Conversation avec Marie Perbost

 

Portrait © Christophe Pelé / Opéra de Paris

 

En 2014, Marie Perbost enchantait déjà avec un récital goûteux, à la faveur de la Fête de la Musique (compte rendu  du CD Les Belles Ecouteuses sur ODB-opéra). En 2018, bien qu’ayant dû malheureusement déclarer forfait après sa nomination aux « Révélations » aux Victoires de la Musique, et après une saison avec l’Académie de l’Opéra de Paris et une Pamina (pour enfants) dans le cadre du Young Singers Project de Festival de Salzbourg, la pétillante soprano fourmille de projets.

Rencontre avec une jeune femme passionnée et brillante, sachant précisément quelle artiste elle rêve d’être, et dont le ramage est tout aussi chatoyant que le plumage.

 

Vous avez mis dans votre biographie que votre mère était chanteuse, avez-vous commencé le chant très tôt ?

J’ai commencé en fait par le violoncelle. Ma mère chantait, et la musique était la langue habituelle et obligatoire dans la famille, puisque mon père est également musicien. On m’a laissé quand même le choix, et mon choix s’est porté sur la harpe. Mais je  ne sais comment, on m’a finalement donné un violoncelle. Cela m’a beaucoup plu, mais au bout de quatre ans, ce travail solitaire en cours particuliers essoufflait mon envie. A cette pratique manquait de l’aspect ludique que je trouve maintenant dans le chant. J’ai donc dit à mes parents que je souhaitais faire autre chose.

On écoute beaucoup France Inter à la maison. On est tombé sur cette publicité qui présentait le concours de la Maîtrise de Radio France. Je me souviens très bien de ma mère me disant, « tu veux arrêter le violoncelle, d’accord, mais passe le concours. » Je l’ai passé, et j’ai été prise. C’est à partir de là que le chant est entré dans ma vie de manière extrêmement intense.

Chantiez-vous avant ?

Je parlais en chantant. J’inventais tout le temps des mélodies sur ce que je disais, ce qui amusait beaucoup la galerie quand j’étais petite. Je récitais les livres que je lisais.

Et la maîtrise, quelle expérience en avez-vous retirée ?

Complexe, comme expérience. J’y suis restée sept ans. Comme j’y suis entrée très jeune, je suis devenue une jeune fille entre temps, et mon regard a changé. J’y ai vécu des choses extraordinaires, humainement ; et artistiquement, j’y ai appris une rigueur de travail exceptionnelle, mais j’ai aussi vécu le contre coup de cette rigueur. Je trouvais un peu dur de ne jamais s’ennuyer. Avec les horaires aménagés, on devait faire le travail d’une journée normale en condensé le matin, et l’après-midi, à la maîtrise, on travaillait aussi intensément. Avec les transports, je me retrouvais avec des journées pleines à craquer. Je suis reconnaissante car je me suis découvert une force de travail importante, mais pour un enfant, il y a du bon à s’ennuyer aussi ! Pour développer la créativité...

Notre chef de chœur, Toni Ramon, était un homme exceptionnel. C’était un homme totalement investi ; je l’ai senti s’éteindre sous la pression, et deux ans avant son décès, je ne me sentais plus du tout bien dans cette institution. Il devait déjà être malade et j’ai demandé à partir ; inconsciemment, j’avais senti qu’il se passait quelque chose. Cela a été très dur, car je lui devais énormément. Quand il est décédé, cela a été un choc pour toute la communauté des chanteurs et chanteuses de la maîtrise. Mais cela m’a aussi permis de faire le deuil d’un père musical, qui m’a permis de me poser les bonnes questions sur ce que je voulais faire de ma vie et quelle artiste je voulais être.

Et finalement, cela a eu beaucoup plus d’importance pour vous que le modèle de vos parents ?

C’est une bonne question ! (Elle réfléchit.) Hmm.

Quand on apprend qu’une jeune chanteuse a une mère artiste lyrique, on se demande forcément si elle a voulu faire comme elle…

Je me suis posée la question, et je ne peux pas faire comme si elle ne m’avait pas influencé. Evidemment que si. D’ailleurs elle chantait en m’attendant, donc c’est un langage premier pour moi.

A l’adolescence, après la maîtrise, je me suis arrêtée de faire du chant. J’ai fait de l’archéologie, de l’histoire de l’art à la Sorbonne. J’ai fait des études intellectuelles, loin de la pratique artistique. Je me suis interrogée sur la place de la musique dans ma vie : le faisais-je parce que c’était une nécessité vitale ? J’ai obtenu cette réponse au bout de deux, trois ans. Je me suis rendu compte que j’en avais un besoin intrinsèque.

Vous avez donc eu une formation qui vous a donné toutes les bases nécessaires : la maîtrise de Radio France, c’est une discipline, tandis que l’archéologie et l’histoire de l’art, il y a une part de recherche et une part d’intuition qui reste extrêmement forte.

Je ne voyais pas comme cela, mais c’est vrai.

Vous avez fait des fouilles sur le terrain ?

Oui, dans des cimetières du XIe siècle ! Le trouble de se retrouver en face d’un squelette durant toute la journée ! J’étais obligée de lui parler pour me sentir bien… Psychologiquement, je ne trouvais pas cela si facile à faire… C’était trop physique pour moi, et je trouvais cela très dur. Mais pour rien au monde, je n’aurais raté cette expérience.

Comment vous êtes-vous réorientée, par la suite ?

Cela a été très éprouvant. Pendant La Sorbonne, je continuais en dilettante dans un conservatoire d’arrondissement. Vraiment en dilettante. Mais mon professeur, Didier Henry, a été d’une patience angélique ; il m’a beaucoup soutenue durant ces trois ans, mais il a vu que ce n’était pas le bon moment pour moi. Quand j’ai su ce que je voulais, j’ai arrêté la fac (au moment où j’étais acceptée en Master) et j’ai décidé de m’y consacrer à 200%. Didier Henry a été extraordinaire : c’est un immense musicien et un magnifique être humain, il m’a beaucoup soutenue, et l’année d’après, je rentrais au Conservatoire National de Paris. Je dois beaucoup au Conservatoire du XIIe. Il ne faut pas négliger les conservatoires d’arrondissements, car ce sont des lieux de professionnalisation exceptionnels.

A votre entrée au Conservatoire, aviez-vous une idée du répertoire que vous vouliez chanter ?

Oh non, pas du tout ! Au concours d’entrée, il fallait chanter cinq airs d’opéra, un lied et une mélodie. Les lieder et les mélodies, cela a toujours été mon péché mignon, donc pas de problème… Mais pour les cinq airs d’opéra… je devais en connaître un ou deux, c’était l’enfer. J’ai dû donc apprendre du répertoire. Le concours s’est bien passé, car j’étais bien entourée, mais artistiquement, je n’avais aucune idée de qui j’étais, ni ce que je voulais. Cela a été un parcours délirant durant cinq ans pour trouver ce que je veux vraiment… Je continue de creuser d’ailleurs, en étant accompagnée par Cécile de Boever, mon amie et professeur. Elle me conseille, me guide et éclaire de sa grande expérience de la scène mon apprentissage du métier.

Que vous a apporté le Conservatoire ?

Le Conservatoire de Paris, c’est inestimable. Cinq ans… Beaucoup de mes camarades souhaitent le faire en quatre ans, en se disant que plus vite ils sont sur le marché du travail, mieux c’est. Pour moi, c’était une évidence que j’avais envie de prendre ces cinq ans. C’est une lente maturation, on en sort en ayant eu le temps d’approfondir une technique, d’avoir multiplié les expériences avec des gens de très grande valeur, donc de s’être confronté à un milieu du travail tout en étant ultra sécurisé – car entouré, encadré en permanence, surveillé, chouchouté –, et en même temps, à la fin, on a cette recherche profonde dont je parlais : quelle artiste je veux être ?

Il y a un discours dominant : on veut tous être le modèle parfait, on veut toutes être Anna Netrebko (rires)…

Mais il vaut mieux être soi-même…

Oui. Mais c’est vrai ! C’est plus une image de carrière, de vie rêvée que réelle...

Plus précisément, l’image officielle donnée…

Exactement… Mais j’ai vu des gens réussir malgré la difficulté du discours ambiant – on a envie de coller à ce modèle-là, car c’est ce qu’on imagine quand on dit « un chanteur d’opéra ». Mais dans ma promotion, j’ai rencontré des gens exceptionnels qui ont réussi à dire, « voilà, ce modèle n’est pas le mien, je veux être un artiste et un chanteur à ma façon, et je m’en affranchis. » Je trouve formidable, cette école publique qui offre une formation de très haut niveau, et qui laisse la possibilité de réaliser qu’on peut être chanteur de plein de façons différentes…

Quelle était la réponse que vous avez trouvée à la fin du Conservatoire ? Peut-on le formaliser ?

Est-ce une manière d’être dans le chant ? Un répertoire qui vous attire plus ? Une manière d’appréhender le métier ?

Oui, une manière d’appréhender le métier. Réussir à toujours faire passer l’humain, avant le reste. Pour moi, c’est primordial, car je me rends compte que lorsque je suis contrainte à passer outre, j’en souffre.

Ensuite, c’est quelque chose d’assez physique. Quand je suis sur scène, ce qui me procure le plus de plaisir, c’est quand je sens une relation avec le public. Surtout quand il y a une certaine connivence avec un peu d’humour. C’est un registre qui me touche tout particulièrement…

 

 

Portrait © Piergab, 2016

 

Avez-vous un agent qui vous soutient dans cette démarche ?

J’ai un agent qui est extraordinaire, et qui me soutient dans une démarche globale. (Elle rit.) Elle a la gentillesse de m’aider à entrer en contact avec de grandes maisons mais sans me freiner dans mes projets. Par exemple, quand je lui ai annoncé que l’année prochaine, je ne continuerai pas avec l’Académie de l’Opéra de Paris, parce que j’avais envie de voler de mes propres ailes et de créer mes propres projets, elle avait des raisons d’être inquiète – refuser la sécurité d’un salaire à si court terme, refuser la grandeur de l’Opéra de Paris, j’ai eu beaucoup de mal à prendre cette décision, que je ne regrette pas…. – mais elle m’a fait confiance.

Quitter l’Atelier de l’Opéra, c’est une tentative de « buzz » ?

Ah, non ! Juste une nécessité physique ; j’ai envie d’écrire mes spectacles, j’ai envie de vivre mes projets.

Vous avez déjà un très beau palmarès de prix… Malheureusement, vous avez eu un petit problème pour les Victoires de la Musique classique

Very bad timing !

On était vraiment navrés d’apprendre ça.

On m’a dit : « Annuler ? Vous êtes sûre ? », et j’ai répondu qu’il n’était pas question que je me présente aux gens en étant souffrante, que je l’assumais. C’était vraiment très dur. Parfois, renoncer aux choses dont on a le plus envie… Peut-être que je n’aurais pas eu le courage de quitter l’Opéra de Paris, si je n’avais pas vécu cet épisode qui m’a obligée à me recentrer et à me poser de bonnes question. Je pense que mon corps m’a obligée au repos, et il a toujours raison…

J’espère que pour l’année prochaine, ce ne sera que partie remise.

Espérons que je sois à nouveau sélectionnée !

Ces prix que vous avez eus, vous ont-ils aidée, ouverte à un autre public ?

Oui, absolument. Monsieur Duffaut m’a beaucoup aidée quand j’ai eu mon prix à l’Opéra d’Avignon : c’est quelqu’un qui a fait énormément pour les jeunes chanteurs. René Martin aussi m’a soutenue. Ces personnes qui ont la possibilité de mettre en valeur de nouveaux artistes, c’est vraiment précieux.

Parallèlement, j’ai toujours participé à beaucoup de festivals d’été, de petits concerts dans des maisons de retraite, d’interventions scolaires... Cela ouvre à un public non connaisseur et c’est précieux.

Connaissez-vous Emmanuelle De Negri ? Vous êtes très dans sa mouvance artistique…

Oui, elle était dans mon jury de sortie du CNSM. Elle est venue me voir à la fin, et cela m’a beaucoup touchée. Elle m’a dit, « vous êtes prête. »

Pour revenir aux concours, j’essaye de me dire qu’ils ne sont pas indispensables, car j’ai des amis qui font des carrières intéressantes et qui ne passent pas ces concours-là. Cela dit, cela facilite des choses, cela permet de faire des rencontres.

J’ai la chance de bien aimer cela. Je trouve cela excitant, « challengeant », mais il y a un moment où l’on a envie de faire autre chose, de vivre la scène.

Aujourd’hui, c’est capital de présenter un programme de récital cohérent et innovant.

Exactement. Et comme l’une de mes profondes ambitions, c’est de renouveler le genre du récital…

Ah ! Tout à l’heure, avant que nous commencions à enregistrer, vous me parliez d’une conception de programme pour un disque.

Tout d’abord, j’ai la chance d’avoir un excellent ingénieur du son, Alban Moraud, qui travaille pour Harmonia Mundi. Cette belle maison de disque m’a offert une opportunité de disque. J’ai eu envie de faire un projet très personnel, autour de ce répertoire français que j’adore entre 1875 et 1940 : « Une jeunesse à Paris ».

Alors, est-ce que c’est la bohème ?

Excellente question. Pour un premier disque, faut-il aller dans ce qui est attendu, ou fait-on un petit pas de côté ? Puisque c’est un projet global, avec un thème et le spectacle qui va avec, pourquoi passer à côté de la chance de pouvoir chanter ce que je veux...

On m’a à beaucoup conseillé : « il faut faire une carte de visite ». Je ne sais ce que vous en pensez, mais pour moi, la carte de visite, artistiquement, ça me coupe l’inspiration ! Il faut que ce soit un beau CD, avec un véritable projet. Il faut partir d’abord de l’artistique, avant d’aller vers la communication, sinon…

Avec internet, on peut très bien faire des bonus qui ne soient qu’en ligne et servent alors comme « carte de visite » !

Exactement.

Ou faire un site dédié, raccroché à votre site, qui est déjà très bien fait.

Je suis très contente de ce site, c’est vrai.

Avez-vous travaillé sur les gens qui ont essayé de secouer le rituel du récital ?

J’essaye de suivre le plus possible les artistes évoluant dans domaine du lied et de la mélodie. Je trouve que cet art a beaucoup de sens et c’est important pour moi.

Mais c’est le moins porteur comme répertoire.

Tant pis ! Si je dois avoir faim, j’aurais faim. (Elle rit.) Je perdrai quelques kilos et vous pourrez ensuite me voir sur les scènes d’opéra. (Elle éclate de rire.) Dans une mise en scène très haute couture.

C’est vrai que c’est un domaine important pour moi. J’adore l’opéra, mais parfois on peut se sentir déraciné. Je pense à une amie hier au téléphone ; elle était depuis un mois en Russie, et elle commençait à souffrir du mal du pays… C’est aussi ça, la vie de chanteuse d’opéra.

Le thème de Paris, c’est aussi un enracinement ?

Je me suis dit, que pour un premier projet de disque je n’allais pas commencer par défendre du répertoire bulgare. Je vais être honnête avec moi-même : ce que je fais de mieux, c’est le lied, la mélodie, la musique française et j’adore aussi la chanson. Je vais donc commencer par ce que je sais faire, le côté charmant et en même temps très parisien. Cela me permettra de graver la joie que j’ai envie de partager…

Est-ce qu’il faut du « crossover » ?

Je ne sais pas si « il en faut » mais je ne m’y oppose pas, bien au contraire. Je trouve les répertoires s’enrichissent beaucoup entre eux. Ma façon de chanter Marguerite dans Faust a beaucoup évoluée au contact de l’opérette et de la chanson de cabaret. Le répertoire léger bénéficie de la technique lyrique et l’opéra a tout à gagner à être coloré et varié comme la chanson !

 

 

Maria Stuarda de Donizetti (Photo © DR)

 

Vous vous intéressez à beaucoup de vos collègues ? Petibon, Fuchs, Elsa Dreisig ?

J’étais récemment à l’Eléphant Paname (Voir compte rendu du concert sur ODB-opéra). J’adore, on est tout à fait en adéquation avec ces propositions de récital. C’est à cela qu’on aspire. J’ai trouvé que c’était intelligent et tout à fait passionnant.

Et la musique contemporaine ?

J’avoue que c’est un répertoire que j’aime beaucoup. Avec l’Ensemble 101 et Elsa, on a exploré toutes les formes de vocalités, du cri le plus primaire aux harmonies complexes du jazz a cappella !

À Bastille, j’ai chanté Reigen, c’était vraiment une belle expérience. Philippe [Boesmans] était là. Il vu beaucoup de nos représentations. Je vais aussi courir voir Barbara Hannigan, c’est vraiment une grande.

Oui, c’est un répertoire qui m’enchante. Après, je sais qu’il faut le faire avec modération, car on se perd très vite techniquement, quand on est un jeune chanteur. Mais dans le répertoire contemporain qui s’apparente à la « performance », il y a une intensité que j’adore !

Au concours de Genève, j’avais fait une pièce de Aperghis qui était peu donnée, qui s’appelle Pub I. L’impact est toujours génial. Je parle de ce moment où le public se dit « soit elle est cinglée, soit elle est maso », j’adore ! Cet espèce de trouble qu’il y a, et puis finalement, il abandonne les armes, et on se laisse vivre une expérience . (Elle rit.)

Vous n’allez pas du tout vers la facilité ! Entre la mélodie française qui est maintenant un peu confidentielle, et la musique contemporaine !!

C’est vrai.

C’est toujours la même question. Autant dans la mélodie française, j’ai l’impression que je peux apporter une petite pierre à l’édifice ; autant dans la musique contemporaine, je trouve un plaisir très individuel qui fait que je fais cela sans me poser aucune question ; autant dans un Verdi, j’ai un plaisir infini à l’écouter, mais je me sens toujours une petite chose. J’ai tant de modèles exceptionnels devant les yeux…. Je me dis « comment trouver ma place dans cet univers-là » ? Je ne sais si c’est un problème d’ego, … Maintenant, on peut écouter tant de versions, les comparer,… La question de légitimité revient en permanence, par rapport à soi-même.

Cela viendra aussi avec le temps, quand j’aurai plus de rôles à mon actif. Je n’ai que que six rôles chantés en entier à mon actif. Quand j’aurai été au bout de plus de rôles, il y a quelque chose qui va s’asseoir en termes de confiance.

Ce qui m’a beaucoup marquée, c’est votre talent de diseuse. Le mot et son aura émotionnelle, c’est réellement au cœur de votre art. La musique est là, évidemment, mais il y a un impact car c’est d’une clarté extraordinaire (ce qui n’est pas le cas de tout le monde), et il y a une coloration émotionnelle qui va avec la note et le mot. Et cette maturité dans l’interprétation, qu’on n’entend presque jamais à votre âge. Non seulement vous comprenez ce que vous chantez (non, ce n’est pas une insulte !) mais vous nous le délivrez avec votre interprétation. C’est assez sidérant.

Je dois dire que mon professeur du CNSM Alain Buet est l’un des grands diseurs de ce monde, et il y est pour beaucoup. Vraiment, on a fait que cela pendant trois ans. La technique vocale, il y touche aussi car c’est nécessaire, mais ce n’est pas là où il prend son pied. Par contre, me faire déclamer « atmosphère, atmosphère »,… (Rires.) Il ne m’a pas lâchée, deux fois par semaine, toutes les semaines, pendant trois ans on a fait ça, et j’y ai pris un plaisir fou.

C’est rigolo, car c’est un défaut de confiance sur le fait que mon instrument n’est pas hors du commun, car je ne fais pas de contre la dièse (elle rit.) qui fait que, du coup, je me suis tournée vers le reste. L’instrument s’est développé tranquillement pendant ce temps-là, et j’ai réussi à avoir les deux, avec le plaisir très intense de dire (je dis toujours que si je n’avais pas pu être chanteuse, j’aurais été actrice, car le mot m’importe.) Ceci dit, parfois, je n’arrive pas à accorder une attention égale à la voix et au mot. Mon cerveau est parfois trop accaparé par ce que je suis en train de raconter, au détriment d’une technique qui est pourtant très importante. Je vais tacher d’équilibrer les deux probablement toute ma vie...

Vous allez au théâtre ?

Enormément. J’adore ça…

Vous dites cela comme une évidence, c’est rare….

Mais non, voyons, quand on habite à Paris… Je vais voir énormément de cirque, mais je vais voir aussi beaucoup de théâtre. Mon père m’amenait au boulevard en permanence. Je suis une grande fan de Sacha Guitry, de théâtre contemporain...

Est-ce que le répertoire baroque vous intéresse ?

Pour la saison 2019-2020, je ne fais que ça ! Hervé Niquet m’a appelée ; Emmanuelle Haïm m’a appelée pour une tournée d’un mois aussi. J’avais envie de pleurer de joie. On va faire un Requiem de Campra et des motets français. Et à la Philharmonie de Paris… Avec Hervé Niquet, je suis au paradis, on va faire Platée au Capitole de Toulouse !

Mon père fait de la musique baroque, flûte, hautbois, serpent, donc j’ai baigné là-dedans… Il a joué du cornet à la maison pendant des mois, c’est un cauchemar… (rires.)

Et puis le Petit Festival de Musiques en Tregor dont j’ai participé à la construction pendant des années, j’ai commencé comme secrétaire. C’était une belle aventure. C’est une histoire de famille. Ils m’ont permis de comprendre que je voulais être chanteuse, en m’offrant d’y chanter. Donc j’ai fait des cantates d’Elisabeth Jacquet de la Guerre avec des musiciens formidables, alors que j’avais un an de chant. C’est grâce à des gens comme cela qu’on devient un artiste, et le public est là pour ces répertoires peu donnés.

C’est tellement bien écrit…

C’est somptueux. On avait fait la cantate Le Passage de la Mer Rouge. Evidemment, il faut aider les gens à y venir, mais la musique est superbe. Et dans un village de 90 habitants, où il y plus de vaches que d’êtres humains, le concert était plein à craquer.

Cela donne tout son sens à notre métier des moments comme ceux-là.

Je vous promets que je ne titrerai pas « je préfère chanter pour les vaches qu’à l’Opéra de Paris » !

(Rires.)

Plus sérieusement, l’Opéra m’a ouvert des portes, je leur en suis reconnaissante.

C’est un beau passage obligé.

Et puis j’ai passé ce concours pour moi, pour m’autoriser « à entrer dans ma propre famille ». Toute ma famille travaillait à l’Opéra de Paris : mon grand-père était directeur technique, ma tante y travaille encore dans les décors, mon père a été dans la bibliothèque, ma mère était dans les chœurs, ma grand-mère était figurante. L’intégralité de ma famille a travaillé là… Mon oncle y travaille encore, pour « dix mois d’école et d’opéra ». Donc, en fait, j’ai passé le concours d’entrée dans ma famille. C’est pour cela que j’en avais besoin. Je ne regrette pas du tout d’avoir vécu cela, mais maintenant, j’ai envie de vivre autre chose.

Revenons sur cette notion de notoriété.

Pour le moment, ma notoriété se résume à mon gardien d’immeuble : « On m’a parlé de vous, on m’a dit qu’il y avait une star dans l’immeuble »… (rires.) J’ai ri. Et il me dit « on a parlé de vous à la télé. » Je suis rentrée chez moi, et je me suis dit « ah, voilà. C’est ça la notoriété ! » C’est quand le gardien entend parler de toi, et pas parce que tu habites l’immeuble…

Ce qui est merveilleux dans ce métier, c’est que même si l’on parle de vous dans un certain milieu, c’est tellement confidentiel que je pourrai toujours aller faire mes courses tranquille. Cela me va très bien.

Pourtant, c’est quelque chose de très fort dans votre génération…

Mais cela fait plus de mal que de bien, somme toutes. Je l’ai senti avec cette nomination aux victoires de la musique. Rien n’avait changé pour moi mais c’est le regard des autres qui change. Les mails, les messages...En fait, on est touché par ça en permanence. Je me suis mise à regarder Facebook douze fois par jour, cela me faisait du mal. Parfois j’ai la sensation qu’on est constamment en train de s’agresser les uns les autres : « regarde, comme ce que je fais est génial », alors que je serais   sincèrement contente pour chacune de ces personnes, si elles me le disaient autrement, dans un autre contexte. Je pense que ma génération va finir par en avoir ras-le-bol d’être constamment agressée…

Mais tout le monde n’a pas votre maturité…

Je ne suis pas non plus désinscrite. C’est un outil de communication important et pratique : j’étais ravie de ne pas avoir à envoyer 250 000 emails pour communiquer à propos des Victoires… Un message sur Facebook a suffi.

Mais l’obligation de communiquer d’une certaine manière vis-à-vis d’un certain public, sans oublier l’autre public, cela devient un vrai travail de professionnel…

Oui. A un moment, je me suis retrouvée à faire plus de communication que de musique… ce serait une erreur. Il faut avoir un regard sélectif, et cela s’applique aussi à la critique.

Comment faites-vous ?

Pour Reigen, il y avait un énorme book que l’Opéra nous l’a envoyé.

Le soir du concert, on sait que telle ou telle personne sont venues, donc le lendemain, on court voir qui a eu les bons ou les mauvais points. Quand on l’a fait pour une, deux, trois, quatre représentations et qu’on a une tendance générale qui se dessine, soit on est rassuré ou soit on est conspué. On prend un peu de recul, et on se demande si cela change quelque chose à ce qu’on est en train de faire toute de suite-maintenant, et on se rend compte que non. On a travaillé d’une certaine façon, on est déjà en train, que ce soit considéré comme bien ou mal, on ne va pas changer les choses. Donc, progressivement, j’ai arrêté de chercher les critiques. Ensuite, la production a été finie, et on nous a envoyé ce book général contenant toutes ces critiques. Je les ai feuilletées. C’est assez varié, en fait. Quand on a 20 ou 30 critiques, ça devient intéressant car on a des regards différents, des sensibilités variés.

Je découvre tout ça… J’essaye de rester droite dans mes bottes.

Quels sont vos projets dans l’immédiat…

Je chanterai Fidelio l’an prochain avec Tourcoing, je vais chanter avec Véronique Gens. Je suis ravie car c’est une artiste que j’admire… Je vais faire l’opéra Il Mondo alla Roversa de Galuppi avec Françoise Lasserre et l’ensemble Akademia à la Philharmonie, et retrouver Pamina à l’opéra de Tours également; et bien sûr la sortie de mon disque en février 2019 !

Merci pour cette heure si agréable.

Merci à vous.

Interview réalisée par Emmanuelle et Jérôme Pesqué,

le 8 mars 2018.

Transcription : Emmanuelle Pesqué

 

Le site de Marie Perbost : www.marieperbost.com

La demi-finale du concours de Genève est disponible (officiellement) sur YouTube

 

Photographies :  Christophe Pelé / Opéra de Paris ;  Piergab, 2016 ; et DR.

(Egalement disponibles sur le site de Marie Perbost en haute définition.)

Ajouter un Commentaire


Code de sécurité
Rafraîchir