucoup travailler avec Robert Carsen ou Joël Pommerat pour la mise en scène (j’ai vu Cendrillon de Pommerat au Théâtre National à Bruxelles et ai absolument adoré). Quant au chef, rencontrer Daniel Barenboïm ou Riccardo Muti serait formidable.

Quels sont vos projets ?

Mes projets proches cette fin de saison sont le mezzo solo dans la Creacion de Martin Palmeri avec le Chœur Vittoria joué pour la première fois à Paris ce mois-ci, puis le rôle de Bersi dans Andrea Chenier au Théâtre Verdi de Trieste. Je sors un CD Schubert-Fafchamps avec le quatuor Alfama dont le concert de sortie sera le 7 juin 2019 au studio Flagey à Bruxelles et, cet été, je vais chanter entre autres au Festival Berlioz une création de Karol Beffa et au Théâtre Verdi de Trieste Annina dans Traviata qui partira en tournée au Japon en début de saison prochaine. Je serai ensuite Cherubin dans Les Petites Noces en français au Théâtre des Champs-Elysées puis aux Opéra de Rouen, Avignon et Toulon. J’aurai aussi la joie de chanter le rôle principal dans une création de Jean-Luc Fafchamps au Festival Ars Musica à Bruxelles.

Propos recueillis par Jérôme Pesqué

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