Bonjour Marina

 

Janis deinatsPhoto Janis Deinats

 

Tout d’abord, je souhaiterais vous féliciter pour votre Marguerite à Madrid et pour Luisa Miller que j’écoute en boucle en ce moment.

À propos de ce Faust madrilène, comment aborde-t-on une production aussi déjantée que celle de Alex Ollé ?

La production est plutôt moderne, mais elle ne change pas pour autant l’esprit de Marguerite. Vous pouvez l’habiller d’un costume différent, modifier ses cheveux et peindre ses mains, mais son essence persiste dans la musique et les relations avec les autres personnages restent la même. Pour cette production, cela ne m’a vraiment pas posé de difficultés. Ce qui est difficile, ce sont les changements continus de costumes, de « look » ou de décors — c’est parfois compliqué et il faut être dans le bon tempo pour ne pas être mis en difficulté. Quoi qu’il en soit, je peux compter sur l’innocence et la fraîcheur de Marguerite, quelle que soit son apparence.

Cela étant, j’ai adoré cette production, mais je n’ai toujours pas compris pourquoi vous aviez les cheveux bleus…

Oui, on m’a fréquemment posé cette question : pourquoi des cheveux et des mains bleus ? Ce qui se passe, c’est que Marguerite est, au début, une assistante de laboratoire. Et lors de ma première apparition sur scène, j’ai des cheveux bruns sous un bonnet bleu et des gants bleus. Je veux être plus belle pour Faust.

Mais lorsque Faust s’endort et que sa réalité se déforme complètement, de la même façon que ce qui se produit souvent dans nos rêves, les choses normales et les gens normaux commencent à avoir une apparence différente et étrange. Mon bonnet bleu et mes gants bleus se transforment alors en cheveux bleus et en mains bleues !!

On a l’impression que toute l’équipe prenait beaucoup de plaisir pendant la représentation. Je me trompe ?

C’est compliqué à dire. Chaque performance est différente, mais je peux vous dire que nous ne nous sommes vraiment pas amusés le jour de la diffusion sur Mezzo. Tout le monde était nerveux et les nerfs lâchaient. Globalement, il m’est difficile de m’amuser dans cet opéra. L’histoire de mon personnage est une histoire vraiment terrible : la trahison d’une jeune fille qui devient une mère malheureuse et abandonnée puis qui devient folle et tue son propre enfant. Et si cela ne suffisait pas, à la fin, elle meurt en prison d’un choc mental et émotionnel. Mais nous sommes dans le jeu d’acteur, et le jeu est la meilleure partie de tout cela. Mes collègues étaient géniaux !

Je me suis toujours demandé ce qui est le plus dur pour une soprano dans le rôle de Marguerite : l’air des bijoux ou la fin invraisemblable qui vous oblige à chanter forte et à couvrir l’orchestre…

Le « forte » est juste un outil. Tout le monde peut chanter forte. C’est bien plus difficile de chanter piano, pianissimo et pianississimo en gardant toutes les couleurs et avec une bonne diction. Marguerite n’est pas un rôle difficile. En contraste, Norma, Maria Stuarda et Anna Bolena sont beaucoup plus difficiles.

En revanche, ce qui a été vraiment difficile, ce sont les circonstances dans lesquelles nous devions chanter : Madrid a un air très sec. Si vous consultez votre application météo, le niveau d’humidité à Madrid tourne facilement autour de 14 % alors qu’un niveau d’humidité optimal se situerait entre 30 et 50 %. Dans ces circonstances, bien chanter peut devenir très difficile. Si vous rajouter à cela qu’il fait très chaud (jusqu’à 38 degrés), vous vous trouvez confronté, partout où vous allez, à des climatiseurs qui assèchent encore plus un air déjà sec. Donc, la difficulté majeure de Marguerite a été la sécheresse (rire).

Pour ce qui est du rôle, l’air des bijoux est celui que j’aime le moins et la scène de l’église est ma scène favorite. La vie de mon personnage commence vraiment à « il ne revient pas »

On va vous pouvoir vous entendre cette saison respectivement dans Anna Bolena à Bordeaux, Mimi à Vienne et Palerme, Violetta à la Scala, Imogène à Genève, puis Nedda à nouveau à Vienne. Il y a, là, quelques prises de rôles lourdes comme Bolena, Imogène et Nedda. Comment abordez-vous ces trois rôles ?

Anna Bolena n’est pas un rôle plus lourd que Norma. Nedda est un rôle court, comme Mimi, et si Imogène est très long, c’est finalement dans la même ligne que Norma, c’est du bel canto dramatique.

Je les aborde toujours avec curiosité, soin et précaution. Comme à chaque fois que j’endosse un nouveau personnage, j’en explore soigneusement son contexte historique et émotionnel, et je parcours l’intégralité de la partition afin d’avoir une bonne idée des personnages. J’écoute ensuite des enregistrements de référence, puis je travaille avec un pianiste et je commence à le chanter. De ce travail, se cristallise quelque chose qui m’est propre, et c’est cette approche personnelle que le public va entendre et voir sur scène. Enfin, en général, je n’accepte pas de rôles pour lesquels je n’ai pas d’intérêt.

Du coup, vous avez un planning très chargé pour cette saison et probablement beaucoup de travail entre les représentations avec les partitions à apprendre. Quand est-ce que Marina se repose ? (rire)

Marina, pour tout dire, se repose rarement, car quand elle ne chante pas, elle étudie, organise ses voyages, enregistre, crée des programmes de concerts et être mère est la partie la plus importante. Donc oui, en effet, je suis très occupée, mais quand je le peux, j’oublie que je suis chanteuse d’opéra et je profite d’être une mère, une fille et une épouse, car ce sont les moments les plus beaux et les plus vrais pour moi.

 

Stuarda RomaDans Maria Stuarda à Rome

Vous me disiez l’autre jour que Maria Stuarda est le rôle le plus difficile du Bel Canto pour vous. Vous pouvez m’expliquer pourquoi ?

Oui bien sûr. La raison en est qu'en termes de registres Maria Stuarda est écrite de manière inégale. Dans Norma et Bolena, la partie de soprano reste principalement dans le registre du haut medium, mais dans Stuarda, ça oscille de manière constante entre les graves et les aigus. Le début de l’opéra est assez dramatique, et si le duo avec Leicester est écrit dans des tonalités aiguës et intenses, la scène de la confrontation avec Elisabetta s'inscrit davantage dans un registre central, avec cependant des incursions dans le grave. Et lorsque le final de l'acte s'enchaine, l'aigu se voit à nouveau sollicité. Après le premier acte, la voix se met donc dans une position plus haute que vous devez repositionner aux niveaux les plus bas car le duo qui suit avec Talbot comporte des parties dramatiques et graves, et en définitive, c'est dans la foulée et sans la moindre pause que commence la longue scène finale qui, si elle est principalement dans le registre central, oscille aussi constamment entre graves et aigus. Alors, bien sûr, si nous regardons la partition telle qu’elle a été écrite — sans les notes supérieures — cela permet à des mezzo-sopranos de la chanter — comme Joyce di Donato ou dame Janet Baker — mais je pense que si vous êtes un soprano et que vous êtes capable d’atteindre ces notes hautes, vous devez les faire, car elles ajoutent tension et impulsion émotionnelles.

Autre rôle emblématique : avez-vous prévu de reprendre le rôle de Norma prochainement ?

J’ai déjà chanté Norma en 2016 à Trieste, en 2017 à Riga et également, dans une nouvelle production au Metropolitan Opera de New York. La saison prochaine (2019-2020), je chanterai le rôle à Hambourg, également dans une nouvelle production.

D’une manière générale, qu’est-ce qui vous attire dans le bel canto ? Et quels autres rôles souhaiteriez-vous aborder dans ce répertoire ?

Je suis attiré par le défi de mettre mes nerfs à l’épreuve et de tester ma technique pour tirer le meilleur parti des personnages. Dans ce répertoire, vous êtes complètement « nue » sur scène. Dans certaines partitions, vous devez, toute seule, changer de tonalité, d’ambiance et de caractère, sans le soutien de l’orchestre ni d’aucun autre personnage. C’est un grand défi pour moi aussi en tant qu’actrice de retrouver cette émotion sur scène et de la diffuser dans les couleurs musicales appropriées. Cela demande également beaucoup d’endurance, car toutes les scènes finales sont lourdes. Afin de ne pas faire que cette musique soit simplement élégante, mais ennuyeuse, vous devez mettre de concert vos talents d’actrice et vos capacités vocales pour l’amener à la perfection.

Au programme, j’ai d’autres Norma, Anna Bolena, Maria Stuarda et aussi Roberto Devereux ; j’aimerais aussi interpréter Lucrezia Borgia, la Vestale de Spontini et la Médée de Cherubini.

 

Spirito

Arrêtons-nous un instant sur votre prochain disque de bel canto « Spirito ». Il a une histoire particulière, d’abord parce qu’il inaugure votre propre label ; ensuite, parce que, comme vous l’avez fait pour Rossini, vous allez présenter certaines versions alternatives. Vous pouvez nous en dire plus ?

Depuis longtemps maintenant, mon désir de revenir aux sources — versions manuscrites ou, plus exactement, autographes — a été un véritable moteur. Le premier enregistrement que j’ai fait à partir du manuscrit d’auteur était « Amor fatale » de Rossini, sorti à l’été 2017. Avec « Spirito », je voulais continuer sur cette lancée, car je trouve cela extrêmement fascinant de se rapprocher du compositeur en essayant de donner vie à ses premières idées. Comme nous le savons, souvent après la première écriture, le compositeur a dû modifier sa partition pour tenir compte des caprices des chanteuses, des souhaits des imprésarios, parfois en raison du succès ou de l’échec de la première voire d’autres facteurs. Plus tard, les musicologues ont étudié ces éléments et c’est ainsi que les éditions critiques d’une même pièce ont été créées. Mais mon idée était de revenir aux premières versions, à la source. Ensuite, j’ai écrit mes propres variations, quand c’était possible, en fonction de ma compréhension du style et de mes propres capacités vocales.

L’idée de créer mon propre label a une longue histoire. Mais pour faire court, j’avais planifié l’enregistrement de « Spirito » il y a longtemps ; j’étais en contact avec plusieurs labels, mais ils n’ont finalement montré aucun intérêt préférant se concentrer sur leurs artistes. L’idée est venue comme un vœu : si je créais mon propre label ? Évidemment, créer un label n’est pas si facile. C’est un engagement énorme en matière d’investissement, de temps, d’effort, d’organisation, de questions juridiques, etc., mais nous avons réussi. Mon mari est un ingénieur du son ; il dirige les affaires.

Nous avons également construit un studio d’enregistrement, de mixage et de mastérisation. Car une autre raison très importante plaidant pour la création de notre maison de disques était la liberté, en termes de temps, pour arriver au plus près de la perfection dans un enregistrement. Très souvent, les maisons de disque utilisent des studios et des ingénieurs du son, payés à l’heure, pour éditer, mixer et mastériser un album. Ainsi, elles peuvent être plus ou moins intéressées à examiner chaque détail et à donner à l’enregistrement le meilleur rendu possible, car cela nécessiterait de nombreuses heures de travail, signifiant surtout un enregistrement plus coûteux. Notre approche est différente. Nous possédons nos studios et nous travaillons jusqu’à ce que nous soyons satisfaits des résultats, sans regarder la montre. Nous voulons également rapprocher l’auditeur des chanteurs et de l’orchestre, même si notre son est légèrement différent des standards. Il existe certaines règles pour les enregistrements de musique classique et le réglage de microphones. Nous les modifions en fonction de la qualité du son que nous souhaitons obtenir. Nous pensons que chaque étape d’un processus d’enregistrement doit comporter une intention créative du choix de la photo de la pochette à celui du bon orchestre, mais aussi le fait de choisir un chef qui est en osmose avec ce répertoire, choisir les montages, le mixage, le son général, etc.

Pourquoi « Spirito » ?

Parce que toutes les « femmes » qui y figurent étaient des personnes spirituelles, croyant en des forces supérieures (Norma, Vestale), en Dieu (Stuarda, Bolena) ou noble de cœur et d’âme (Imogene). Les histoires de Maria Stuarda et d’Anna Bolena sont encore connues de nos jours et un temple des vestales se trouve toujours à Rome. Ainsi, certaines de ces histoires ont survécu au fil du temps et certaines sont devenues légendaires dans l’histoire de l’opéra. L’esprit de ces héroïnes ne meurt jamais (sourire).

 

Mathilde Rossini Guillaume TellMathilde dans Guillaume Tell de Rossini

Votre disque Rossini est absolument remarquable. Pourtant il n’est pas prévu de nouvelles prises de rôles à la scène…

Ce sont des opéras rarement montés. Je ne suis pas directeur de casting. Si je l’étais, je planifierais assurément de le faire. Ceci est donc une question à poser aux directeurs de casting des salles d’opéra.

Vous avez beaucoup chanté Mozart, on a l’impression que vous vous en éloignez…

Oui, en effet, je l’ai beaucoup chanté. Mozart nécessite une technique de chant très différente de celle du bel canto dramatique et, disons aussi, de Puccini, ou des premiers Verdi. Donc, oui, je m’éloigne de Mozart pour le moment. Cela tient également au fait qu’entre les représentations et mon premier enregistrement sur CD de Mozart, j’ai quasiment chanté tous les rôles (l’Enlèvement au Sérail, Pamina, la Reine de la nuit, la Comtesse, Donna Anna, Donna Elvira, Fiordiligi , Vitellia, Elettra). En outre, si vous souhaitez passer à un répertoire différent, vous ne pouvez pas rester accrochée au passé.

Vous avez chanté Marguerite, Thaïs et Antonia ; y a-t-il d’autres projets prévus dans le répertoire français ?

J’ai aussi chanté Juliette, Micaela et Leila et il n’en reste plus beaucoup, j’imagine. J’adorerais faire Manon, plus de Thaïs, l’enfant prodige de Debussy et dans quelques années, le Cid.

Todd Rosenberg Leila Les pecheurs de perles Chicago 2017Leila, des Pêcheurs de Perles, à Chicago  -   Photo Todd Rosenberg

 Visiblement vous avez également en projet Leonora du Trovatore et Tatiana, du plaisir en perspective… Pour le coup, quelles sont vos principales orientations à venir dans vos prises de rôle : plutôt en direction du répertoire belcantiste de soprano dramatico — coloratura ? Vers un répertoire verdien plus large ? Vers Puccini ? Ou un peu de tout ça à la fois ?

J’ai déjà chanté Tatiana en 2008 ; ça n’est donc pas un début. Ma voix est celle d’un grand lirico coloratura. C’est exactement ce qu’il faut pour les reines du bel canto et pour les premiers Verdi. Je ne pense pas m’attaquer à Puccini, ni au vérisme ou à des Verdi tardifs (à l’exception de Otello). J’irai vers des rôles lyriques comme Rusalka, Iolanta, Mimi, Tatiana, Thaïs et le Verdi (jeune et intermédiaire) — le Trouvère, Vespri Siciliani — et je verrai comment ma voix se développe. Marche après marche, mais en confiance ! (Sourire)

Est-ce que des rôles verdiens risorgimentali comme Giselda (I Lombardi) ou Odabella (Attila) vous attirent ?

Peut-être, mais pas maintenant, c’est trop tôt ! Je pourrais faire « I lombardi », mais pas avant 2 à 3 ans. Il est de bon ton de dire, en italien dans le texte, « chi va piano - va lontano ! »

Évidemment, le public français a envie de vous entendre. Vous serez à Bordeaux en novembre puis pour un récital parisien à l’Eléphant Paname en avril avec Antoine Palloc. Peut-on espérer vous revoir dans la capitale prochainement pour un opéra ? Et sur une autre grande scène française ?

Oui ! Je serai de nouveau à Paris avec le Trouvère dans les saisons à venir. Je n’ai pas encore de projets pour d’autres maisons d’opéras françaises.

On ne peut s’empêcher de poser cette question à des jeunes artistes comme vous : des chanteuses ont-elles représenté pour vous des modèles ?

Il y en a de nombreuses : Callas, Tebaldi, De los Angeles, Sills, Arleen Auger, Olga Borodina, Elena Obraztsova, Dame Janet Baker, Leila Cuberli, Virginia Zeani, Cecilia Gasdia, June Anderson, Leyla Gencer

 Enfin, compte tenu du bonheur que nous procurent les disques déjà sortis, quels sont vos projets à venir d’albums voire d’intégrales en CD ?

Malheureusement, je ne peux pas divulguer de détails sur nos futurs enregistrements CD. Cependant, je peux vous dire que nos quatre prochains projets, sur lesquels nous travaillons actuellement, n’impliquent pas que moi, mais également d’autres artistes, et que ce ne seront pas des enregistrements en solo.

Merci beaucoup Marina pour le temps passé et la qualité de vos réponses. Bien entendu, on va vous suivre sur ces différents projets. À bientôt.

Merci de suivre mon parcours artistique ! ce fut un plaisir de vous rencontrer à Madrid. Au plaisir de vous revoir en France.

 

 Interview réalisée par Paul Favart (MariaStuarda) pour ODB-Opéra

 

 

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