Eve-Maud Hubeaux : la mezzo qui ne cesse de surprendre

 

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La plus éclectique et la plus brillante des mezzos de sa génération (timbre somptueux, technique émérite, intelligence vive) nous a accordé l’interview que voici :

Venez-vous d’une famille de mélomanes ?

Je ne viens pas vraiment d’une famille de mélomanes. Mes parents apprécient surtout le théâtre et nous emmenaient, mon frère et moi, tant au théâtre qu’au concert et à l’opéra mais plus dans un but de « bonne éducation » que dans celui de faire de nous des musiciens ! Mes parents étaient d’ailleurs très récalcitrants à l’idée que je puisse faire de la musique mon métier. C’est pour cela que j’ai d’abord fait des études de droit jusqu’au doctorat en parallèle d’études musicales avant de me lancer complètement dans le chant.

Vous avez été plongée dans la musique dès la prime enfance à l’institut Dalcroze ; en gardez-vous des souvenirs ?

L’institut Jaques Dalcroze m’a accompagné pendant plus de dix ans de ma vie ! J’ai commencé lorsque j’avais 2 ans et j’ai suivi tout le cursus jusqu’à mes 13 ans. On peut donc dire que cela a fait partie intégrante de mon éducation tant musicale que générale ! J’ai surtout souvenir d’avoir appris la musique par le plaisir, le jeu, le corps et que le solfège n’a jamais été le pensum décrit par tant de collègues.

Vous avez commencé par étudier le piano au Conservatoire de Lausanne. Vous continuez à en jouer ? Vous vous accompagnez je suppose.

L’étude du piano a été, comme le fait d’assister au concert ou aux pièces de théâtre classique, un choix d’éducation de mes parents. J’ai eu la chance d’avoir pendant quelques années un maître exceptionnel en la personne de Daniel Spiegelberg. Il m’a donné l’esprit, l’âme de la musique. Il était également un grand amateur de musique contemporaine et j’ai beaucoup développé mon oreille à ses côtés. Cependant, j’ai dû me séparer de mon piano il y maintenant de nombreuses années et je n’ai jamais réellement continué à jouer depuis.

Comment a-t-on découvert votre potentiel vocal ?

Depuis ma plus tendre enfance, j’aime être sur scène. Dans l’école internationale dans laquelle j’étais jusqu’à mes onze ans, il y avait une scène ouverte tous les mois où les élèves pouvaient s’y produire. J’étais de toute les sessions, que ce soit en accompagnant au piano mes amis ballerines ou la chorale de l’école, en récitant de la poésie, ou en reprenant des grands tubes de gospel en m’accompagnant au piano. Je répétais donc souvent ces accompagnements avec mon professeur de piano de l’époque qui m’a dit un jour : « Tu as un joli grain de voix, peut-être que ça vaudrait le coup que tu prennes des cours de chant ». L’idée a muri pendant quelques mois et l’année suivante je me suis présentée à l’improviste au Conservatoire de Lausanne pour savoir comment je pourrais prendre des cours de chant. La responsable des admissions m’a fait savoir que le concours d’entrée se déroulait justement ce jour même. Ni une, ni deux, j’étais inscrite en fin de journée ! Je me suis alors présentée avec deux pièces : un gospel et un chant yiddish en m’accompagnant bien sûr moi-même au piano ! C’était très certainement une audition des plus atypiques pour le collège de professeurs réunis pour l’occasion. Hiroko Kawamichi a cependant fait confiance à la jeune fille de 13 ans que j’étais à l’époque et m’a accompagnée pendant les 8 années qui ont suivi. J’ai développé ma voix petit à petit sans ambition d’en faire mon métier dans un premier temps. Puis j’ai fait plusieurs concours nationaux et internationaux. Ces premières confrontations ont été décisives car la rencontre avec des membres de jury comme Edita Gruberova ou Bertrand de Billy m’ont convaincue que j’avais peut-être le potentiel nécessaire pour me lancer. Ainsi la dernière année de mes études de droit, je me suis inscrite à plusieurs concours d’entrée d’opéra studio en Europe avant de choisir d’entrer à celui de l’Opéra du Rhin.

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Parlez-nous de votre travail avec vos deux professeurs de chant : Hiroko Kawanichi et Françoise Pollet.

Mon premier professeur Hiroko Kawamichi m’a formée pendant 8 ans. Elle m’a donc enseigné toutes les bases et m’a complètement moulée au format lyrique que je ne connaissais pas réellement. C’est grâce à son audace lors du concours d’entrée au Conservatoire de Lausanne que je suis devenue chanteuse car il est peu probable que je me sois présentée une seconde fois. Je serais alors peut-être devenue comédienne ou j’aurais poursuivi ma carrière d’avocate. Je lui dois donc beacoup. Puis j’ai rencontré François Pollet lorsque je suis entrée l’Opéra studio de l’Opéra National du Rhin. Je connaissais bien évidemment cette immense cantatrice française et j’avais d’ailleurs ambitionné de rentrer dans sa classe à Lyon. Mais le nombre de candidats au concours d’entrée de sa classe m’avait découragée, pensant que je n’aurai aucune chance d’être choisie. Le travail avec elle a été une évidence dès les premières heures car elle cherchait en priorité à me permettre de définir mon timbre, ma voix. Je n’avais alors que 21 ans et malgré mes très bonnes bases techniques, je ne savais pas encore réellement quelle était ma tessiture : je chantais aussi bien Lakmé que Dalila ! Je continue aujourd’hui de travailler la plupart de mes rôles avec elle, surtout que j’ai eu souvent à préparer des rôles du répertoire romantique dans lesquelles elle excelle ! Françoise Pollet, avec comme mon agent et ma chef de chant Cordelia Huberti, sont aujourd’hui mes conseillères les plus précieuses.

Quel bilan faites-vous de votre passage fort remarqué à l’Opéra Studio de l’ONR ?

Ces deux années à l’Opéra du Rhin furent absolument déterminantes ! D’un part, l’Opéra Studio m’a apporté le complément de formation dont j’avais besoin au travers des différentes masterclass proposées, des cours de langues, de théâtre et de coaching corporels mais aussi le suivi quotidien avec les chefs de chant. D’autre part, l’Opéra studio nous offre la possibilité de nous exprimer sur scène, autrement dit nous apporte de l’expérience et de la visibilité, deux choses absolument essentielles pour lancer une carrière.  Ainsi, par exemple dès la fin de ma première année j’ai commencé à collaborer avec un agent qui avait pu me voir sur scène dans les différentes productions de la saison. Jamais je n’aurai imaginé avoir un agent - qui est toujours mon agent aujourd’hui - quelques mois seulement après mon entrée à l’opéra studio ! Ce fut aussi grâce aux auditions organisées au sein de l’opéra studio et aux relations qui se sont nouées avec différents intervenants que j’ai fait mes débuts à l’Opéra de Francfort à 22 ans dans Die Walküre, à l’Opéra d’Avignon l’année suivant dans Le Nozze di Figaro ou l’Opéra National de Montpellier en 2012 dans Elektra. Ces nombreux rôles m’ont apporté beaucoup de joie mais m’ont aussi obligé de choisir définitivement entre le droit et la musique car il était devenu impossible de poursuivre ma thèse en parallèle.

Vous avez déjà participé à deux créations mondiales de Manoury et Dusapin ; quel rapport avez-vous à la musique contemporaine ?

Je trouve que l’idée même de créer de la musique pour la première fois est extrêmement excitant ! Ces deux créations mondiales ont donc été des moments très intenses dans ma jeune carrière. J’ai été engagée pour la création de Philippe Manoury, La Nuit de Gutenberg, tout de suite après mes années d’opéra studio. Il n’y avait que 3 personnages dans cet opéra. Obtenir un rôle aussi important dès ma sortie du studio étant donc une grande marque de confiance et j’en ai apprécié chaque instant. La seconde création que j’ai eu la chance de faire était encore plus marquante pour moi. J’avais en effet eu la chance de voir deux opéras de Pascal Dusapin à Lausanne lorsque j’étais adolescente, Niobée et Médée, et ces deux pièces m’avaient laissé une très forte impression. Chanter un jour une œuvre de Dusapin faisait partie de mes rêves, alors en créer une ! D’une manière plus générale, j’ai été fortement influencée par Daniel Spiegelberg qui jouait beaucoup de pièces contemporaines et qui a formé mon goût pour la musique moderne et contemporaine. Mon prochain rêve serait de chanter une œuvre d’Arvo Pärt à qui je voue une véritable passion.

Vous avez surtout un répertoire germanique ?

Mon répertoire est en réalité bien plus étendu que le romantisme allemand car j’ai chanté aussi bien Bradamante et les Passions de Bach, que Carmen ou, nous en parlions, des pièces contemporaines. Toutefois, il est vrai que j’ai chanté beaucoup d’œuvres de Wagner et Strauss dans les grandes maisons ces dernières saisons. Ce n’est pas une volonté de ma part mais plutôt le hasard des engagements et aussi, très probablement, que ma voix se fond parfaitement dans leur écriture. Cependant, cette saison par exemple se compose quasi-exclusivement d’œuvre en français, et les saisons à venir incluront encore plus de répertoire de belcanto italien et baroque.

 

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Mais vous avez fait sensation dans le rôle d’Andromaca de Rossini ; est-ce un tournant dans votre parcours ? Comment abordez-vous un nouveau rôle ?

Je suis très reconnaissante à Serge Dorny et Robert Korner de me faire confiance ainsi depuis plusieurs saisons. Ils m’ont confié des prises de rôles osées avec notamment cette Andromaca sous la direction de l’immense Maestro Zedda. Faire ainsi à l’Opéra de Lyon mes débuts dans un grand rôle rossinien et wagnérien (avec Brangäne) dans la même saison était culotté de leur part mais je savais pour ma part que les deux rôles étaient dans mes cordes. Je n’accepte d’ailleurs les prises de rôles que quand je suis certaine que je peux bien les chanter. J’ai déjà dû plusieurs fois refuser de magnifiques rôles car j’estimais que les chanter maintenant (ou même jamais !) relevait plus d’un saut en parachute sans parachute que d’un risque calculé. Car faire une prise de rôle est toujours un risque. On accepte les projets plusieurs années à l’avance et il se peut que le moment venu, le rôle ne corresponde plus à la voix ou au contraire qu’on ait espéré une évolution de la tessiture qui n’a pas eu lieu. Ainsi lorsque j’accepte un nouveau rôle, je ne commence pas forcément tout de suite à le chanter. Je calcule quand préparer le nouveau rôle en fonction des autres rôles de la saison. Ainsi par exemple cette saison j’ai six prises de rôles avec des tessitures et des styles très différents. Ainsi j’ai préparé les rôles par « équipes » vocales afin de ne pas me fatiguer inutilement. J’ai également préparé les grosses prises de rôles comme Eboli bien en amont afin de laisser le temps au rôle de « maturer » dans mon corps et mon esprit. Pour la préparation en elle-même du rôle, je commence toujours par la traduction du texte lorsque cela est nécessaire. Puis vient le moment d’apprendre le solfège et de travailler avec ma chef de chant la mise en place. Ce travail est plus ou moins long en fonction du type d’œuvre. Une création contemporaine ou un Wagner demandera bien plus de temps à intégrer les harmoniques qu’un Rossini ou un Verdi. Puis vient le temps de travailler l’interprétation et les passages techniques les plus délicats avec mon professeur et ma cheffe de chant. Enfin, et seulement à ce moment-là, j’écoute les versions de référence et les versions les plus récentes car je préfère me laisser imprégner de ce qui a déjà été fait lorsque j’ai moi-même une idée précise de l’œuvre.

Avez-vous des rêves de collaboration avec de grands chefs, grands metteurs en scène, etc ?

Je rêve de grandes productions qui emportent l’adhésion générale, celle du public mais aussi celles des artistes impliqués ! Il ne s’agit pas ici de faire polémique sur les créations classiques ou modernes ou de dire que cela ne m’est jamais arrivé. Mais je trouve plus satisfaisant lorsqu’une production se monte dans une ambiance détendue et néanmoins exigeante, quand les échanges sont possibles et que l’on respecte chaque personne sur scène et en coulisses.

Quels sont vos projets ?

Un des moments forts de cette saison sera ma prochaine prise de rôle d’ici quelques semaines avec la Princesse Eboli dans la version française de Don Carlos à l’Opéra de Lyon. C’est une prise de rôle que j’attends avec impatience, autant que Carmen il y a quelques années et Brangäne la saison dernière. Puis deux nouvelles prises de rôle avant la fin de saison dans un tout autre répertoire avec Baba the Turk (The Rake’s Progess – Stravinsky) à l’Opéra de Bâle et Armida (Rinaldo – Haëndel – version 1731) en tournée avec les Talents Lyriques et Christophe Rousset. Puis dans les saisons à venir, il y aura de nouvelles productions des rôles fétiches comme Brangäne (Tristan und Isolde) et de nouvelles prises de rôles comme Suzuki (Madame Butterfly – Puccini) ou Cornelia (Giulio Cesare – Händel). J’espère aussi que nous verrons d’ici la fin de l’année la sortie de notre enregistrement de la recréation d’Ascanio de Camille Saint-Saëns au Grand Théâtre de Genève en novembre dernier.

 

Propos recueillis par Jérôme Pesqué.

Photos : Marc Barral-Barron